Bilan

«Savoir écouter est une vertu féminine»

Depuis plus d’un an à la tête de l’assureur maladie CSS, Philomena Colatrella dirige 2700 employés. Elle est allée à leur rencontre en affectuant un «Tour de Suisse» de toutes les filiales.
  • Philomena Colatrella: «Grâce à mon intuition, j’arrive à sentir où sont les problèmes au sein de l’entreprise.»

    Crédits: Fabian Biasio
  • Philomena Colatrella: «Je souhaite des CEO choisies pour leurs compétences et non leur appartenance au sexe féminin.»

    Crédits: Fabian Biasio

Avocate de formation, Philomena Colatrella a étudié le droit à Fribourg. Cette Lucernoise d’origine italienne est la première femme à accéder à la tête de la CSS depuis la création  du groupe helvétique d’assurance-maladie il y a 118 ans. 

Elle est aussi la première femme au sein de l’Association suisse des assureurs (ASA). Rencontre.

Vous êtes l’une des rares femmes à la tête d’une grande entreprise suisse et la seule dirigeante d’une grande assurance. Pourquoi si peu de femmes dans ce domaine?

C’est un phénomène qui ne concerne pas seulement l’assurance-maladie. La complexité fait souvent peur. Les assurances, comme tout le domaine de la santé, sont très complexes. Personnellement, j’adore les matières complexes et particulièrement l’actuaire. 

A la CSS, nous employons 59% de femmes et nous travaillons afin de pouvoir leur proposer un cadre qui leur permette d’accéder à des postes à responsabilité. J’aime encourager d’autres femmes dans leur carrière et les soutenir afin qu’elles réalisent leurs ambitions.

Etre une «femme leader» implique-t-il des qualités particulières?

Pour moi, le leadership n’a pas forcément à voir avec la différence homme-femme. Une des capacités importantes dans le leadership est l’écoute. Mais savoir écouter est une vertu peu pratiquée par les hommes. Je le dis régulièrement à ma direction générale!

Vous arrivez à écouter vos 2700 employés?

J’essaie! J’ai accompli un «Tour de Suisse» pour visiter les filiales. Grâce à mon intuition, j’arrive à sentir où sont les problèmes au sein de l’entreprise. C’est le résultat logique de l’expérience des faits et du savoir. La sensibilité est quand même avant tout une qualité féminine. Il y a chez la femme un côté cœur, en plus du côté rationnel. 

Qu’avez-vous changé en arrivant à la tête de l’entreprise?

Je me suis demandé quelle devrait être la structure de la CSS pour pouvoir réagir de manière plus rapide et plus flexible aux changements qui surviennent dans le système de la santé. C’est une entreprise lourde avec 1,66 million d’assurés. On découvre parfois des structures qui ne sont plus très performantes. Nous avons créé des groupes de travail qui m’ont permis d’écouter les avis des uns et des autres. Ensuite, une nouvelle structure entraîne toujours une certaine fluctuation. Il était important pour moi d’être entourée de collaborateurs (notamment à la direction générale) qui ont le même regard sur le monde que moi. 

Comment conciliez-vous vie professionnelle et vie familiale?

J’habite et je travaille à Lucerne. Sans enfants, mon mari et moi tâchons de manger ensemble au moins deux fois par semaine.

Les entreprises manquent de femmes dans les conseils d’administration…

Il y a deux femmes sur sept membres du conseil d’administration de la CSS: Lucrezia Meier-Schatz et Barbara Hayoz. Je suis la seule sur sept hommes au sein de la direction générale. Dans les conseils d’administration et les directions générales, je souhaite des femmes choisies pour leurs compétences et non leur appartenance au sexe féminin.

Etes-vous inquiète de l’augmentation des coûts de la santé?

Cette augmentation de 3 à 4% chaque année est un souci. On ne peut pas continuer comme ça. J’en ai parlé avec le conseiller d’Etat vaudois Pierre-Yves Maillard. Je ne partage pas toutes ses idées, mais il connaît parfaitement le dossier et il faut agir tous ensemble si l’on veut changer quelque chose. 

