Bilan

Dans les coulisses de l’empire TED

La marque qui a révolutionné les conférences s’est étendue dans le monde entier. Que sait-on vraiment des pratiques de cette organisation à but non lucratif et au budget millionnaire?
  • Rendez-vous annuel à Vancouver en 2016: le billet d’entrée coûte 8500 dollars par personne.

    Crédits: Ryan Lash/ted
  • Bruno Giussani, responsable européen de TED: «J’ai toujours géré mes projets en toute autonomie.»

    Crédits: Mirco Rederlechner/srf

Les applaudissements s’amenuisent, la lumière se tamise. Une inspiration. Les projecteurs sur le visage, et moins de 18 minutes pour convaincre. Pendue aux lèvres de l’orateur (que ce soit celles de Bill Gates, de Monica Lewinsky, ou d’un parfait inconnu) une salle toujours bienveillante, souvent conquise, écoute la présentation d’une idée. Pas n’importe laquelle. Une idée qui «mérite d’être partagée». Celle-ci sera habilement filmée par de nombreuses caméras, savamment montée en postproduction, joliment emballée dans un format prêt à partager: les conférences TED sont reconnaissables entre mille. 

Qu’ils crient au génie ou à l’imposture, rares sont ceux qui connaissent les rouages de l’organisation. Saviez-vous, pour commencer, que TED signifie Technology, Entertainment (et non Education), Design? Que les conférences TEDx sont organisées au niveau local par des indépendants fans de TED et se distinguent donc des conférences TED, organisées par le siège? Que le ticket d’entrée à la conférence annuelle de TED, déplacée il y a trois ans à Vancouver, coûte 8500 dollars par personne? Que l’organisation dispose d’un budget annuel de près de 50 millions de dollars? Bilan s’est penché sur cet empire à la conquête de nos amphithéâtres et de nos écrans. 

De l’entreprise au «non-profit»

«Je réalise qu’il est toujours difficile d’expliquer comment TED fonctionne», souligne le Tessinois Bruno Giussani, responsable européen de TED et curateur des conférences TEDGlobal, qui a rejoint l’organisation il y a douze ans. Assis devant le plat végétarien d’un café branché de Lausanne, on le sent pourtant rompu à l’exercice. «Les gens pensent principalement à deux choses: les vidéos et les conférences. En réalité, TED est une organisation à but non lucratif qui a créé une plateforme de dissémination des idées. L’intention de base est éducative.» 

Un petit flash-back s’impose. Nous sommes en 1984. L’architecte et designer américain Richard Saul Wurman note un début de convergence entre trois domaines qui pourraient profiter d’un intérêt mutuel: la technologie, les médias/divertissement et le design. Il lance ce qui est alors l’entreprise TED. Une première conférence est organisée en Californie. On y parle déjà avenir du CD, de l’e-book et du graphisme en 3D. Cette opération, bien que très prisée (1000 personnes se déplacent sur invitation uniquement), est un tel désastre financier que la suivante n’aura lieu que six ans plus tard. 

Dans les années 1990, l’événement commence à faire parler de lui et s’élargit à d’autres sujets. A l’époque, pas de vidéos: seuls les happy few ont droit aux conférences en direct. En 2001, Wurman passe le flambeau à Chris Anderson, un Britannique qui vient de revendre sa maison d’édition. Le nouveau propriétaire de la marque TED choisit rapidement d’en faire une organisation à but non lucratif en l’intégrant à sa fondation, nommée Sapling. Son but: «Changer le monde grâce aux idées puissantes.»

Bruno Giussani raconte: «Il faut imaginer une bande de copains qui cherche des idées. On n’avait pas du tout planifié de faire de l’organisation ce que TED est devenu par la suite. Jusqu’en 2005, TED n’était qu’une conférence. Une fois par an, pour 1000 personnes, c’est tout.»

