Bilan

A qui appartiennent les grands crus classés?

Arnault, Pinault, Wertheimer… Dans les grands bordeaux, on retrouve les mêmes noms que dans la haute horlogerie ou parfumerie. Des pistes mènent jusqu’en Suisse.
  • Silvio Denz devant son Château Lafaurie-Peyraguey. Le Bâlois possède une collection de 35 000 bouteilles.

    Crédits: Lionel Flusin
  • François Pinault dans son chai de Château Latour. Il exporte 90% de sa production.

    Crédits: Eric Travers/Sipa/Dukas

Château Margaux est un domaine de 262 hectares dans le Médoc, sur la commune de Margaux. Ce «premier grand cru classé» partage cet honneur avec Château Lafite Rothschild, Château Latour, Château Mouton Rothschild, Château Haut-Brion et Château d’Yquem, selon le classement établi en 1855 à la demande de Napoléon III. En ce beau soir de juin, 600 invités en robe longue et smoking montent les marches du Château Margaux.

Sa façade ornée de quatre colonnades lui donne un air de temple grec ou de «Versailles du Médoc». Sur sa façade arrière, une immense salle provisoire a été montée exprès pour le dîner servi par Guy Savoy dans le cadre de Vinexpo: «Aucun propriétaire n’aura joué un rôle aussi décisif, et en si peu de temps, que mon père, André Mentzelopoulos, qui aurait eu 100  ans aujourd’hui», s’exclame sa fille Corinne à l’heure des discours.

En 1977, cet entrepreneur français d’origine grecque, qui a fait fortune dans les céréales, a racheté le domaine à la famille Ginestet. Après sa mort en 1980, sa fille s’associe en 1990 à la famille Agnelli. Puis, au décès du patron de Fiat en 2003, elle redevient l’unique actionnaire. Le prix du rachat aurait atteint 350 millions d’euros.

Ce soir-là, la châtelaine de Margaux va présenter à ses visiteurs le nouveau chai dû à l’architecte Lord Norman Foster, venu de son Château de Vincy, à Gilly, sur les bords du Léman. C’est une tendance nouvelle dans le monde des grands crus d’associer le nom d’un grand architecte au monde des grands vins.

Ainsi, les célèbres Bâlois Herzog & de Meuron ont collaboré à la réfection d’une annexe du Château Petrus; le Tessinois Mario Botta a créé un nouveau chai en forme de cathédrale au Château Faugères appartenant au Bâlois Silvio Denz; Philippe Starck en a fait de même au Château Les Carmes Haut-Brion; Jean Nouvel avec un chai très tape-à-l’œil au Château La Dominique; et Jean-Michel Wilmotte à Cos d’Estournel, le domaine de Michel Reybier (La Réserve, Genolier, etc.): 72 cuves en inox coniques reçoivent le raisin déversé depuis une passerelle à 20  mètres de haut.

«Bordeaux Connection»

«Jamais les grands vins girondins n’ont rapporté autant d’argent. Jamais les bénéfices n’ont été aussi élevés. Une véritable caste s’est emparée des joyaux de bordeaux pour les faire fructifier, parfois bien au-delà du raisonnable, constate le journaliste économique Benoist Simmat dans un livre paru en avril dernier, Bordeaux Connection: (Ed. First, Paris). Leur fortune professionnelle a explosé grâce aux surcotations des grands vins bordelais réalisées sur leurs excellents millésimes.»

Propriétaires de Latour, François Pinault et son fils François-Henri sont à la tête d’une fortune familiale estimée à 14,7 milliards de francs qui les propulse au 28e rang des plus riches Européens. Le patron de Kering (ex-Pinault-Printemps-La Redoute) règne aussi sur les montres suisses, telles Girard-Perregaux, JeanRichard et Ulysse Nardin: «Sa stratégie individualiste a été poussée à un degré jamais atteint avec Château Latour, la propriété vedette de la famille Pinault, acquise dès 1993 et devenue le symbole de la financiarisation des très grands crus», assure le journaliste français. 

Le comble a été atteint quand il s’est avéré être l’allié d’Albert Frère, première fortune de Belgique et… intime du puissant concurrent Bernard Arnault (4e plus grande fortune d’Europe). «Il y a vingt  ans, ces trois renifleurs de bonnes affaires voyaient déjà quels destins attendaient les grands crus de bordeaux, et surtout les premiers (crus classés, ndlr). Depuis, le Latour 2010 s’est vendu au-delà de la barre des 1000 euros la bouteille aux primeurs 2011. Quant au foncier, son prix a été multiplié par huit. Si elle se vendait, cette propriété de 65 hectares constituerait l’opération la plus chère de l’histoire du vin.»

François Pinault s’est retiré des affaires familiales, mais il continue à suivre les investissements d’Artemis, la holding dont une filiale possède des vignes à Bordeaux, en Bourgogne et en Californie. Château Latour est devenu un label de luxe, avec 90% de sa production exportée, dont la moitié en Chine.

Son vieil «ennemi» Bernard Arnault partage les mêmes champs de courses avec la mode (Hermès, Louis Vuitton, Dior, Kenzo, etc.), les parfums (Givenchy), les montres (Bulgari, Hublot, TAG Heuer, Zenith) et les grands crus, dont les fameux Château Cheval Blanc, Château d’Yquem, et des champagnes comme Moët & Chandon, Krug, Dom Pérignon, etc. 

