Bilan

Claude Berda l'homme des jamais et des encore

C'est l'homme des «jamais». Ses collaborateurs ne lui connaissent «jamais de dossier, jamais de papier, jamais d'ordinateur». Et pourtant, c'est l'homme de presque tous les possibles. C'est lui qui est à l'origine du mégaprojet immobilier de Vernier, devisé entre 1,5 milliard et deux milliards de francs, qui pourrait offrir à la commune mille logements et quatre mille emplois sur neuf hectares de terrain. Et pas un mètre carré dont il ne soit propriétaire. A 62 ans, Claude Berda, acteur incontournable du paysage audiovisuel français avec sa société AB Groupe (qui possède aujourd'hui une vingtaine de chaînes thématiques en France et en Belgique) et administrateur de TF1 depuis quelques jours seulement, attaque depuis cinq ans le marché de la pierre lémanique avec l'appétence des gens qui ont du flair et du cash. Mais indéniablement, c'est le premier qui a invité le second.Classé 64e fortune de France par Challenges, évaluée par Bilan entre un et un milliard et demi de francs, Claude Berda est de ceux qui ne doivent leur réussite qu'à un instinct aigu des affaires doublé d'une sacrée tolérance au risque. Et peut-être, aussi, à la survivance d'un héritage familial et culturel qui prend sa source «au soleil du Maghreb et aux Pogroms de Pologne».C'est à Paris que le jeune Claude voit le jour, d'un père né en Tunisie, engagé volontaire dans la Royal Air Force durant la Seconde Guerre mondiale, et d'une mère polonaise. Bientôt installée à Casablanca, la famille vit confortablement du commerce de vélos, «une belle affaire à l'échelle marocaine, montée par mon père». Mais les soubresauts sociaux et la pression exercée sur les Français suite à l'indépendance de l'Algérie vont mettre fin à l'enfance africaine de Claude: en 1962, à l'âge de quatorze ans, c'est le «retour» à Paris. Pour l'adolescent, un exil qui cache son nom. «Je n'étais pas heureux de quitter les plages de Casablanca pour venir barboter dans des piscines à l'eau de Javel! Mais le plus dur, c'était encore la pluie et le métro, les soirs d'hiver», se souvient-il. Pour autant, le jeune homme ne se laisse pas abattre. Son bac en poche, il entre bientôt en Faculté de droit, enchaîne l'économie à Paris Dauphine. Mais déjà, il sait qu'il ne sera pas de ceux qui se coulent dans le moule des institutions. Il lui faut, pour taquiner l'ennui, la part de l'audace, l'esprit du jeu. Il en trouve un à la mesure de son âge et de la mode, lors d'un séjour au Maroc en 1971. A la faveur d'une visite dans une usine de jeans appartenant à un ami de son père, Claude Berda découvre que le prix de revient du pantalon culte est de 8 francs (1,2 euro). «J'ai demandé à mon père de me prêter l'argent pour acheter mille pièces que j'ai vendues à la fac à 39 francs (6 euros). Avec cet argent, j'ai fait dans la diversification sauvage, chemises, shorts, tout en jean!», raconte l'homme d'affaires dans un sourire de connivence pour le jeune gars qu'il n'a, au fond, jamais cessé d'être, toujours à l'affût, décidant à l'instinct. L'été suivant, l'étudiant monte une boutique à Saint-Tropez, «Jean's Store», assurant lui-même la vente pendant les vacances scolaires. Ça marche, il en ouvrira 39 autres du même nom sur toute la Côte d'Azur et à la capitale.Mais les années septante, frivoles, acidulées, suggèrent d'autres divertissements que la mode estivale: l'industrie du disque, par exemple. Avec son ami Jean-Luc Azoulay, lui aussi débarqué d'Algérie à quinze ans et qui deviendra le secrétaire de Sylvie Vartan,ils fondent en 1977 AB Productions, dotée d'un capital de 100 000 francs français libéré du quart seulement (25 000 francs français). Une paille. Tren- te ans plus tard, AB Groupe(pilotée par Claude Berda uniquement après la séparation d'avec Azoulay qui monte, lui, JLA