Bilan

Comment le mobilier USM a été inventé

En 1963, un serrurier demande à un architecte de lui dessiner un meuble de bureau. Récit d’une success story.
  • Des meubles destinés aussi pour la maison.

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  • Paul Schärer a coinventé le système USM avec Fritz Haller (en bas page suivante).

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  • Réclame de 1885 pour les produits de serrurerie d’Ulrich Schärer Münsingen, l’entreprise fondée par le père de Paul Shärer (dont USM est le sigle)...

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  • ... Ci-dessous, une vue de son atelier.

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  • La patente du système USM est déposée en 1965.

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  • Basé sur trois éléments: des boules en laiton, des tubes d’assemblage et des plaques d’habillage.

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  • En 1969, la Banque Rothschild passe par USM pour réaménager ses bureaux parisiens. C’est la première grande commande pour l’entreprise bernoise.

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  • Objet de design, le meuble USM entre dans la collection permanente du MoMa de New York en 2001.

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  • L’usine USM se trouve toujours à Münsingen.

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  • Alexander Schärer, actuel président d’USM, en mains familiales depuis quatre générations.

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Une boule. Une sphère en acier chromé percée de six trous. C’est tout. Si on devait raconter rapidement le succès d’USM, voilà à quoi on pourrait le résumer. A un objet pas plus grand qu’une pièce de 2  francs, mais qui va complètement révolutionner le mobilier de bureau.

La réalité est forcément plus compliquée. Déjà parce que pour démarrer cette saga, il faut remonter au XIXe siècle. En 1885, Ulrich Schärer est quincaillier serrurier à Münsingen, dans le canton de Berne. Il donne à son entreprise son nom, auquel il associe son lieu de production. Pendant quarante ans, Ulrich Schärer Münsingen fabrique donc des objets en métal, des poêles à frire, des corps de chauffe pour les fours et même des croix qui s’accrochent aux pierres tombales.

USM est encore très loin de concevoir des meubles, mais s’en approche dans les années 1920. L’entrepreneur alors se spécialise. Il se lance dans la fabrication de ferrure à l’usage des fenêtres. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, il étend son marché à la construction métallique en général et au travail de la tôle en particulier. Au début des années 1960, Ulrich Schärer prend sa retraite. Il laisse son fauteuil de directeur à son fils Paul.

Une usine et des meubles modulables

A partir de là, plus rien ne sera comme avant. Déjà parce que Paul Schärer a étudié l’ingénierie à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Il a donc une connaissance à la fois technique du métal, mais également une approche innovante du matériau. Ensuite parce qu’il comprend que l’après-guerre ayant encouragé à la consommation, il lui faut désormais envisager les affaires familiales de manière radicalement industrielle.

Il fait donc bâtir une nouvelle aile à la fabrique existante pour regrouper sous un même toit les services administratifs et les unités de production. Son développement est confié à l’architecte Fritz Haller qui va imaginer une halle à ossature d’acier capable de s’agrandir en fonction des futurs besoins de l’entreprise. Une usine modulable en quelque sorte. La comparaison n’est pas fortuite, elle aura de l’importance pour la suite de l’histoire.

Car cette modularité Paul Schärer va vouloir l’appliquer à petite échelle. D’abord pour son usage personnel. Il se trouve que l’entrepreneur cherche du mobilier pour son bureau, des structures de rangement qu’il puisse faire varier en taille à mesure de son usage. En clair, l’idée est de créer un meuble dont les éléments qui le constituent peuvent non seulement être combinables, mais aussi, par leur ajout successif, transformables à l’infini.

A l’époque, ce type de réflexion n’existe pas vraiment dans le design. Les meubles sont certes à peu près démontables – ils l’ont d’ailleurs toujours été, car comment parvenir à faire entrer autrement une armoire par la porte d’un appartement? – mais ils ne sont pas pensés pour évoluer avec le temps. Le mobilier de bureau est généralement fabriqué en bois ou en métal, sans offrir de possibilité de métamorphose.

Paul Schärer demande à Fritz Haller de reproduire avec un meuble ce qu’il a réussi avec son usine. En 1963, ils développent ensemble le système USM Haller. Le principe est très simple et repose sur seulement trois éléments: la fameuse boule en laiton chromé qui relie entre eux les tubes d’assemblage, l’ensemble encadrant des plaques d’habillage (en tôle, métal perforé ou verre) disponibles dans une palette de quatorze coloris. Un point c’est tout. Mais avec ça, Paul Schärer et Fritz Haller peuvent remplir n’importe quel espace de rayons.

