Bilan

Comment la famille Pastor a bâti un empire immobilier

L’assassinat d’Hélène Pastor a secoué Monaco. Alors que son beau-fils pourrait être mêlé à ce meurtre, il a mis sous les projecteurs une dynastie jusqu'alors très discrète. Retour sur la spectaculaire ascension sociale d’une modeste famille italienne devenue ultrapuissante.
  • Sylvia et Hélène Pastor. Les contacts entre fille-mère auraient été plutôt cassants.

    Crédits: Bestimage/Dukas

A-t-il ou pas commandité le meurtre de sa belle-mère? Actuellement emprisonné à Marseille, le conjoint de Sylvia Ratkowski Pastor avait d'abord avoué «être le commanditaire» de l'assassinat d’Hélène Pastor et de son chauffeur, avant de revenir sur ses déclarations. Hèlène Pastor est décédée le 21 mai dernier, deux semaines après avoir été prise pour cible par un tireur embusqué. Wojciech Janowski, 64  ans, consul honoraire de Pologne à Monaco, met en avant sa mauvaise maîtrise du français pour expliquer ce revirement. Selon «Libération», il compte déposer en septembre une requête en annulation de la procédure.

La presse a indiqué qu’Hélène Pastor dirigeait d’une main de fer la gestion de son parc immobilier. Fidèle à la maxime de la dynastie Pastor: construire mais ne jamais rien vendre, elle avait hérité de son père une demi-douzaine d’immeubles dans la Principauté. D’après certains médias, elle versait une pension de 500 000 euros par mois à sa fille Sylvia, et à son fils Gildo Pallanca Pastor, issu d’un deuxième mariage.

Ce dernier aurait néanmoins été «favorisé» par sa mère. Les contacts entre fille-mère auraient été plutôt cassants. D’abord mise en garde à vue pour les besoins de l’enquête, la fille a finalement été remise en liberté sans qu’aucune charge ne soit retenue à son encontre.

Un empire immobilier

Hélène et ses frères Victor (1936-2002) et Michel (1943-2014) étaient les enfants de Gildo (1919-1990), fils du «fondateur» de cette success story: Jean-Baptiste. A partir de 1880, ce tailleur de pierre originaire de Ligurie venait de plus en plus fréquemment pour des travaux de maçonnerie depuis le petit village de Buggio, situé à plus de 50  km de Monaco. En 1924, son fils Gildo, alors âgé d’à peine 14  ans, le rejoint une fois son certificat d’études en poche.

Il crée en 1926 l’entreprise de travaux publics J. B. Pastor & Fils. Celle-ci participe à la construction de la cathédrale et du musée océanographique. Sa notoriété est telle que, dix ans plus tard, le prince Louis II lui demande de construire le premier stade de football de Monaco (remplacé depuis par un centre commercial).

Le dessin du Stade Louis II est d’ailleurs devenu le logo de l’entreprise J. B. Pastor & Fils. Visiblement satisfait de sa prestation, le prince régnant va ensuite lui confier pendant la Seconde Guerre mondiale le mandat de l’adduction d’eau de toute la Principauté.

Entre 1958 et 1964, soit sous le règne du prince Rainier III, Monaco entame une série de travaux d’envergure, dont la mise en souterrain de la voie ferrée pour permettre un accès sans entraves à la mer. Cela fera la fortune de Gildo Pastor.

Prévoyant, ce dernier avait acheté à bas prix l’essentiel des terrains libérés par cet enfouissement et, une fois les infrastructures achevées, il a construit une série d’immeubles résidentiels tout le long de l’avenue Princesse-Grace: le Beach Plaza, l’actuel Méridien, le Bahia, l’Estoril, le Formentor, l’Emilie Palace, etc. Le nouveau quartier du Larvotto, un terre-plein de 54  000  m2 en bordure de mer, surgit progressivement, avec une plage artificielle de 450  mètres de long.

Les Pastor avancent pas à pas, en réinvestissant tout dans les promotions à venir et en se passant des banques. De plus, pas question de vendre un mètre carré! Le patrimoine reste ainsi en mains de la famille. En 1970, ils édifient le Schuylkill, une tour de 78  mètres de haut.

Mais le projet le plus compliqué et le plus novateur dans l’histoire des chantiers familiaux reste la réalisation du Sporting d’Eté, en 1973, mené par l’aîné de Gildo, Victor. Véritable tour de force, cet incroyable système de toit ouvrant s’avère une prouesse technique pour l’époque.

Au décès de Gildo Pastor, en 1990, ses trois enfants héritent d’un patrimoine immobilier de 500  000  m2, estimé à une vingtaine de milliards de francs (avec un prix moyen de 40 000 francs le mètre carré, soit à peu près le prix au mètre carré des appartements vendus en 2013).

Outre l’avenue Princesse-Grace, Gildo avait construit des immeubles de prestige dans tous les quartiers prisés de la ville. Il a laissé trois des plus belles adresses de la Principauté à chacun de ses enfants: Europa Résidence (22  étages) à Michel, l’Estoril à Victor et le Bahia à Hélène.

Services haut de gamme

Même s’ils cultivent la discrétion, les deux fils du second lit de Victor, Jean-Victor (1968) et Patrice (1973), continuent de perpétuer le métier de bâtisseur au travers l’entreprise J. B. Pastor & Fils et ses 350 salariés. Outre la récente réalisation du nouveau Yacht-Club de Monaco, cette branche de la famille a édifié et propose
à la location le Roccabella, le Formentor, le Palais de la Plage, Villa Mimosa, Victor Palace, le Splendido, le Coronado et enfin Quai Kennedy.