Holding) pèse 900 millions d'euros. Car les deux copains ont su trouver le bon filon. Blond comme il se doit, il se prénomme Dorothée. Un succès immédiat. Suivront «Hélène et les garçons», «Salut les musclés», «le Miel est les abeilles», autant de sitcoms qui cartonnent dans les années 1980. Berda est à la gestion, Azoulay, auteur, compositeur et scénariste, compose plus de 1200 chansons sous le pseudonyme de Jean-François Porry. Exit le blue-jeans en 1980, quand Claude Berda se sépare de ses boutiques.De Dorothée à la Bourse de New YorkQuinze ans plus tard, nouvelle piqûre d'adré-naline: AB lance son propre bouquet satellite de 18 chaînes, AB Sat, ce qui déclenche une guerre sans merci avec TF1. La société ra- chète aussi Ham-ster, producteur de «Navarro» ainsi que «L'instit» et produit «Une femme d'honneur», trois gros succès de la fiction française. Elle découvrira et acquerra aussi les séries «Derrick» et «Friends» qui depuis vingt ans n'ont pas quitté les écrans francophones. En 1996, nouveau pied de nez à l'establishment, le duo Berda - Azoulay relève le pari de coter AB Productions à la Bourse de New York, sans que leur société ne le soit en France. Claude Berda part à la conquête des Etats-Unis, enchaîne 150 «road-shows» et AB Productions est finalement introduite au New York Stock Exchange en 1996: valeur de la société, 1,1 milliard de dollars. En 2000, elle est cotée à Paris sur le second marché. Mais elle ne le restera que jusqu'en 2003, «car il était trop contraignant d'avoir deux cotations, surtout quand les marchés étaient agités», explique l'hom- me d'affaires. Il rachète donc la société, dont il cédera 33,5% de ses parts au groupe TF1 en 2006. Avec la première chaîne française, le conflit s'apaise. L'homme d'affaires est d'ailleurs en train de finaliser la vente des chaînes TMC et NT1 à celle-ci; il ne manque plus que l'accord du Conseil supérieur de l'audiovisuel pour qu'il empoche les 192 millions d'euros que lui vaudra cette cession. Et comme pour saluer l'adversaire de jadis, TF1 vient de coopter Berda à son conseil d'administration. Belle victoire pour celui dont beaucoup rêvaient qu'il ait la trajectoire d'une météorite dans le ciel audiovisuel de l'Hexagone.Mais il était écrit que la politique devrait influencer la vie de Claude Berda au moins autant que les affaires: il découvre Genève en 1996, à la faveur malheureuse des 15% que Jean-Marie Le Pen, leader du Front national, remporte à l'élection présidentielle. Pudique sur sa haine viscérale de l'extrémisme, Claude Berda complète simplement: «Et puis j'adore la Suisse, pour le ski d'abord. Et comme j'ai été champion de ski nautique, déménager au bord du Léman me paraissait opportun». Pour tordre le cou aux préjugés en vogue sur le prétendu manque d'hospitalité helvétique, le Genevois d'adoption avance un parallèle inattendu: «Ma vie à Genève ressemble finalement assez à celle que j'ai eue au Maroc: je me balade en vélomoteur, j'ai mon poissonnier, mon fournisseur de harissa et mon boucher pour les barbecues. Entre copains, on s'invite à dîner pour le soir même, quant à Paris il faut des semaines pour trouver une date».Il faut dire que l'homme ne se débat plus avec des agendas débordants, il possède désormais l'assise pour déléguer à d'autres le soin des travaux courants. C'est avec une honnêteté désarmante, regrettée aussitôt, qu'il avoue un penchant naturel à la fainéantise et à la distraction, deux défauts qu'il laisse désormais s'épanouir sur les pistes de Crans-Montana sans plus de culpabilité: «Pour compenser cette carence, je trouve des patrons qui sont beaucoup plus performants que moi dans la marche des affaires.»A Paris, il en a nommé cinq, pour chaque département d'AB Groupe (450 employés), qui possède notamment les chaînes RTL9, TMC Monte Carlo, Animaux, Escales. A