Bilan

«On peut et on doit sortir des politiques accommodantes»

Ancien président de la BCE, le Français Jean-Claude Trichet défend les politiques monétaires mises en place durant la crise, mais appelle les Etats à prendre le relais avec des réformes structurelles.
  • Jean-Claude Trichet note «le niveau d’endettement public et privé préoccupant dans les pays avancés».

    Crédits: Nicolas Righetti/lundi13
  • Barroso, Trichet et Juncker faisant face à la crise de 2008.

    Crédits: Charles Platiau/AFP
  • Avec l’actuel président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi.

    Crédits: Daniel Roland/AFP

Après dix ans de politiques non conventionnelles poussées à l’extrême, les principales banques centrales des pays avancés engagent un tournant vers une forme de normalisation. Alors que la Réserve fédérale américaine poursuit sa remontée des taux à 1,5%, que la Banque européenne diminue le rythme de ses rachats de dettes obligataires sur les marchés, la Suisse pourrait rejoindre le mouvement avec un relèvement des taux de -0,75 à -0,5% avant la fin de l’année, selon les anticipations des économistes d’UBS.

Ancien gouverneur de la Banque de France, puis président de la Banque centrale européenne (BCE) durant huit ans, au premier plan durant la crise de 2008, Jean-Claude Trichet livre son analyse de la situation dans une interview exclusive accordée à Bilan à l’occasion d’une conférence Bloomberg
à Genève.  

A la suite des rachats massifs de dettes obligataires, les bilans de la BCE et de la Fed dépassent aujourd’hui les 4000 milliards, celui de la Banque nationale suisse les 740 milliards. Est-on allé trop loin dans les politiques non conventionnelles?

Les mesures quantitatives exceptionnelles ont été nécessaires car on a fait face à une situation elle-même exceptionnelle. Nous avons connu la pire crise des pays avancés depuis la Seconde Guerre mondiale, qui aurait même pu être la pire depuis la Première si des mesures audacieuses n’avaient pas été prises. Il faut se replacer dans le contexte de l’époque pour comprendre. Le 9 août 2007, on a fait face à une interruption complète du marché monétaire européen.

La BCE a décidé l’octroi sans limites de liquidités aux banques, qui ont atteint 95 milliards d’euros. Depuis, cette règle est toujours en vigueur. L’Europe a ensuite traversé en 2008 les conséquences de la faillite de Lehman Brothers et en 2010 la crise de la dette souveraine, qui a déplacé l’épicentre de la crise financière mondiale depuis les Etats-Unis vers l’Europe.

Aujourd’hui, dans tous les grands pays avancés, au Japon, en Europe, aux Etats-Unis, les séquelles de la crise sont toujours là. Les banques centrales des pays avancés affichent des bilans particulièrement lourds, la Suisse y compris. L’objectif à terme est de les ramener à un niveau plus acceptable. On se trouve toujours actuellement dans une situation profondément anormale, d’autant plus que nous faisons toujours face à un niveau d’endettement public et privé préoccupant dans les pays avancés comme au niveau mondial. 

Cet endettement n’est-il pas précisément la conséquence de l’abaissement des taux des banques centrales à des niveaux historiquement bas?

Je suis persuadé que les banques centrales ont fait ce qu’elles devaient faire face à la crise, même si cela a entraîné par ailleurs des effets négatifs associés. Toutes ces mesures exceptionnelles prises par les banques centrales auront des effets négatifs à terme si la situation ne se normalise pas. Concernant l’endettement, effectivement, il y a trop d’argent investi dans certaines classes d’actifs, des actifs sont valorisés de façon anormale et il y a matière à s’inquiéter.

Par ailleurs, au niveau mondial, on ne peut pas continuer à se reposer sur l’endettement total public et privé, qui représentait 250% du PIB mondial en 2000, 275% en 2008-2009, 300% en 2016-2017. La dette continue, après la crise, à croître à un rythme soutenu dans le monde, équivalent à celui d’avant la crise de 2008, car on a privilégié le financement par l’endettement par rapport à l’émission d’actions. Mais les banques centrales, qui ont été en première ligne dans la lutte contre la crise, ne sont pas les premières responsables de la situation. Les gouvernements, les parlements, le secteur privé et les partenaires sociaux, tous doivent prendre leurs responsabilités.

La stabilisation des prix était un objectif central, notamment pour éviter une spirale déflationniste. Est-elle aujourd’hui atteinte?

Le pire, la déflation, a été très bien  évité, mais les anticipations d’inflation, à l’exception des Etats Unis, ne sont pas encore ancrées au niveau de la définition de la stabilité des prix (autour de 2%) en Europe et surtout au Japon. 

J’aime souvent souligner à ce  sujet que l’une des leçons à tirer de la crise est la convergence des principales banques centrales des pays avancés vers une définition commune  de la stabilité des prix à 2% d’inflation annuelle. Un certain niveau modeste d’inflation annuelle facilite les ajustements de prix relatifs, contribue à la résorption des encours excessifs de dette et préserve de la matérialisation du risque de déflation.