Il y a Rothschild et Rothschild

Dans ce milieu où le «branding» fait rage, impossible n’est pas français. Sécher ses vignes à l’hélicoptère n’est pas l’excentricité la plus incongrue, Mouton Rothschild y aurait eu recours dès 1987. Le grand cru est connu mondialement pour son étiquette qui diffère chaque année depuis 1945 et souvent illustrée par un artiste célèbre (Chagall, Miró, Picasso). Ce château est la propriété de la branche anglaise de la famille Rothschild depuis 1853. Il ne faut pas le confondre avec le Château Lafite Rothschild, qui tire son nom de la famille de La Fite, dont le manoir du XVIe existe toujours.

Autre recette du succès de la mécanique des grands vins du Médoc: racheter des vignes aux alentours et les intégrer à leur meilleur vin pour augmenter la rentabilité. Les grands crus classés ont grossi comme la grenouille de la fable. Les volumes produits par l’élite bordelaise sont l’un de ses secrets les mieux gardés. Dans le Médoc, les crus les plus chers sont aussi ceux qui produisent le moins de bouteilles.

Lafite Rothschild a sorti une bonne année plus de 300 000 unités de son premier vin. L’immense vignoble peut produire jusqu’à 850 millions de bouteilles, les années les plus productives. Mais les «grands crus» au sens large (300 étiquettes) ne représentent que 2 à 3%, soit 17 à 25 millions de bouteilles selon les données de l’interprofession. 

En revanche, le potentiel est colossal en termes de bilan. En moyenne, les marges brutes réalisées chez les très grands producteurs tournent autour des 90%. En produisant jusqu’à 250 000 unités de leurs premiers vins, les Domaines Baron de Rothschild (DBR) sont capables de dégager plusieurs dizaines de millions d’euros de bénéfices sur les bons millésimes comme 2005, 2009 ou 2010. Les intouchables premiers font rêver tout le Bordelais. Ils auraient réalisé en 2009 et 2010 – les millésimes les plus chers de l’histoire – un vrai jackpot, peut-être un demi-milliard d’euros de bénéfices.

Moins connu du grand public, mais non moins excellent, Haut-Brion s’est constitué à partir de 1525 par Jean de Pontac, greffier au Parlement de Bordeaux. Marié trois fois, il eut quinze enfants et mourut à 101 ans! Il élabore un nouveau type de vin rouge dénommé «New French Claret» par les Anglais qui, pour la première fois, se bonifie en vieillissant. 

Cette référence historique fait de Haut-Brion la marque de luxe la plus ancienne du monde, assure son propriétaire, le prince Robert de Luxembourg qui partage son existence entre la France et Vevey. En 1787, le domaine reçut la visite de Thomas Jefferson, futur président des Etats-Unis, qui le dénommera «meilleur vin de Bordeaux». 

En 1801, le célèbre diplomate Talleyrand en fait l’acquisition. En 1935, c’est au tour de Clarence Dillon, banquier new-yorkais, d’acheter la propriété. Son neveu Seymour Weller lui succédera. Né à Milwaukee, l’Américain a étudié dans un internat suisse. En 1975, sa cousine Joan Dillon prend la barre.

Elle est l’épouse de Charles de Luxembourg, prince de Bourbon-Parme, descendant direct d’Henri IV. Elle achète en 1983 le Château La Mission Haut-Brion. Son fils, le prince Robert de Luxembourg, 15  ans seulement, assiste à la signature de la vente. Administrateur du Domaine Clarence Dillon dès l’âge de 18  ans, il en est le président depuis 2008.

Autres résidents suisses, les propriétaires de Chanel, Alain et Gérard Wertheimer, classés au 18rang des plus grandes fortunes d’Europe, sont aussi investis dans les grands crus. Si l’un habite New York, le second est basé dans le canton de Genève. Les deux frères tiennent les rênes de cet empire du luxe fondé par leur grand-père avec Coco Chanel: outre le célèbre No 5, la haute couture, les sacs à main, les bijoux et les montres, le groupe possède le Château Canon et le Rauzan-Ségla. 

Miser sur la rareté

A 57  ans, le Bâlois Silvio Denz a fait prospérer son empire du luxe autour de l’art, de la cristallerie, des parfums ou du vin. Après avoir vendu Alrodo, constituée d’une centaine de boutiques de parfums, à Marionnaud pour 100 millions de francs, il rachète la cristallerie Lalique: «Ce qui m’intéresse, ce sont les émotions, celles qu’un amateur de vins va ressentir avec un Cheval Blanc 1947, celles révélées par le nez, le goût, les couleurs, les matières, qui stimulent les sens», confie-t-il au Figaro. Il possède une collection de 35 000 bouteilles, héritée en grande partie de son père. 

En 1994, Silvio Denz a monté à Zurich une affaire de négoce de vins de Bordeaux. Il passe du commerce à la production et s’offre plusieurs propriétés dans le Bordelais, dont Château Faugères et Château Péby Faugères. En 2014, il rachète à GDF Suez le Château Lafaurie-Peyraguey, premier grand cru classé de sauternes et voisin d’Yquem. 

«Une des clés du business est la perception des raretés que les Bordelais ont réussi à imprimer dans l’esprit de leurs clients finaux asiatiques», estime l’auteur de Bordeaux Connection. Mais délaisser les clients traditionnels pour aller chercher une nouvelle clientèle qui peut acheter plus cher, notamment en Chine, pourrait être un leurre. Le risque de voir éclater une bulle spéculative est réel.

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

Lui écrire

Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

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