Bilan

«Nous sommes des créateurs de confiance»

Chef de l’innovation chez le fabricant d’encres de billets de banque Sicpa, Philippe Gillet prépare la convergence entre le physique et le numérique.
  • Ancien vice-président de l’EPFL, Philippe Gillet a intégré le leader mondial de fourniture d’encres et de solutions de sécurité en janvier 2017.

    Crédits: François Wavre/lundi13
  • Le franc suisse serait un excellent exemple «d’un très haut niveau de confiance».

    Crédits: Christian Beutler/Keystone

Depuis sa création à Lausanne, il y a plus de nonante ans, Sicpa a exploré des sciences et techniques très différentes. Si elle fabrique toujours l’encre de sécurité qu’on trouve sur les 140 à 160 milliards de billets de banque émis chaque année, d’autres moyens d’authentification sont venus compléter ses compétences. La société lausannoise s’est ainsi développée, dès les années 1980, bien au-delà de la chimie, en s’ouvrant aux sciences des matériaux et de la physique. Elle s’est aussi diversifiée dans les systèmes d’information et s’intéresse de près aux technologies numériques. 

Sicpa a ainsi mis en place un poste de chief scientific officer, qui assure une veille des technologies. Une fonction assurée par Philippe Gillet depuis janvier 2017. C’est sa toute première expérience dans le secteur privé: ce Français avait fait toute sa carrière au sein d’organismes d’enseignement et de recherche publics, comme l’EPFL, dont il a été vice-président, le CNRS, le Human Brain Project ou l’Institut polaire suisse. 

Rencontré dans le cadre des Trophées du commerce de la CCI France-Suisse, il a accordé à Bilan sa première interview depuis qu’il occupe ses nouvelles fonctions chez Sicpa. Il parle de son nouveau quotidien, alternant entre chimie, technologies de traçage et blockchain, mais aussi de la Suisse et son potentiel de positionnement. 

Comment s’est passée votre transition du secteur public vers le privé?

Assez naturellement car j’ai toujours été un peu fasciné par le monde de l’entreprise. Pas de manière béate, mais parce que c’est là que les inventions passent au stade d’innovation. Les entreprises ont la capacité de transformer des découvertes en produits et services que l’on peut utiliser au quotidien, donc je suis heureux d’avoir fait cette transition! J’ai pu vraiment prendre conscience de ces enjeux à l’EPFL, où j’ai encore des activités de recherche. Je me suis posé la question d’un changement de cap quand Patrick Aebischer est parti de la présidence, et je me suis dit qu’il fallait sauter le pas. 

Et chez Sicpa en particulier? 

Chez Sicpa, nous avons des produits et services, comme toutes les entreprises, mais nous avons aussi des interlocuteurs très spécifiques, comme les Etats ou les banques centrales. Nous sommes des «trusted advisors», des créateurs de confiance, à travers les billets de banque ou les documents d’identité, par exemple. 

Je constate que, dans l’opinion publique, certaines choses étaient prises pour acquises, mais il y a de nombreuses menaces aujourd’hui et une certaine crise de confiance, si l’on pense à l’affaire du lait contaminé, aux fraudes bancaires ou aux cyberattaques. Il y aura une demande dans les prochaines années pour sécuriser des éléments critiques, dans le secteur industriel comme dans le domaine de l’e-government. 

Votre société est historiquement spécialisée dans les billets et les encres de sécurité. Que pensez-vous de ceux qui prédisent une économie sans cash? 

Une étude publiée récemment par la Banque centrale européenne (BCE) nous apprend que 79% des achats des consommateurs dans la zone euro se règlent par cash. Cela démontre la force et les avantages du billet de banque mais aussi un manque de confiance des citoyens et consommateurs envers les technologies et les institutions bancaires. A ce titre, la valeur des billets de banque en circulation n’a cessé d’augmenter depuis une vingtaine d’années et s’est même accélérée depuis la crise financière de 2008. Il y a cependant des disparités entre pays qui sont essentiellement de nature culturelle et historique. 