Dix ans plus tard, le système d’aménagement est mis en vente. L’acheteur choisit sa combinaison et son coloris. Plus tard, il pourra aussi décider de mettre des portes ou non, d’y ajouter un tiroir pour y suspendre ses dossiers ou encore une tablette à glissière. Mais depuis le début, un principe canonique perdure: c’est un spécialiste qui se charge du montage. Le mobilier USM est peut-être vendu en kit, il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir l’assembler.

Le succès est énorme. Pas un bureau d’architecte, un secrétariat de médecin, une rédaction de journal qui ne se meuble en USM. Le public aime à la fois les couleurs, l’hyperfonctionnalité et aussi le fait que les éléments de fixation restent totalement invisibles au regard. Il y a surtout ce design à l’élégance minimale qui séduit.

Car on ne l’a pas encore dit, mais, dès le départ, Paul Schärer, sensible au style, veut un mobilier capable de traverser les années sans subir l’influence de la mode. Et ça marche. En 1969, la Banque Rothschild passe à USM sa première grande commande. L’établissement privé veut intégralement aménager ses locaux parisiens avec le système bernois. Les photos prises à l’époque pourraient tout aussi bien dater de cette année.

Lutte contre la contrefaçon

Pour autant, le fabricant ne cherche pas forcément à se diversifier, contrairement à Lista – autre entreprise suisse de mobilier de bureau fondée par un serrurier – qui fabrique aussi des sièges et des casiers. USM va tout au long de son histoire se concentrer uniquement sur son système de rangement.

En 1965, Fritz Haller va quand même ajouter une table au catalogue de l’entreprise qui va désormais baser sa force de vente sur ces deux seuls produits. Mais qui dit succès dit aussi contrefaçon. En 1988, Paul Schärer inscrit le système USM Haller en tant qu’œuvre d’art, ce qui lui permet de réclamer des droits d’auteur en cas de copie flagrante.

En 1989, la marque lance deux nouveaux produits. USM Kitos, un poste de travail réglable en hauteur et customisable qui répond au besoin d’une bureautique qui s’informatise, et Display USM, un support multi-usage qui sert à la fois de présentoir, de tableau de conférence et de paroi acoustique.

En 2000, le Bernois Mirco Castellan arrive pour diriger l’entreprise. Il est le premier directeur d’USM à ne pas être issu de la famille de son fondateur. La présidence, elle, reste en main des Schärer. Depuis 1993, Alexander, le fils de Paul, représente ainsi la quatrième génération à répondre à la destinée de la marque.

Une année plus tard, le système USM entre au Museum of Modern Art de New York, là où pour la première fois dans l’histoire des formes le design a été considéré comme un objet de collection. Les années 2000 seront également marquées par la conquête de marchés internationaux. USM multiplie l’ouverture de showrooms, celui de New York (en 2002), de Paris (en 2003), de Tokyo (en 2008) et de Düsseldorf (en 2009). L’expansion n’est pas simple.

Au problème de la distance – tout est fabriqué dans l’usine de Münsingen – il faut ajouter la notion de goût qui varie d’un pays à l’autre. Et puis ne pas oublier qu’USM reste, par sa taille, une petite entreprise au niveau mondial. En 2008, USM Schärer Söhne réalise un chiffre d’affaires de 200 millions de francs et emploie 400  personnes. 

Vers un nouveau souffle

Mais la crise financière va bientôt freiner cet élan. Entre 2009 et 2010, USM subit le ralentissement économique, comme beaucoup d’autres entreprises spécialisées dans l’aménagement intérieur. Il faut ajouter que la fabrique exporte 60% de sa production vers des pays de la zone euro. Les coûts de production étant principalement répartis en Suisse, la force du franc réduit le volume des affaires. En août 2011, Paul Schärer meurt, il avait 78  ans.

Depuis 2010, USM cherche aussi à changer son image, surtout auprès du grand public qui reste un marché à conquérir. A part chez les amateurs de design, la marque reste associée à l’administration et au mobilier de bureau, à une gamme de produits un peu froids dont la palette monochrome se limite au blanc et au noir.

Pourtant, même si à l’origine Paul Schärer cherchait à dessiner un meuble de travail, il a toujours envisagé que son système pût convenir à tous les besoins de la maison, au salon, dans la cuisine, à la salle de bains ou dans la chambre des enfants. Et qu’une table basse vert pomme pouvait aussi très bien servir de support à une télévision.

En préparation du 50e anniversaire du système USM Haller qui sera célébré en 2015, l’entreprise encourage la clientèle à s’approprier ce mobilier de métal. Dans cette perspective domestique, elle prévoit d’ajouter à son catalogue de nouveaux systèmes pour organiser les rangements des vêtements ou de la vaisselle tout en élargissant les revêtements de ses tables avec l’introduction de surfaces en MDF ou en verre dépoli qui se déclinent dans les 14 teintes originelles de 1973.

Emmanuel Grandjean

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