Bilan

Analyste boursier, un métier d’engagement

Le chef des analystes de Vontobel, Panagiotis Spiliopoulos, raconte les bouleversements qu’a connus la profession en Suisse depuis 2008, et la constance nécessaire pour y exceller sur la durée.
  • Restructurations et redimensionnements ont touché le métier depuis dix ans.

    Crédits: Andrey Popov
  • Longue surperformance des petites valeurs suisses

    Source: Recherche Vontobel

    Crédits: Shutterstock
  • Panagiotis Spiliopoulos, responsable de la recherche actions chez Vontobel.

    Crédits: Dr

Le travail d’analyste financier, qui consiste à estimer le prix juste d’une action cotée en bourse, pour ensuite la recommander à l’achat ou à la vente, a connu nombre de mutations. Après la crise des valeurs technologiques en 2000, qui avait fait apparaître les salaires excessifs et les conflits d’intérêts dans le métier aux Etats-Unis, une ère de sobriété et de réglementation plus stricte s’était ouverte. Depuis une dizaine d’années, le marché bancaire suisse a connu une consolidation qui a vu disparaître nombre de desks de recherche sur les sociétés cotées à la Bourse suisse.

En octobre 2006, la banque zurichoise Vontobel rachète l’équipe des analystes en actions de l’établissement genevois Lombard Odier. En juin 2008, Panagiotis (dit «Takis») Spiliopoulos devient responsable de la recherche en actions suisses de Vontobel. A cette époque, l’unité se composait de 34 personnes, dont 28 analystes et 6 au support. Aujourd’hui, ils sont 16 analystes et 2 au support.

Bien que la demande pour la recherche en actions de haute qualité soit restée élevée, l’engouement pour les investissements passifs (Fonds Index, ETF) et la pression continue sur les marges a conduit à une réduction du volume des commissions, et donc à une consolidation au sein des courtiers. Dès lors, le marché suisse a connu un redimensionnement qualitatif conséquent. L’unité de recherche de Takis Spiliopoulos s’en est bien sortie et s’appuie aussi sur une équipe de vente composée de 20 conseillers à la clientèle institutionnelle.

Des revenus moins liés au trading

Takis Spiliopoulos explique que le modèle d’affaires des banques a évolué en matière de recherche actions. Auparavant, le schéma de revenus dans le courtage institutionnel était d’ajouter la recherche en actions au package des conseils et des ordres de bourse passés par le client. «Après la crise, les analystes ont été davantage considérés comme un centre de coûts. Dès lors, les salaires fixes ont été gelés et la part variable a été revue massivement à la baisse, partiellement jusqu’à 70-80% plus bas.» 

Les règles de la directive européenne Mifid 2, destinées à protéger l’investisseur, exigent que la rémunération de la recherche soit indépendante des ordres passés par les clients. «On sépare désormais clairement les différents services au client que sont le courtage, le conseil, l’accès aux entreprises et la recherche», explique le chef analyste.

Désormais, une part croissante des revenus des analystes des banques n’est plus liée au trading. Auparavant, 90% de ces revenus étaient dépendants du courtage. Aujourd’hui, cette part est de 60%, et va diminuer à l’avenir en raison de Mifid 2.

La recherche dite «sell side», qui porte sur les actions directement vendues par la salle des marchés d’une banque, a connu une consolidation massive. Les «globaux», à savoir Citi (ex-Citigroup), Goldman Sachs et JP Morgan, ne couvrent plus les petites capitalisations suisses, ou alors de manière très réduite. Elles couvrent les grandes valeurs du SMI à partir de Londres. Vontobel, qui reste un des derniers courtiers suisses, maintient plus que jamais ses analystes sur le secteur des petites et moyennes capitalisations.

Auparavant, on trouvait aussi des équipes de recherche sell side à la Bank Leu, chez Sal. Oppenheim, Helvea, Kepler/Cheuvreux, Sarasin, Julius Baer, Bellevue. Mais entre-temps, Bank Leu a été absorbée par Credit Suisse (2011), Sal. Oppenheim a été rachetée par Deutsche Bank en 2010 et a fermé en Suisse, Julius Baer a vendu son courtage à une société de private equitiy, qui a vu émerger Kepler, et Bank am Bellevue a fermé son activité de courtage en mars 2017.