Le slogan «Des idées qui méritent d’être partagées» («Ideas worth spreading» en VO) est imaginé alors que TED mesure le potentiel des vidéos gratuites en ligne, en plein boom du streaming (2006). L’idée «d’aller chercher l’audience là où elle est» s’impose. A partir de là, le développement priorise deux axes: technologique, avec une plateforme autour de laquelle s’articulera désormais TED, et géographique, avec les conférences globales organisées dans les métropoles hors Amérique du Nord chaque année. Ou comment TED est parti à la conquête du monde.

Des partenaires de choix et des tickets hors de prix 

Mais conquérir le monde, c’est cher. La renommée progressive de TED parmi les élites américaines puis mondiales lui permet de faire payer 8500 dollars à ceux qui souhaitent assister à la conférence en Amérique du Nord (les riches donateurs sont même invités à payer plusieurs fois ce montant pour «soutenir la mission de TED»). «Tickets et donations représentent environ 50% de notre budget. C’est ainsi que nous trouvons les moyens de mener tous nos projets à bien», souligne Bruno Giussani.

Pour le reste du budget, on remercie les sponsors. «On parle de partenaires, corrige-t-il. L’idée est de faire participer entreprises et fondations à nos activités non pas en termes promotionnels, mais en termes de partage d’idées et de connaissances. Nous ne présentons jamais des produits ou des entreprises sur scène, mais on se demande ce qu’on peut faire ensemble, comment mettre en valeur un développement technologique à travers des expériences pour les participants à la conférence, par exemple. Par ailleurs, il arrive que le concurrent d’un partenaire donne un talk sur scène, parce que son idée est intéressante.»

En 2016, on parle d’un budget d’environ 50 millions de dollars annuels, réinvestis dans les multiples facettes de TED nées au fil des ans (TED Prize, TED Fellowship, TED-Ed, TED Books, etc.) et la charge salariale des 180 employés répartis entre le siège new-yorkais et le reste du monde. «Un grand nombre travaille à distance, comme moi, note Bruno Giussani. Mon assistante vit à Berlin.» 

Curateur d’idées

Ses trois millions de vues quotidiennes, TED les doit autant au fond qu’à la forme de ses conférences. La sélection des «idées qui méritent d’être partagées» fait parfois grincer des dents les détracteurs de l’institution, qui jugent le contenu bien léger et mettent la popularité des vidéos sur le compte de la mise en scène. Bruno Giussani s’en défend: «Pour nous, entrent en jeu des critères éditoriaux: parmi les milliers de suggestions qui nous parviennent, quelles sont les idées importantes, nouvelles, intéressantes, avec un impact potentiel sur le monde? On vérifie la solidité de chacune d’entre elles (faits, sciences, etc.).»  

Les scientifiques qui se prêtent au jeu le justifient. Pour Jocelyne Bloch, neurochirurgienne au CHUV et auteure d’un TED talk sur la réparation neuronale, «la vulgarisation est très importante. Moi, quand je ne connais pas un sujet, je suis très contente qu’on me l’explique. Si les discours sont trop complexes, souvent, ils ne sont pas écoutés.»

Signe des temps qui courent: les TEDx fleurissent partout (ou presque). Que signifie l’inconnue apposée à l’acronyme américain? Depuis 2009, des particuliers peuvent décider d’organiser leur propre conférence locale et choisir leurs intervenants, sous réserve d’approbation de la licence (gratuite) par TED. Entre autres règles, les speakers comme les organisateurs sont bénévoles, le billet ne peut coûter plus de 100 dollars (ou 100 fr.) et l’événement ne peut durer plus d’un jour (avec quelques rares exceptions). «L’année passée, on a eu 3600 événements, dans le monde entier», explique Bruno Giussani, responsable européen de TED. 

TEDWomen a suivi dans la foulée, sous l’impulsion de la journaliste et productrice féministe Pat Mitchell – non pas pour ne demander qu’à des femmes de s’exprimer sur scène, mais pour donner de la visibilité aux idées impactant les femmes et leur condition dans le monde. Son corollaire, TEDxWomen a également vu le jour.

