Bilan

Darius Rochebin, l’art des exclus mondiales

Sepp Blatter, Hervé Falciani, Julian Assange, Edward Snowden: le journaliste de la RTS explique sa stratégie pour réussir à décrocher les interviews qui comptent.

Le moteur de Darius Rochebin: connaître ses invités dans leurs facettes à la fois claires et obscures.

Crédits: Lionel Flusin

Darius Rochebin multiplie les «coups» journalistiques. Le présentateur du téléjournal et de l’émission Pardonnez-moi sur la RTS s’est fait une spécialité de décrocher des interviews avec des personnalités de premier ordre ou faisant la une de l’actualité.

Fin mai, il a recueilli les confidences de Sepp Blatter au lendemain de sa réélection à la tête de la FIFA, en pleine controverse au sujet de l’organisation. En mars, il a interviewé coup sur coup le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, et l’ancien agent de la NSA Edward Snowden. En février, on lui devait encore des révélations d’Hervé Falciani, l’ex-informaticien de HSBC, en pleine affaire SwissLeaks. C’est aussi lui qui, en 2012, avait obtenu l’interview de Roman Polanski, alors que la Suisse avait refusé d’extrader le cinéaste franco-polonais vers les Etats-Unis.

Mais Darius Rochebin, hors caméra, conserve toujours cette voix extrêmement calme, parfaitement posée, qu’il attribue à son «orgueil de ne pas vouloir montrer qu’il est stressé», placidité agrémentée d’un sourire en coin et d’une étincelle de malice dans le regard.

Ce visage de la RTS, que les études de notoriété classent parmi les plus connus des Romands, expérimente lui-même les dédales de la célébrité. Non seulement elle ne lui pose, à lui, aucun problème au quotidien, assure-t-il, mais il aime plus que tout convaincre des célébrités qui se trouvent au centre de l’actualité de venir sur son plateau en exclusivité mondiale.

Un travail de longue haleine

Pourtant, il n’y a là rien de facile, ni de gratifiant au départ. C’est un travail de très longue haleine, explique-t-il: «La durée compte beaucoup. Le fait de connaître ces personnes de longue date permet, au moment opportun, d’avoir suffisamment leur confiance pour les amener à venir.» Il avait, par exemple, interviewé Sepp Blatter à plusieurs reprises avant cette année. Il s’était rendu plusieurs week-ends à Gstaad pour rencontrer Polanski, même pour quelques minutes. Pour nombre de ces personnalités, il a fallu anticiper, préparer le terrain, leur consacrer du temps.

Dans le cas de l’interview de François Hollande lors de sa venue en Suisse, il évoque la longue négociation qu’il a menée, obtenant d’abord l’autorisation pour une seule caméra, puis une deuxième, puis une troisième… La persévérance paie. Certes, il admet qu’un média comme la RTS dispose d’une assez bonne marge de manœuvre. Mais face à ces personnalités sursollicitées par les médias internationaux, il souligne, avec un peu d’autodérision, qu’il a aussi fallu son «acharnement un peu pathologique» à les obtenir.

Aujourd’hui, peu de gens dans le métier sont prêts à sacrifier leurs congés, à attendre des heures pour décrocher un grand moment de journalisme, observe-t-il: «Des jeunes qui ont en théorie envie de faire des reportages qui marquent leur temps ne veulent pas sacrifier leurs week-ends.»

Son moteur à lui est le désir de connaître cet invité dans ses facettes à la fois claires et obscures, au-delà des caricatures qu’en fait l’opinion publique. Reflet de la vision même de Darius Rochebin, tout en nuances. «Hervé Falciani, par exemple, même s’il est controversé, brouillon, incertain, étrange ou enfumeur, est quelqu’un qui en même temps a fait preuve d’un courage hors normes et qui comptera dans l’histoire fiscale de l’Europe.»

Et tandis que Snowden l’a beaucoup impressionné par son intelligence, il est resté aussi bluffé que méfiant. Un contact avec Ariel Sharon lui avait révélé un homme brutal, nationaliste, mais aussi mélomane et antireligieux. Une mosaïque de paradoxes, qu’il aime saisir.

«Cela est plus intéressant que de décréter qu’un tel est un méchant ou un gentil», résume-t-il. Darius Rochebin évoque le journalisme «racinien», orienté sur la vérité, la réalité, les nuances, par opposition au journalisme «cornélien», qui veut classer le monde en «héros» ou en «salauds».

Les faits, rien que les faits

Et l’opinion, la prise de position ne lui manquent-elles pas? L’homme du TJ en relativise l’importance. Pour lui, les faits sont plus forts, et en être le messager et le témoin lui convient. Un reportage bien documenté, ou une image, peut changer l’opinion en la rendant plus proche de la vérité. «Voir l’état de délabrement de l’Union soviétique m’avait fait davantage changer d’avis que des dizaines de livres et d’éditos sur le sujet», note-t-il.

De fait, le TJ ne prétend pas être un faiseur d’opinion. Darius Rochebin tient beaucoup à cette impartialité. Révéler les faits, de manière concise, objective, est son rôle. Le résultat doit être équilibré, et ne surtout pas donner de leçons, dit-il. Même l’audace doit être dosée, chaque mot mesuré. Il y a toujours le risque du «mot de trop».

Le téléjournal a-t-il un avenir, sachant que ce sont davantage des quinquagénaires que des trentenaires qui le regardent? Pour Darius Rochebin, le TJ garde sa fonction de synthétiser l’actualité de la journée: cette «grand-messe» du soir reste plébiscitée par un taux d’audience de 55%. En outre, les extraits du TJ sont «consommables sur internet», au travers des capsules vidéo tirées de rts.ch qui sont visionnées et postées sur les réseaux.

La RTS a cette chance, estime Darius Rochebin, de ne pas être soupçonnée, comme les télévisions d’autres pays, d’être proche d’un pouvoir quelconque ou d’intérêts particuliers. La culture égalitaire de la Suisse lui plaît davantage que le culte du pouvoir en France, même si elle offre moins d’intensité. Cette intensité, justement, qu’il a l’art d’apporter.

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

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Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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