Aujourd’hui, la recherche sell side sur le marché suisse est deux fois moins importante en volume, estime le chef analyste de Vontobel. Mise à part son équipe de recherche locale, on en trouve encore à la Banque Cantonale de Zurich, chez Helvea (Baader Bank), Kepler/Cheuvreux ou encore MainFirst (actions paneuropéennes depuis Francfort). 

«En Suisse, constate Takis Spiliopoulos, le métier d’analyste financier n’a jamais vraiment connu l’exubérance et le star-system qui ont pu exister à Londres ou à New York. Certes, il y a eu un peu de hype sur les technos à la fin des années 1990. Mais aujourd’hui, l’environnement est plus sain, même si c’est aussi plus dur. Beaucoup de spécialistes ont quitté le secteur. Ceux qui sont encore là sont ceux qui aiment vraiment ce métier.»

L’indépendance, clé du succès

Aujourd’hui, il y a encore des exagérations, estime le Zurichois, alors que le réseau social Snapchat est entré en bourse début mars. «Le titre est surévalué. Les analystes indépendants l’ont mis en vente. Les grandes banques l’ont mis à l’achat. Chez Vontobel, notre culture nous a été insufflée par feu Hans Vontobel.

Lorsque je le rencontrais, il me posait toujours la même question: «Faites-vous de la recherche indépendante?» Cette question lui importait beaucoup. Nous avons été soutenus par la banque.» Gage d’indépendance, les sociétés suivies par l’équipe de recherche ne peuvent recevoir de lignes de crédit chez Vontobel. «Dans d’autres banques, les sociétés suivies peuvent recevoir un crédit lors d’une opération sur le marché des capitaux», note le chef analyste.

D’après l’agence Thomson Extel, Vontobel est aujourd’hui leader dans les petites et moyennes entreprises suisses. «Cela, parce que la banque n’a pas été opportuniste dans la couverture de ces petites sociétés, explique-t-il. Nous nous concentrons beaucoup sur elles et avons continué à les couvrir même quand il y avait moins d’intérêt pour ce segment. Nous avons conservé les séries de données, qui sont dès lors consistantes. Les sociétés suivies n’oublient pas cela. Nous gardons avec elles un contact de qualité.»

Takis Spiliopoulos veut accroître le nombre actuel de sociétés suivies de 120 à plus de 130. «Cela doit être un engagement à long terme.» Parmi les derniers recrutements, le chef de la recherche a renforcé les secteurs des machines, des fournisseurs de composants et du food & beverage. Il note que le secteur de l’électricité (BKW, Axpo, Romande Energie) devrait gagner en importance.

La banque a toujours compté dans ses rangs des analystes renommés. Dans le secteur bancaire, Claudia Meier a particulièrement brillé au début des années 2000. René Weber, analyste du secteur du luxe et de l’horlogerie, est le meilleur à couvrir ce secteur, selon Thomson Extel, s’adaptant  depuis de longues années à l’air du temps.

Les difficultés du métier évoluent: «Les entreprises ne vous parlaient pas lorsque vous les mettiez sur «vendre». Mais cela change. De plus en plus, elles vous parlent et cherchent à vous prouver que vous avez tort.»

Les prévisions du chef de la recherche de Vontobel: «Durant les deux dernières années, on a vu les moyennes valeurs surperformer par rapport aux grandes valeurs, en raison d’une croissance des bénéfices nettement supérieure. La tendance se poursuit cette année, avec une volatilité accrue.»

La surpondération des petites et moyennes capitalisations reste préservée, mais le niveau dévaluation croissant appelle à la prudence et rend la sélection rigoureuse et encore plus pertinente. De nombreuses grandes capitalisations sont probablement susceptibles d’afficher une meilleure performance dans un environnement de marché en consolidation. 

Le franc reste le souci majeur

Le franc fort reste la préoccupation majeure des entreprises. A 1,07 franc pour 1 euro, les marges sont fortement mises à mal. Des solutions de délocalisation sont privilégiées et s’orientent non plus vers la Chine, mais vers les Philippines, le Vietnam (car ces pays disposent d’infra-structures correctes), ainsi que vers l’Europe de l’Est (Roumanie, Slovaquie), tandis que sur le marché américain la production locale est parfois privilégiée.

«Si vous pouvez automatiser, conclut «Takis», la Suisse et l’Allemagne sont des marchés attrayants. Si vous comptez sur de la main-d’œuvre industrielle, il faut aller à l’est.» 

sean layland

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