La plupart d’entre eux offrent divers services haut de gamme, comme la livraison de journaux, de petits-déjeuners, des restaurants réservés, voire même un jardin d’enfants!

A côté de cette activité originelle, les deux frères ont pris l’initiative d’ouvrir Suisscourtage en 1988 qui sélectionne les compagnies d’assurances les plus compétitives dans chaque secteur d’activité pour faire des offres à ses clients. Ils possèdent aussi les restaurants du Maya Bay ou encore le Ni Box (un vaste espace de loisirs avec discothèque, bowling, espace de restauration, patinoire, etc.).

Les enfants de Michel suivent un cheminement pas tout à fait parallèle. En 1995, le frère de Victor et d’Hélène était devenu propriétaire d’Hédiard, l’épicerie fine de luxe, avant de la céder en 2007 à un homme d’affaires russe, Sergueï Pougatchev. Président du club de football de l’AS Monaco de 2004 à 2008, il a été très actif au sein de la Chambre de développement économique de la Principauté.

Via son Centre Immobilier Pastor, il a notamment édifié le Houston Palace, Columbia Palace (105  mètres de haut), Garden House, le Novotel ou encore le Floridian Palace. Ce grand collectionneur d’art était également l’un des actionnaires principaux d’Artcurial, une des 20 plus grandes maisons de vente aux enchères du monde dans le segment «Art et objets de collection» (avec un produit de vente de 144  millions d’euros en 2012).

Atteint d’une longue maladie dès les années 2000 qui finira par l’emporter en 2014, Michel avait repris le réseau d’agences immobilières John Taylor, fondé voilà cent cinquante ans. Une de ses filles, Delphine (qui a épousé en 2012 un banquier genevois) a repris depuis quelques années la tête de cette entreprise, laquelle se développe désormais un peu partout, y compris en Suisse avec l’appui du Genevois Abdallah Chatila.

Sa sœur, Alexandra (qui s’est mariée avec le chanteur David Hallyday), styliste, s’occupait dans le passé de la maison de couture Ichthys. Et, depuis le décès de leur père, c’est désormais Jean-Baptiste (1984) qui s’occupe des promotions. Il s’est notamment chargé de la maîtrise d’ouvrage de la dernière, Monte-Carlo View (une tour de 19 étages), dessinée par le célèbre architecte Jean-Michel Wilmotte. 

D’ailleurs, Jean-Baptiste a épousé en 2012 Valentina Marzocco, fille de Paolo, un promoteur immobilier reconnu (les Marzocco achèvent la construction de la plus haute tour de Monaco, la Tour Odéon).

Enfin, restent les deux enfants d’Hélène: soit Sylvia et son demi-frère Gildo, récemment victime d’un accident vasculaire cérébral. Hélène gérait, via son agence H. P-P., le parc d’immeubles qu’elle avait reçu en héritage: le Bahia, l’Emilie Palace, le Trocadéro (où elle résidait), le Continental, le Gildo Pastor Center et le Schuylkill, essentiellement des immeubles de grand standing sur l’avenue Princesse-Grace ou sur l’avenue de Grande-Bretagne, avec vue sur la mer.

Passionné de courses automobiles, Gildo détient un record de vitesse sur glace (296,34  km/h). Surtout, il a dirigé en 1989 la construction du plus grand immeuble de bureaux monégasque (le Gildo Pastor Center, un centre d’affaires international disposant de 40 000  m2 de surfaces modulables sur onze niveaux). En 2000, il a racheté Venturi, une marque automobile française, qui a inventé la voiture de sport électrique moderne en 2004.

Enfin, en 2010, il a sauvé la marque Voxan, qui vient de présenter la moto électrique la plus puissante du monde. Il est également à la tête de Radio Monaco et de la bière Brasserie de Monaco. Il a récemment cofondé, avec l’acteur Leonardo DiCaprio, l’équipe de formule E Venturi Grand Prix pour participer au championnat FIA de monospaces électriques. Reste à savoir si son hémiplégie lui permettra de maintenir autant d’activités.

Un projet ambitieux

Et l’avenir? L’extension sur la mer relancée par le prince Albert pourrait contribuer à rapprocher les différentes branches de la famille. En effet, Michel avait imaginé un premier projet très ambitieux d’une quinzaine d’hectares pris sur la mer à Fontvieille. Mais ce projet avait été abandonné en décembre 2008 à la fois à cause de la crise et à cause de potentiels problèmes environnementaux. 

Le prince Albert avait indiqué vouloir relancer plus tard un projet moins coûteux et exemplaire en matière de recours aux énergies renouvelables. Or il a tenu parole et, après un appel d’offres, c’est un consortium formé de Bouygues et de divers investisseurs qui est entré dans une phase exclusive de négociations.

Il s’agit sans doute de l’une des dernières grandes opérations qui verront le jour sur le Rocher (lire aussi pages 67 à 71). Cette fois-ci, les branches Michel et Victor Pastor, alliées pour la circonstance aux Marzocco et à Bouygues (pour les travaux de structure), semblent bien parties pour réaliser cette extension sur la mer, avec à la clé la construction de nombreux logements haut de gamme, de commerces et de bureaux. De quoi permettre de faire fructifier encore le patrimoine de cette famille. 

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef adjoint à Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également responsable du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches.

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