Bilan

Capital-risque: l’alliance d’un jeune loup et d’un vieux renard

Exclusif: l’ex-président de l’EPFL Patrick Aebischer s’associe à Aymeric Sallin, créateur du fonds NanoDimension, afin d’électriser la croissance des start-up suisses.
  • Aymeric Sallin (à g.) et Patrick Aebischer visent un capital-risque version XXL.

    Crédits: Olivier Evard
  • Lors de l’inauguration en 2012 de l’Institute of Health Sciences de Nestlé sur le campus de l’EPFL.

    Crédits: Laurent Gillieron/Keystone
  • Une des perles d’Aymeric Sallin: la biotech Twist Bioscience, à San Francisco.

    Crédits: Dr

Janvier 2017, Silicon Valley. Dans son bureau de Woodside, au-dessus de l’Université Stanford, en face du café Buck’s, là où quelques-uns des plus gros deals de la «Valley» (Netscape, Google, Tesla…) ont été signés, Aymeric Sallin est euphorique: «2017 sera une très bonne année.» Avec Trump, la montée du populisme et des financements de licornes stratosphériques, on n’est pas tout à fait aussi optimiste. 

Mais Aymeric Sallin ne se soucie pas trop des à-coups macroéconomiques. L’ingénieur physicien formé à l’EPFL a créé le fonds de capital-risque NanoDimension en 2002 en Suisse, avant que le constat du poids de la Silicon Valley dans l’innovation puis un coup de foudre au Redwood Bar de San Francisco ne le fasse déménager sept ans plus tard pour rejoindre son épouse, Kelly, en Californie. L’homme a une approche granulaire de l’économie.

Son équipe et lui voient entre 300 et 500 dossiers de sociétés par an. Ils n’investissent que dans deux ou trois. Et pas dans l’Uber de ceci ou l’Airbnb de cela. Leurs boîtes, il faut être docteur en sciences pour en comprendre les technologies et visionnaire pour en apprécier le potentiel. Toutefois, ce jour-là, l’enthousiasme d’Aymeric Sallin n’a rien à voir avec une prochaine entrée en bourse, comme celle de sa boîte dans l’immunothérapie Selecta en 2016, ou la vente du fabricant de composants optiques XTellus quelques années avant. Il attend un visiteur. Et s’il est joyeux, ce n’est pas seulement parce que ce dernier est, comme lui, Fribourgeois d’origine. 

Ayant remis son poste de président de l’EPFL à Martin Vetterli quelques jours plus tôt, Patrick Aebischer est venu à Woodside pour mettre en place sa troisième vie. Après celle de chercheur-entrepreneur, puis d’entrepreneur de la science à la tête du campus lausannois, il a décidé de devenir capital-risqueur. Il y voit une forme de continuité. 

A 62 ans, Patrick Aebischer n’a rien perdu des ambitions qui l’ont amené dans les années 1990 à créer la première start-up romande entrée en bourse, Modex, puis à tripler de taille l’EPFL. Son objectif dans le capital-risque est XXL. Il est à Woodside pour vérifier si son cadet de 20 ans est le bon partenaire. 

Membre des conseils d’administration de Nestlé, Lonza et Logitech et président du Novartis Venture Fund, Patrick Aebischer ne veut pas rester spectateur. Il n’est pas seulement curieux de tout, il lui faut agir, avoir un rôle opérationnel. Son analyse est que la Suisse a réussi ces dernières années à mettre en place un écosystème propice à la création de start-up, en particulier quand elles ont une solide base scientifico-technique. Mais il constate aussi leur manque de financement, en particulier une fois la phase de démarrage passée. On parle de tickets de 10, 20, 30 millions de francs et plus. 

Septembre 2017, Innovation Park de l’EPFL. Dans les bureaux où il recrute un ou deux partenaires juniors et deux ou trois seniors qui formeront son équipe, Patrick Aebischer confirme que «l’alliance du jeune loup et du vieux renard» est scellée. Le premier closing (la première tranche) de NanoDimension 3 est sur le point d’être bouclé. On parle de 150 millions de francs avec un objectif ultime de 250 millions. 

«Deep science»

C’est que depuis janvier, le «président» s’est démené pour aider la nouvelle levée de fonds auprès de family offices et de quelques corporates. Et pour vérifier que prendre le risque de refuser le prestige de la présidence d’Oxford ou les moyens «saoudiens» de la King Abdullah University of Science and Technology qui lui ont été proposés relève du bon calcul. 

La suite le dira. Mais plusieurs indices suggèrent que oui. Le premier, c’est la science. Toujours membre de comités scientifiques de Singapour à l’Allemagne, conférencier surtout dans le domaine du cerveau, Patrick Aebischer ne cultive pas cette proximité avec la recherche que pour son réseau. Il y voit avant tout le moyen de comprendre le monde qui vient. 

De son côté, Aymeric Sallin, qui n’avait qu’une expérience de consultant chez Bain quand il s’est lancé dans le capital-risque en 2002, s’est entouré de sommités scientifiques comme son mentor à l’EPFL le physicien André Chatelain ou le généticien Carl Pabo. Il a mis la science au cœur de sa philosophie d’investissement. Comme le souffle Luc Bauer, Neuchâtelois, pionnier suisse de l’industrie électronique américaine qu’il a recruté: «Ce n’est pas dans le bureau de tous les capital-risqueurs que vous trouvez des livres sur l’architecture C-MOS.»