Grâce à cette convergence, les banques centrales proposent désormais un ancrage nominal clair pour la hausse des prix à moyen et long terme, élément de stabilité pour l’ensemble de l’économie mondiale. 

Peut-on réellement sortir de cette situation, et comment?

L’idée, c’est de dire qu’on peut et qu’on doit en sortir. Sinon, ce serait accepter que les pays avancés aillent de crise en crise. C’est clair, ce ne sera pas facile. Le processus de sortie des politiques quantitatives (en particulier le quantitative easing) est un processus assez long, mais déjà engagé. Il a commencé aux Etats-Unis en 2013 avec l’annonce du resserrement, c’est-à-dire la diminution des achats nets de titres négociables («tapering»).

Ensuite, il s’est ensuivi une deuxième phase, caractérisée par la stabilisation du volume du portefeuille de titres. Dans un troisième temps, ce portefeuille d’actifs détenus par la Banque centrale américaine a commencé à diminuer progressivement. En Europe, nous sommes décalés à cause de la crise de 2010. Nous en sommes à la première  phase, avec l’annonce de limiter à 30 milliards au lieu de 60 milliards les rachats par mois de dette obligataire depuis le début de cette année. Ce décalage par rapport aux Etats-Unis nous permet d’observer les conséquences des mesures successives de sortie.

La BCE n’a pas encore annoncé de remontée des taux. La Suisse dispose-t-elle d’une marge de manœuvre sur ses propres taux sans risquer un renforcement du franc, pénalisant des exportations orientées à 65% vers l’UE?

La Banque nationale suisse a pris ses responsabilités, et a agi, à l’instar des autres banques centrales, de manière audacieuse durant la crise. Si la Suisse est un pays très compétitif et admirablement bien géré, elle reste de taille modeste par rapport à l’UE et aux Etats-Unis. Si le franc suisse est constamment poussé vers le haut, tant par rapport à l’euro que par rapport au dollar, ce n’est pas parce que l’euro est faible, c’est avant tout parce que le pays affiche un excédent de la balance des paiements courants très important, de 15% du PIB, probablement le plus élevé des pays avancés, Norvège mise à part.

Les Pays-Bas ont un excédent aux alentours de 10% et l’Allemagne d’environ  8,5% par exemple. Ce surplus de la Suisse fait que le franc suisse est spontanément très demandé sur les marchés des changes, outre le fait que la gestion suisse inspire naturellement confiance. D’ailleurs, il me semble que le pays en est conscient et fait de gros efforts pour ne plus être autant qu’il l’a pu être par le passé un refuge de capitaux. Mais tant que l’excédent considérable de la balance des paiements courants sera là, le franc suisse sera potentiellement fort par rapport au dollar et à l’euro. 

Si la sortie des politiques non conventionnelles se précise, ne risque-t-on pas de casser la reprise économique encore fragile que l’on constate actuellement?

Je ne pense pas que la reprise soit si fragile. Elle est même assez robuste, selon les prévisions à l’échelle mondiale pour 2018. En Europe, particulièrement, la période est favorable: en 2016, le PIB de la zone euro a crû de 1,8%, alors que le PIB américain n’a progressé que de 1,5%. En 2017, la croissance européenne (zone euro ) a probablement augmenté de 2,4% contre 2,3 aux Etats-Unis. Deux années de croissance européenne supérieure à la croissance américaine. 

De plus, les pays d’Europe du Sud, en grande difficulté il y a quelques années, semblent avoir passé le plus dur, et amorcé des réformes structurelles significatives. Le moment a donc été  bien choisi pour s’engager dans la voie de la normalisation de la politique monétaire qui a commencé au début de cette année.

Ces dernières années ont laissé l’impression d’un «tout monétaire», où l’action des banques centrales se serait substituée aux politiques publiques. A quoi faut-il s’attendre au moment où l’interventionnisme des banques centrales commence à se réduire?

Les banques centrales voient, je pense, leur autorité renforcée par cette crise. Particulièrement la BCE. Alors qu’on promettait la zone euro à l’implosion, les quinze pays membres au moment du dépôt de bilan de Lehman Brothers se sont maintenus et quatre autres pays ont rejoint la zone en pleine crise financière. Toutefois, je le répète, les banques centrales ne peuvent pas tout. On doit aussi pouvoir compter sur les gouvernements, les parlements mais aussi sur les acteurs privés et les partenaires sociaux, qui doivent absolument  prendre  leur responsabilité de leur côté.

Pendant les crises, les banques centrales, qui étaient en première ligne, ont agi  résolument et audacieusement mais aujourd’hui, si les réformes structurelles et les politiques macroéconomiques de sagesse ne sont pas menées, de nouveaux problèmes très graves ne manqueront pas de se produire à l’avenir. 

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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