Nous sommes très attentifs aux évolutions dans ce domaine et nous continuons à investir dans les technologies permettant au cash de se renforcer, notamment dans sa circulation. Nous évaluons et testons des technologies permettant d’imaginer un monde d’in-teraction et d’échangeabilité entre la monnaie physique et la monnaie numérique, selon les besoins et les choix des consommateurs. Toujours selon la BCE et par la voix de son vice-président Yves Mersch, le choix du consommateur est le premier critère qui doit être considéré, mais surtout respecté.

En quoi consiste le travail d’un chief scientific officer au quotidien? 

Mon quotidien, c’est par exemple d’alterner entre des encres de sécurité et les monnaies électroniques! Nous nous intéressons beaucoup à la blockchain, car nous pensons qu’il est possible d’introduire de la confiance au travers des réseaux distribués et des technologies de cryptage. Mais aujourd’hui on ne peut pas juste développer une technologie, il faut prendre en compte l’écosystème mondial. Il y a aussi la confiance locale: dans la monnaie par exemple, le degré de confiance n’est pas le même partout, le franc suisse étant probablement le meilleur exemple d’un très haut niveau de confiance. 

Dans votre veille technologique, que regardez-vous en particulier? 

Nous avons une approche très large, car il ne faut plus raisonner en silo. Et l’innovation aujourd’hui va très vite: on repousse les limites technologiques constamment et il est parfois difficile de s’en rendre compte. Aujourd’hui, on arrive à stocker l’enregistrement d’un concert dans de l’ADN. Que sera la sécurité informatique de demain à l’aube de l’ordinateur et de la cryptographie quantiques? 

On imagine que vous voulez aussi rapprocher la recherche universitaire avec les entreprises. 

C’est une composante importante en effet, les universités ont arrêté d’être dogmatiques! Elles veulent être en phase avec la société. Les entreprises doivent être des acteurs du système universitaire et être à l’écoute de tout ce qui se fait. Mais Sicpa n’a pas attendu mon arrivée pour le faire! Cependant, c’est vrai que je souhaite être un facilitateur. Nous faisons par exemple partie des partenaires du nouveau EPFL Center for Digital Trust, qui a été lancé en décembre dernier. 

Finalement, nous sommes en pleine transition. Qui va l’emporter, le physique ou le numérique? 

Il faut être dans les deux mondes! Le futur de la confiance, c’est d’allier les deux, qu’ils puissent interagir de manière fluide. Je crois en un monde de convergence entre le physique et le numérique, entre leur interopérabilité et leur complémentarité. Ce serait évidemment bien plus simple d’être soit dans l’un soit dans l’autre, mais en réalité nous allons vers l’hybridation.  

On parle beaucoup de la Suisse comme un possible «coffre-fort» pour les données numériques. Cela vous inspire? 

S’agissant de protection des données et de confiance, je pense qu’il y a un vrai potentiel de développement très prometteur en Suisse. Les politiques ont bien compris cette opportunité et j’entends des discours très positifs et encourageants de la part d’élus de l’Exécutif genevois ou vaudois. En plus des universités et de la recherche, du côté des entreprises, l’écosystème actuel est assez varié, avec des multinationales dans le hardware, ou des sociétés dans le software ou l’hébergement de données. Le contexte légal rend également la Suisse très compétitive en la matière. 

Quel est le chaînon manquant pour accélérer cette stratégie? 

Tout l’enjeu est que cela ne reste pas au stade de discours… Le chaînon manquant, c’est l’action! Pour les organismes publics comme privés, il faut avoir des initiatives communes ambitieuses et se lancer. Il est vrai que ce n’est pas forcément évident dans le privé, car les entreprises sont en concurrence et veulent garder une longueur d’avance. Mais aujourd’hui dans le numérique, qui est si transversal et rapide, on ne peut pas rester seul. C’est pour cela que Sicpa noue des partenariats à différents niveaux et depuis de nombreuses années. Pas seulement pour la recherche mais aussi avec des entreprises. Nous avons par exemple créé un joint-venture en fin d’année dernière avec la société estonienne Guardtime, qui s’est distinguée dans l’e-government.  

Marjorie Thery
Marjorie Théry

JOURNALISTE À BILAN

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