Bilan

Antigel: sous le festival, une véritable entreprise

Le festival genevois a bâti un modèle hybride qui fait ses preuves. Il est devenu une passerelle entre les politiques et les entreprises.
  • Dragon Dragon, le Nouvel An chinois célébré à l'Usine Serbeco de Satigny.

    Crédits: Olivier Miche
  • La fanfare souterraine, au parking souterrain du Vélodrome.

    Crédits: Jonathan Levy
  • La Monstrueuse Parade, qui marie culture, action sociale et tradition carnavalesque.

    Crédits: Mélanie Groley
  • Le Safari Exploration, à la découverte du projet de réaménagement urbain de la zone Praille - Acacias - Vernets.

    Crédits: Hadrien Haener

Dans le froid du mois de février, avec une géographie très fragmentée… Le défi était de taille pour le festival Antigel. Et pourtant, il est devenu au fil des années l’un des événements les plus novateurs d’Europe.

Sa mission: amener la culture sous toutes ses formes dans tous les coins, souvent les plus reculés, du canton de Genève. En 2011, la première édition du festival a rassemblé quelque 11'000 spectateurs. En 2016, ils étaient 45'000 à explorer les zones industrielles genevoises.

La septième édition, qui bat son plein jusqu’au 19 février, a commencé sur les chapeaux de roue. Au programme : des performances basées sur la thématique du monstre, du fond de la champignonnière du Bois de la Bâtie à l’usine de triage Serbeco à Satigny, en passant par les abris de la Protection civile de Bernex et le parking souterrain du Vélodrome de Plan-les-Ouates.

Eric Linder, codirecteur du festival, dont il assure la direction artistique et la programmation musicale, approche durant toute l’année les communes genevoises pour nouer des partenariats. Avec comme objectif: y distiller la culture. « Aujourd’hui, ce sont désormais 22 communes qui participent. Sur les 45 communes, nous en avons visitées 37. Mon rêve, ce serait d’être partenaire avec toutes les communes genevoises.»

Des zones à explorer

Il ne craint pas de le dire. Ses interlocuteurs premiers, ce ne sont pas les acteurs de la culture, mais bien les politiques et les entreprises. «C’est dans notre ADN depuis le début: nos partenaires sont des entrepreneurs, des industriels et des agricoles, poursuit Eric Linder. Notre travail consiste à rechercher des lieux qui surprennent et détonnent, en collaboration notamment avec la Fondation pour les terrains industriels et l’Office de promotion des produits agricoles.»

Un quartier qui se construit, une entreprise qui s’implante ou encore une zone qui se libère constituent dès lors un terrain artistique au potentiel immense. «C’est un échange gagnant-gagnant, ajoute-t-il. Il faut cependant que ce soit des collaborations intelligentes. Nous n’acceptons pas tout.»

Fédérer des entreprises

«Nous voulons répondre et réagir au développement de Genève, explique la codirectrice Thuy-San Dinh qui aime qualifier le festival de «tour opérateur culturel» genevois. En 2016, Antigel a investi le quartier de l’Etang pour y faire rencontrer musique, danse et performances. «Nous avons révélé au public ce quartier et montré sa valeur immobilière. Notre rôle a été de fédérer des entreprises comme Implenia qui sont intégrées au projet.» Une collaboration singulière entre les équipes artistiques du festival et les ouvriers de ces entreprises. Cette année, dans la même veine, Antigel propose un safari urbain à la découverte du projet de réaménagement de la zone Praille – Acacias – Vernets (PAV).

La culture comme passerelle

De plus en plus d’entreprises veulent s'associer à Antigel. Or, n’être qu’un logo parmi d’autres ne les intéresse pas. «Une recherche de synergies entre le programme et les entreprises sponsors est primordiale», indique Thuy-San Dinh. Les SIG voulaient par exemple valoriser leur énergie locale, poursuit-elle. Pour la première fois, ils s’associent à un pan du programme, soit «Made In Antigel», les événements faits maison, dont la dimension insolite reflète l’esprit novateur du festival.

Le festival s’est peu à peu imposé comme une passerelle culturelle. Une façon d’unifier les habitants, les entreprises et les politiques, le temps d’une soirée ou d’une performance. L’inauguration du tunnel de Vésenaz en 2014 – les visiteurs étaient invités à y faire du roller – reste un exemple parlant.

«La construction de ce tunnel a créé beaucoup de remous entre les entreprises, les commerces et les habitants, rappelle Thuy-San Dinh. L’événement festif que nous avons créé pour baptiser le tunnel, avant le lancement officiel du festival, est venu quelque peu apaiser les tensions.»

Entrepreneuriat de la culture

La relation étroite entre le festival et le secteur privé soulève des critiques au sein du monde culturel. Un supposé «pacte avec le diable» que les directeurs d’Antigel balaient d’une main. «Ce qui peut énerver certains acteurs du culturel, c’est notre détermination, souligne Eric Linder. Et le fait que nous y sommes arrivés. J’aime dire que je suis entrepreneur. Entreprendre, c’est ce que je fais au  quotidien.»

Résultat: un modèle d’affaires hybrides qui porte ses fruits. Sur un budget total de 2,6 millions de francs, une grande majorité des fonds proviennent des partenariats privés. Côté public, Antigel a obtenu récemment la première convention d’aide jamais octroyée par le Fonds intercommunal, soit une subvention annuelle de 400'000 francs. «Une grande reconnaissance pour nous», sourit Eric Linder.

Le modèle Antigel poursuit sa route, porté par sa fibre entrepreneuriale. Les directeurs veulent poursuivre le développement de «Ola», une structure discrète – «pas de site, pas de cartes de visite» – pour garder des liens forts avec leurs partenaires politiques et privés. «Nous leur proposons des événements artistiques sur mesure en dehors d’Antigel», explique Thuy-San Dinh en citant une performance artistique créée dans le cadre du premier coup de pioche du PAV.

Une dizaine de projets sur mesure sont désormais réalisés chaque année. « Nous apprenons à être purement événementiels, au service du client, avec un cahier des charges que nous exécutons. Ce qui donne du travail aux équipes et aux artistes. Mais il faut que ces projets puissent être porteurs de créativité.» Thuy-San Dinh ajoute que leur structure «Ola» ne finance pas Antigel. «C’est la petite sœur que nous voulons faire grandir.»

 

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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