Une armée de 45 000 volontaires

«TEDx, c’est la franchise la plus rentable qui soit: une idée de génie qui permet à TED de créer une marque globale en ne reposant que sur des bénévoles et à ces derniers d’amener chez eux un concept qui leur tient à cœur», selon Stephan Balzer, organisateur de la toute première conférence TEDxBerlin. TED répète à qui veut l’entendre que la licence est gratuite et que le programme TEDx coûte plus qu’il ne rapporte à l’organisation (une équipe payée par TED coordonne le programme).

Mais c’est sans compter l’image dont TED peut jouir globalement grâce à ses ambassadeurs locaux, lui assurant une promotion gratuite et mondiale, ni les milliers de vidéos qui viendront alimenter les plateformes, rapportant de la publicité (et donc, des dollars) sur YouTube. Enfin, TEDx est un excellent filtre, permettant aux curateurs de piocher dans les ressources à travers le monde et de contacter les intervenants qu’ils jugent intéressants pour un événement organisé par le siège. Un gain de temps, et donc là encore, d’argent.

Les 45 000 volontaires à travers le monde y mettent tout le cœur. Tous sont passionnés et rares sont ceux qui regrettent leur engagement. Ashley Puckett, qui a organisé l’édition TEDxWomen 2016 à Lausanne, note l’incroyable pouvoir des trois lettres. «Même l’assistante de Tina Turner m’a répondu! Pour les gens, c’est un honneur d’être invités.» Mais les bénévoles reconnaissent aussi les limites d’une organisation aussi massive. 

Pour le fondateur et ex-curateur de TEDxLausanne, Simon Schneebli, «le siège est à notre écoute et nous aide quand il le peut. Par contre, si l’on veut apporter une critique ou changer quelque chose, ce n’est pas facile.» Même son de cloche pour Stephan Balzer: «C’est un réseau génial de gens hyperintéressants, mais on nous demande surtout d’appliquer le cadre existant. Ils n’aiment pas trop les suggestions, chez TED, plaisante-t-il. Mais bon, les idées sont là et peut-être qu’elles seront intégrées à l’avenir.»   

«Démytifier» TED

A l’interne, des voix commencent à s’élever pour dénoncer «le mythe» TED. Un de nos interlocuteurs, engagé très tôt dans l’aventure, estime par exemple que TED n’est «pas du tout transparent. On ne sait pas ce que TED fait de son argent, ni quand ni dans quelles proportions. On ne sait pas ce que gagne Chris Anderson.» 

Il a collaboré de près avec le management mais souhaite rester anonyme, ce qui illustre encore une fois le pouvoir du réseau: «D’après mon expérience, le management est hyperhiérarchique et Chris décide de tout ou presque.» Bruno Giussani réfute ces affirmations, assurant que Chris Anderson ne touche pas de salaire de TED: «Tout n’est pas parfait, comme dans toute entreprise, mais notre structure est très horizontale. Pour ma part, j’ai toujours géré mes projets, notamment TEDGlobal, en toute autonomie.»

Sur le site glassdoor.com, où des employés peuvent anonymement noter les pratiques de leur entreprise, le manque de transparence en termes de paie et les heures supplémentaires non compensées dominent les commentaires négatifs. Malgré cela, le taux de satisfaction est élevé (4,1/5 en moyenne sur les 28 notes). 

Et ensuite? 

Suivant sa logique de croissance, TED continue de multiplier les partenariats avec les médias, comme en témoigne un contrat signé récemment avec une chaîne de télévision indienne. Le show télévisé, en hindi, «permettra de toucher 45 millions de personnes» annonce Bruno Giussani. La TEDRadioHour, un programme radio et podcast de la radio publique américaine qui adapte les TED talks en émissions de radio, rencontre un franc succès, et l’équivalent en espagnol est en cours de réalisation. 

«Les idées qui méritent d’être partagées» continueront de l’être via les TEDx à travers le monde (la Suisse célébrera son 150e TEDx en 2017). Parallèlement, la scène de TEDGlobal accueillera ses intervenants en Tanzanie en août, pour mettre le focus sur un continent africain trop souvent oublié. Côté technologie, TED explore (comme tout le monde) le potentiel de la réalité augmentée. The show must go on.  

Celia Heron

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