Bilan

«Une ère d’expansion budgétaire s’ouvre»

Après avoir épuisé la cartouche des taux d’intérêt, les Etats misent sur les relances fiscales, observe Vinay Pande, expert en stratégies d’investissement chez UBS.
  • Vinay Pande est responsable des opportunités de placement à court terme au Chief Investment Office (CIO) d’UBS.

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  • Le bureau new-yorkais du géant bancaire UBS, où travaille Vinay Pande.

    Crédits: Ruetschi/Keystone

Ancien partenaire du hedge fund londonien Brevan Howard, Vinay Pande a rejoint UBS il y a un an et demi en tant que chef des stratégies de trading. Durant la crise des subprimes de 2008, cet expert en stratégies d’investissement les plus sophistiquées, ancien CIO de la Banque mondiale, se trouvait au cœur des marchés.

«Nous sommes sortis d’une crise sans précédent depuis trente  ans. La politique menée par les banques centrales a permis une reprise. Les Etats ont attaqué les problèmes avant qu’ils ne deviennent trop importants. Mais la sortie de crise s’est prolongée plus que nécessaire, durant trois ans, car on a uniquement compté sur la politique monétaire. Dès lors, l’économie mondiale n’est toujours pas dans un mode de croissance autoporteur.»

A présent, Vinay Pande observe un changement significatif: les politiques fiscales reviennent en force, depuis au moins une année. D’une part, en Chine, l’expansion du crédit a vu son volume doubler. L’argent va à des entreprises en mains étatiques et des fonds privés s’investissent dans le secteur immobilier (logement, infrastructure) depuis le début de 2016. Par ailleurs, au Japon, le report de la hausse de la taxe à la consommation fournit un autre signal d’expansion fiscale. En Europe, Vinay Pande constate un retranchement sur le plan des mesures budgétaires.

De même, après le Brexit, l’Angleterre voit une inversion de la donne elle aussi. Alors que l’ancien chancelier de l’échiquier George Osborne était déterminé à équilibrer le budget, Theresa May a entamé une expansion fiscale. Idem au Canada. L’Allemagne, jusqu’ici chantre d’une orthodoxie budgétaire, veut à présent accélérer les investissements publics dans ses infrastructures dans les années à venir, selon le rapport mensuel du Ministère des finances paru mi-mai. Aux Etats-Unis, la réforme fiscale et les investissements dans les infrastructures montrent également la même tendance. «Les plus grandes digues opposées à l’expansion fiscale ont lâché», résume Vinay Pande.

Les banques centrales avaient en effet épuisé leurs moyens d’action pour générer de la croissance, ayant amené leurs taux d’intérêt à zéro, et font désormais face à l’opposition politique des épargnants de tous bords: investisseurs privés de long terme, compagnies d’assurances et caisses de pension, en raison des dommages causés par les taux d’intérêt négatifs. Or la croissance a longtemps été portée par les taux fixes. Entre 1919 et 1964, rappelle Vinay Pande, les taux à 10  ans étaient à 4,25% en moyenne, et l’inflation à 2,5%. La croissance nominale était à 6,5%. «C’était la phase de croissance la plus importante de l’histoire. Il n’est plus possible de produire ce type de croissance avec les obligations aujourd’hui.»

En revanche, Vinay Pande est très positif concernant les actions: la prime de risque sur ces dernières montre qu’elles recèlent un potentiel de hausse élevé. Le stratège estime que le ratio cours-bénéfice ne permet pas de valoriser correctement les actions, et qu’il faut avant tout comparer les primes de risque entre actions et obligations. Il note en outre que l’addition des politiques monétaires et fiscales est en train de redonner confiance aux marchés.

«Désormais, nous avons une politique durable, à deux jambes, alors qu’auparavant, avec uniquement les politiques monétaires, elle fonctionnait avec une seule jambe.» La Réserve fédérale américaine, aidée par les politiques de relance gouvernementales pourra donc agir de façon complémentaire en opérant un relèvement des taux d’intérêt qui restera très graduel, selon lui. 

Incertitudes géopolitiques

Quelles mauvaises surprises pourraient advenir? «Le risque est de ne pas poursuivre cette double politique fiscale et monétaire, répond le chef stratège. Le risque réside aussi dans l’inconnue géopolitique. Et, sur ce plan, les intervenants des marchés peinent toujours à faire des prévisions.» L’élection de Donald Trump, par exemple, avait très largement déjoué les pronostics. «Il fallait tenir compte des circonstances qui l’ont porté au pouvoir, de l’insatisfaction d’un vaste pan de populations dans les pays riches.» Le remède au populisme? «Un retour à une plus forte croissance, assure Vinay Pande. Une économie qui sous-performe entraîne des conséquences.»

Et le risque d’un krach? «Les krachs suivent généralement un cycle d’environ sept  ans. Cette fois, cela ne s’est pas produit. La raison est que nous avons sous-performé. Les actions restent sous-évaluées, donc il n’y a pas encore d’excès après sept  ans cette fois-ci.» Les investisseurs, explique-t-il, ont vendu des actions pour acheter des obligations ces dernières années. Les entreprises ont émis des obligations à un rythme élevé car le coût du crédit n’avait jamais été aussi bas.

Emettre des obligations à un taux inférieur à son concurrent et le racheter, cela a été un des jeux favoris des entreprises, qui voulaient extraire ainsi de la valeur actionnariale. Mais les investissements des entreprises sont restés faibles parce qu’il était meilleur marché de racheter des concurrents que d’investir dans du neuf, explique Vinay Pande. Les entreprises étaient dès lors en sous-capacité et elles doivent d’abord rattraper ce retard. Ensuite, elles commenceront à investir. «Tout cela explique que les cycles boursiers se sont rallongés, et que, neuf ans après la dernière crise, il y a encore du potentiel sur les actions.»

Pour Vinay Pande, la fin de l’ère des taux élevés sans risque, ou l’absence de rémunération facile pour les actifs à long terme, n’est pas une si mauvaise chose: «Générer du rendement nécessite que quelqu’un crée de la valeur, prenne un risque. Or l’ère des taux sans risque a entraîné une forme de paresse. Les investisseurs se sentaient en droit de toucher un rendement élevé sur le capital, sans rien faire pour cela, sans soutenir l’économie. A présent, ce n’est plus possible, le rendement se mérite. Même les caisses de pension doivent gérer leur risque et travailler à générer du rendement. Et c’est tant mieux.»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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