Genève, il s'appuie sur Jean-Bernard Buchs, administrateur du groupe et Jacques Itah, responsable du parc immobilier, ainsi que sur Jean-Louis Toffelet Urs Lecht, de la régie Privera. Un gérant immobilier qui tombe dans son escarcelle en 2008 pour la somme de 27,2 millions de francs, payés cash. 3500 immeubles en gérance qui lui donnent l'envie d'investir dans l'immobilier. Et c'est ainsi que l'homme d'images va se faire bâtisseur. «En effet, l'immobilier prend plus de place dans mes investissements, déclare Claude Berda. Car on assiste à une transformation fondamentale des cycles industriels et commerciaux. Internet et la compétitivité asiatique font que les industries européennes vont avoir de plus en plus de mal à trouver des formules alternatives rentables. Le seul secteur d'investissement qui ne s'exporte pas, c'est l'immobilier. Et on va en avoir un besoin croissant, grâce à l'allongement de la durée de la vie».«L'argent n'est pas un moteur en soi»Une certitude qui va conduire le Français à acheter tous azimuts, mais plutôt dans l'immobilier de rendement que dans le luxe: «C'est une question d'opportunités, répond Claude Berda. Quand les patrons de mes sociétés me présentent une affaire où investir, je sens tout de suite si je vais accrocher ou non, et ils n'attendent pas longtemps ma réponse.»C'est ainsi que le Français a foncé sur Vernier quand Jean-Bernard Buchs lui a présenté le projet. Un projet émanant de la commune elle-même, qui avait conçu un plan d'aménagement pour densifier le secteur. «Je vais là où il y a le moins de pesanteur», résume Claude Berda, bien conscient de la propension genevoise à bloquer des années durant les projets immobiliers qu'elle appelle pourtant de ses voeux. Pendant que le groupe rachète toutes les parcelles ainsi que leurs activités industrielles, comme un bowling et un garage par exemple, il mandate l'architecte Hervé Dessimoz, du Groupe H, ainsi que l'atelier d'architectes Grivel & Cie, chargés de concocter un projet comprenant logements, commerces, hôtel et pavillon culturel. Si la commune et l'Etat sont favorables, il faut encore déclasser les terrains. «L'argent n'est pas un moteur en soi, lance Claude Berda. A partir du moment où l'on en a assez pour vivre très bien, la recherche de la performance financière est comparable à l'envie d'un footballeur de marquer des buts. Elle n'est pas un moyen pour posséder encore davantage.» Et l'homme d'affaires de sortir son abonnement aux Transports Publics Genevois pour prouver son propos. De l'esbroufe à l'envers, magistrale façon de conquérir un auditoire des temps post-consuméristes adepte de l'idéologie durable.Et parce que Berda n'est pas homme à louper un virage des temps, parce qu'il «préfère les défis à la gestion de l'establishment», il vient de se lancer dans l'aventure Internet. En achetant pour le compte d'AB la licence pour l'Europe d'une technologie israélienne, RayV, qui permet d'obtenir toutes les chaînes sur la Toile. Jolie pirouette sémantique pour celui qui démarra dans la toile de jeans. L'homme des «jamais» est plus que jamais celui des «encore».

En dates 1948: Naissance à Paris.1970: Création de Jean’s Store.1971: Licence de droit puis maîtrise de gestion.1974: Doctorat à Paris- Dauphine.1977: Création d’AB Productions.1987: Début de la collaboration avec TF1.1996: Cotation d’AB Productions à la Bourse de New York et lancement du bouquet satellite AB Sat en France.2001: Cotation d’AB à la Bourse de Paris.2006: Entrée de TF1 dans le capital d'AB.2007: Reprend le fonds immobilier privé Imvest (qui vaut 250 millions). 2008: Vend sa part de 5,65% du capital d’Implenia. Achète le groupe Privera pour 27,2 millions.2010: Nommé au conseil de TF1 et lancement d’un gros projet immobilier à Vernier.

 

 

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