Avec le conseiller fédéral Alain Berset, le dialogue est ouvert. Son projet de révision de la grille TarMed prévoit 700 millions de francs d’économies. L’ordonnance fédérale prévue pour septembre n’aura d’effets sur la prime qu’en  2018, mais c’est un pas nécessaire et courageux qui vise à une baisse des coûts.

Le thème de la caisse unique revient constamment dans les débats…

Elle a été refusée à trois reprises. Si elle devait être acceptée, cela ne remettrait pas en question tout le travail des caisses privées. L’assurance complémentaire resterait de leur ressort. Elle représente 25% de leurs tâches. 

Mais une telle caisse engendrerait un énorme appareil administratif, tant son imbrication est grande. Et cet appareil ne s’attaque pas aux coûts. C’est une fausse promesse: la preuve est faite que les assurances étatiques provoquent des coûts énormes (par exemple l’AI). 

La gauche vaudoise plaide pour une assurance dentaire financée par une taxe sur les boissons sucrées…

Pour une fois qu’il y a un domaine où la responsabilité individuelle fonctionne! Le lien est établi entre l’hygiène dentaire et la dentition. Cela va entraîner des complications administratives sans fin. Les caisses maladie y sont clairement opposées. 

La carte des coûts de l’assurance de base montre la barrière de rösti entre cantons romands et alémaniques… 

La carte des coûts par tête et par canton est très claire entre l’est et l’ouest de la Suisse. Tous les cantons romands figurent parmi les plus coûteux, de même que Bâle et Berne. Cela va de 4424 francs par tête dans le canton de Vaud à 2543 francs pour Uri (coût du collectif CSS). Il y  a un aspect culturel: les Suisses alémaniques vont moins souvent chez le médecin et consomment moins de médicaments. Il faut s’interroger aussi sur la nécessité de compter 289 établissements hospitaliers pour 8 millions d’habitants. Réduire leur nombre aurait une influence directe et positive sur le niveau des primes.

La répartition des coûts dans le cadre de la compensation des risques est favorable à la CSS au détriment des deux romands, Groupe Mutuel et Assura. Un oreiller de paresse?

Cette répartition entre caisses est une nécessité dans un système obligatoire avec une prime par tête. Les caisses avec un collectif jeune et plutôt en bonne santé (souvent des caisses à primes basses) paient une compensation aux assureurs ayant un collectif plus âgé et plus coûteux. La CSS a toujours soutenu l’affinement de cette compensation. 

Une initiative populaire genevoise s’attaque au lobbyisme des assureurs…

Pourquoi les agriculteurs, les hôpitaux, les médecins ou les banquiers auraient-ils le droit de pratiquer du lobbyisme et pas les assureurs? Tout le monde le fait, la CSS aussi, mais en toute transparence et pour défendre les intérêts des payeurs de primes. Cela permet d’informer les parlementaires de tous bords. En fait, c’est surtout le travail des associations faîtières, comme Curafutura.

Qu’en est-il de votre programme de prévention qui incite à parcourir 10 000 pas par jour?

Cela fait partie de l’idée de valoriser la responsabilité individuelle. On l’a fait dans un esprit informel. Le bonus est de 40 ct. par jour ou 146 fr. au maximum par an. Les volontaires reçoivent une participation à l’achat d’une montre connectée enregistrant leurs pas. Près de 11 000 assurés y participent. Le chiffre dépasse nos attentes.  

Existe-t-il des solutions pour stabiliser les hausses de primes?

Tous les acteurs du système doivent participer à l’effort. La CSS a engagé de gros moyens pour détecter les fraudes. Chaque année, on découvre 300 à 400 cas permettant plus de 7 millions d’économies. Nous avons également établi un contrôle automatique des factures des hôpitaux, des médecins et des pharmaciens. En 2016, le contrôle de 15,6 millions de factures a permis d’éviter des coûts à hauteur de 665 millions. 

Il s’agit aussi de négocier des tarifs concurrentiels avec les hôpitaux. Berne a donné un signal clair avec la nouvelle grille TarMed. Autre source d’économies, les médicaments qui représentent 30 milliards par an. Il faut baisser le prix des génériques et augmenter leur volume. Tous les acteurs du système vont à terme devoir faire un pas en avant.

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

Lui écrire

Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

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