Bilan

A quand des TechShop en Suisse?

Rares sont les grandes enseignes de la distribution à convaincre avec leur transition digitale. En France, Leroy Merlin offre une exception originale. Et une inspiration pour la Suisse.
  • TechShop d’Ivry: du matériel professionnel dernier cri est à disposition du public à moindre coût.

    Crédits: Dr
  • Leroy Merlin a ouvert un espace de 650 m2 au sein de l’incubateur de startups Station F.

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Mme Bois s’appelle Magali Amrein. Elle a travaillé durant quatre ans dans la comm' à Lausanne. Venue à Paris, elle a troqué le tailleur pour le tablier et les lunettes de protection. Son quotidien, ce sont les scies à commande numérique, les découpeuses laser et les imprimantes UV. Avec, elle réalise des enseignes en bois qu’elle vend à des restaurants et des boutiques.

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Magali Amrein fait partie de ces néo-artisans, designers, artistes et désormais startupeurs qui créent et développent leurs activités à partir d’une infrastructure très particulière: les TechShop que les magasins de bricolage Leroy Merlin ont ouverts en libérant 2000 m2 du dépôt de matériaux de leur magasin d’Ivry, près de Paris, il y a deux ans et en ouvrant, il y a deux mois, un espace de 650 m2 dans Station F, l’incubateur de 1000 startups créé par le patron de Free, Xavier Niel. 

Usines de quartier

Nés fin 2006 à Menlo Park, les TechShop sont des usines de quartier (ou fablabs). Ils mutualisent des équipements numériques bien au-delà des inévitables imprimantes 3D pour les rendre accessibles aux «makers», les nouveaux créatifs travaillant en communauté. Aux Etats-Unis, ce réseau de fablabs s’est développé au travers d’une dizaine de franchises. Leroy Merlin suit une logique différente. Il s’agit pour la chaîne de magasins de bricolage de réinventer son offre à l’heure de la digitalisation.

En passant des ateliers textiles à bois, fer, peinture, etc. du TechShop d’Ivry, la première chose qui frappe, c’est la quantité et la qualité des machines. De la cisaille pneumatique à la brodeuse numérique en passant par les traceurs d’impression et autres imprimantes à sublimation, tout est dernier cri et de niveau professionnel. Le modèle de ces TechShop est de rendre ces machines professionnelles accessibles au travers d’abonnements bon marché: 20  euros la journée, 50 pour la semaine découverte, 180 par mois pour un usage illimité…

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 Les 25 employés du TechShop dispensent aussi une cinquantaine de cours de 29 à 75  euros pour apprendre à sérigraphier, à souder, à assembler des composants électroniques, mais aussi à utiliser les logiciels de design tels qu’Autodesk, Corell Draw ou Imbird. Les utilisateurs sont certifiés après 2 h 30 à 4 heures de formation suivant la machine. Car la principale caractéristique du TechShop et en même temps celle qui rend possible cette démocratisation des machines-outils professionnelles, c’est le numérique. Pour fabriquer quelque chose, il faut commencer par le programmer. 

Leroy Merlin a d’abord tâtonné avant de découvrir ce modèle d’affaires qui a attiré 2000 abonnés (dont 500 actifs actuellement) depuis le lancement d’Ivry. Préalablement, l’entreprise a opéré un fablab dans un camion puis dans son magasin d’Angers afin d’évangéliser sa clientèle. Il est apparu nécessaire de cibler, dans des lieux dévolus, les segments les plus réceptifs: les créatifs et les startupeurs. C’est pour ces derniers que l’enseigne vient d’ouvrir un TechShop au sein de Station F. 

La clé du B2B

«Nous occupons 650 m2 sur un étage de l’espace Share de Station F», explique Mathilde Berchon qui guide la visite d’ateliers manifestement pensés pour les 980 startups de l’espace Create voisin. La Forge, l’atelier métal, met par exemple à disposition toutes les machines nécessaires au «casing» des robots, drones et autres objets connectés. «Nos concepteurs sont partis des besoins de tout ce qui est nécessaire pour réaliser un drone de A à Z.» 

Cela signifie des stations de travail avec des logiciels comme ExpressPCB pour dessiner des circuits électroniques, MeshMixer pour préparer une impression 3D et d’autres de modélisation grand public comme 123D Make ou pro comme Fusion 360. Il y a aussi un atelier d’électronique et des imprimantes 3D Ultimaker tournant en flux tendus. 

Avec l’atelier Le Podium, le TechShop tient compte de la présence importante des startups de la fashion tech dans Station F. Opérée par MatériO, un service de veille sur les matériaux innovants venant du monde entier, la matériauthèque sert d’inspiration aux designers. Un astucieux espace «goodies» permet aux startupeurs de réaliser très bon marché des mugs, T-shirts ou coques de portable en toute petite série pour un meeting ou un événement. Comme à Ivry, les employés du TechShop donnent des cours spécialisés, aident aux prototypages et animent la communauté.

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Si les TechShop peuvent s’enorgueillir d’avoir favorisé l’éclosion de divers projets comme l’enceinte Bluetooth personnalisable d’Owa ou les sacs à main en bois de Noüne, la question de la rentabilité de ces «fablabs» professionnels exigeant des investissements importants (de l’ordre d’un million d’euros pour les machines d’Ivry) reste ouverte. Aux Etats-Unis, TechShop a dû se mettre en faillite en novembre dernier. Certes, la marque a été rachetée et vient de redémarrer ses opérations à San Francisco. Surtout, elle ne bénéficiait pas de l’appui d’un grand groupe comme Leroy Merlin en France ou Fujitsu à Tokyo. 

Les TechShop français ajoutent ainsi à la clientèle B2B des startups celle des grandes entreprises. Ils peuvent privatiser leurs espaces et proposent des formules d’accompagnement sur mesure. Les designers de Docapost, la cellule objets connectés du groupe La Poste, y ont ainsi développé un bouton connecté. Un groupe agroalimentaire y accélère son développement produit avec quatre nouveautés lancées en six mois. 

Cela permettra-t-il aux TechShop Leroy Merlin de devenir rentables en attendant une plus large démocratisation de la culture numérique du grand public? Leroy Merlin veut y croire avec l’ouverture d’un autre TechShop à Lille. En attendant la Suisse? Nul doute en tout cas que ce serait un apport bienvenu pour notre écosystème numérique.

Retrouvez ci-dessous la vidéo tournée en 2015 par Bilan dans un TechShop de San Francisco, à l'occasion du Silicon Valley Startup Camp organisé par la Banque cantonale vaudoise (BCV):

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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