Bien sûr, en 2014, Aymeric Sallin est aussi devenu président de la société des anciens élèves de l’EPFL et, partant, membre du conseil stratégique de l’école qu’a créée Patrick Aebischer pour recruter des capitaines d’industrie comme Ernesto Bertarelli ou Daniel Borel. Ils ont ainsi commencé à s’apprécier. D’autant plus qu’ils partagent une forme de joie de vivre qui se manifeste aussi bien dans leurs commentaires lors de la dégustation d’un bordeaux, la préparation d’une fondue ou l’attention qu’ils portent à leurs hôtes. 

Cependant, là où ils se rejoignent le plus, c’est dans leur analyse: la convergence des technologies nano-bio-info et cogno pour produire la prochaine vague d’innovations. Une idée ancienne chez Aebischer. C’est même elle qui l’a amené à favoriser, parfois à forcer, les collaborations entre disciplines scientifiques à l’EPFL ou à créer la Fondation ArtTech afin que les technologies redynamisent aussi la culture (lire l’encadré page 39). Cette idée, il la réinterprète aujourd’hui avec le terme de «deep science» comme d’autres capital-risqueurs parlent de «deep tech» pour distinguer les start-up à fort contenu scientifique de celles reposant sur des modèles d’affaires plus ou moins «disruptifs». 

Tout internet dans une boîte de chaussures

En visitant les entreprises du portefeuille de NanoDimension, d’abord à Boston puis dans la Silicon Valley, Patrick Aebischer va mesurer à quel point Aymeric Sallin est sur cette ligne de convergence. A San José, Click Diagnostics constitue un exemple emblématique. Directeur de la recherche de cette start-up, Greg Loney explique ce matin-là comment l’entreprise est parvenue à encapsuler la PCR, technologie d’amplification des gènes qui a fait la fortune du groupe Roche, dans un petit test diagnostic jetable. 

Patrick Aebischer le bombarde de questions. «Ce sera grand public? Non, plutôt chez le médecin. Il faut de la psychologie pour annoncer un diagnostic.» «Par quelles maladies allez-vous commencer? Celles qui sont sexuellement transmissibles parce que c’est là que la vitesse de réponse est la plus sensible.» «Comment êtes-vous protégés du point de vue de la propriété intellectuelle? Le plus difficile a été de réaliser la pompe d’un dispositif de 140 grammes qui donne une réponse médicale sûre en moins de vingt minutes. Elle est protégée par 12 brevets.» Verdict de Patrick Aebischer sur le parking de l’entreprise: «C’est fort, très fort.»

Ce ne sera pas le seul exemple. Après sa visite de Twist Bioscience à San Francisco, il est intarissable sur les possibilités informatiques qu’offre la technologie de cette entreprise de biotechnologie. Twist synthétise par millions, en parallèle, des ADN pour produire sur mesure des médicaments ou des produits chimiques. «Mais en plus, ils ont la mémoire, la capacité de stocker de l’information sur un support génomique qui ne consomme quasi pas d’électricité et réduit drastiquement l’espace nécessaire.» La patronne de Twist Emily Leproust, qui collabore avec Microsoft, parle de «100 watts et de tout l’internet dans une boîte à chaussures.»

La face nord du venture capital

On pourrait multiplier les exemples. Mais une autre réflexion d’Emily Leproust à propos d’Aymeric Sallin souligne un trait crucial que va aussi découvrir Patrick Aebischer. Elle dit: «Dans la Valley, en ce moment, c’est le meilleur.» Quand tant d’autres firmes ont cédé aux sirènes du dernier modèle d’affaires qui promet une culbute dans six mois, Aymeric Sallin investit, lui, dans des technologies prometteuses mais difficiles. Il peut traverser des champs de mines de propriété intellectuelle et être patient. Bref, grimper vers le sommet du capital-risque par la voie nord et sans oxygène. 

En pratique, cela veut dire qu’il ne parie pas sur le succès d’une start-up comme peut le faire un hedge fund avec une grande société. Il le construit. En y étant tous les jours quand il le faut. En se battant contre les autres investisseurs et leurs agendas cachés – tuer une start-up pour en privilégier une autre, par exemple. En prenant tous les rôles, des ressources humaines au vendeur, quand c’est nécessaire. 

C’est ce dynamisme qui lui a permis de trouver plusieurs centaines de millions de dollars pour industrialiser la technologie de mémoire et senseurs de Crocus, première boîte dans laquelle il a investi, ou encore de développer les traitements d’immunothérapie de Selecta et Armo. Autant d’expériences dures, avec parfois des conflits avec les managers, «qui lui ont énormément appris», comme le résume Luc Bauer. 

Scellée sur l’autel de la science et enrichie d’un côté par cette expérience et de l’autre par un réseau hors norme, l’alliance Aebischer-Sallin détermine la philosophie d’investissement de NanoDimension 3. La convergence parce que tous deux conviennent que cette dynamique insufflée ces dernières années à l’EPFL atteint un niveau de maturité qui pourrait capter entre un tiers et la moitié des 20 à 30 investissements prévus. La croissance ensuite parce que c’est ce qui manque à la Suisse.

Mais sans œillères. Les locaux lausannois de NanoDimension serviront aussi d’incubateur pour transformer des projets scientifiques, quitte à en agréger plusieurs, en les confiant à des entrepreneurs expérimentés. A construire les start-up, tant on a affaire ici à deux caractères de bâtisseurs plutôt que de parieurs. 

Sallin avait donc raison. Si l’on ajoute les 300 millions du nouveau fonds de Medicxi à Genève et les 500 promis par Johann Schneider-Ammann, 2017 pourrait bien être l’année du changement d’échelle du capital-risque suisse.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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