Bilan

«Le Suisse moyen ne bénéficie pas de la politique de la BNS»

L’investisseur Marc Faber se montre très critique envers le système financier et les grandes banques centrales en particulier. Il dénonce «une énorme fraude».
  • Marc Faber, gourou des marchés financiers, est l’auteur de la lettre mensuelle financière baptisée Gloom, Boom & Doom Report.

    Crédits: Gian Marco Castelberg/13photo
  • Pour Marc Faber, la BNS ferait mieux de laisser le franc s’apprécier.

    Crédits: Dr

Le taux d’intérêt de la Banque nationale suisse (BNS) reste négatif, et il pourrait même baisser encore davantage. Comment jugez-vous la politique monétaire de la BNS?

Nous disposons d’un bon exemple avec ce qui s’est passé lorsque les taux d’intérêt étaient artificiellement bas aux Etats-Unis. L’une des caractéristiques de cette politique monétaire est la création d’une bulle des actifs. Ils augmentent significativement et bénéficient à ceux qui les détiennent. En Suisse, je serais surpris que 20 à 30% de la population possède des actions. Le Suisse moyen ne bénéficie donc pas de la politique monétaire de la BNS.

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Le bilan de la BNS a été multiplié par six depuis la crise des subprimes en 2007. Cela représente-t-il un danger pour l’économie helvétique?

Je n’en suis pas sûr. Mais il faut clairement se demander si la fonction d’une banque centrale est d’accumuler des actions. Au premier trimestre, la BNS a réalisé des bénéfices en investissant dans Apple, Netflix, Amazon et d’autres compagnies de ce secteur. Ces placements sont plus risqués, car ces actions technologiques américaines forment une bulle. La question se posera lorsqu’il y aura des pertes sur ces positions. Qui les assumera? Est-il concevable qu’elles dépassent les capitaux de la BNS? 

Que feriez-vous à la place du président de la BNS Thomas Jordan?

Je laisserais le franc s’apprécier et je dirais aux entrepreneurs suisses que même avant la hausse du franc, le niveau des prix en Suisse était de 30 à 40% plus élevé que celui de l’Allemagne. La hausse du franc pourrait les inciter à réduire les prix et les salaires. Cela ne provoquerait pas de graves dommages à l’industrie helvétique. 

Certains experts sont favorables à la création d’un fonds souverain de la BNS grâce à ses réserves de devises étrangères, qui ont presque doublé en cinq ans à près de 700 milliards de francs. Qu’en pensez-vous?

Je suis favorable à une seule condition. Il faut séparer la fonction d’une banque centrale, qui est essentiellement la stabilité des prix, de celle d’investisseur dans un portefeuille de titres. 

La Réserve fédérale américaine (Fed) a récemment augmenté ses taux d’intérêt pour la troisième fois depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Est-ce un signal positif?

Je suis très critique envers la Fed. Les taux d’intérêt devraient être plus élevés, à 3%. De plus, le timing de cette hausse n’est pas particulièrement bon, car l’économie ralentit. Nous nous trouvons dans un contexte de croissance économique et de marchés haussiers démarré en juin 2009. Or, la Fed a attendu décembre 2015 pour réaliser une première hausse, de 0,25%. Aux Etats-Unis, les statistiques économiques ne reflètent pas la vraie hausse des coûts de la vie, notamment les assurances et l’éducation.

De plus, beaucoup d’Etats et de municipalités sont en situation de faillite. Leurs fonds de pension sont terriblement sous-financés, de 50 à 60%. L’économie américaine va mal. Aujourd’hui, je préfère acheter des actions européennes qu’américaines.

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La Banque centrale européenne (BCE) semble privilégier le statut quo sur le long terme avec des taux d’intérêt négatifs de -0,4% et des achats d’actions de 60 milliards d’euros chaque mois. Comment jugez-vous sa politique monétaire?

C’est un peu le chaos pour beaucoup de banques centrales. Je suis convaincu que la Fed, la Banque d’Angleterre, la BCE et la Banque du Japon (BOJ) coordonnent leur politique monétaire. Après 2015, la Fed a cessé son troisième programme d’assouplissement monétaire (Q3), tandis que la BOJ et la BCE l’ont introduit. Résultat: cette année, durant les quatre premiers mois, l’augmentation des bilans des banques centrales des pays développés a dépassé 1 000 milliards de dollars.

C’est davantage que les précédents programmes d’assouplissement monétaire aux Etats-Unis. On assiste donc à une impression continue de billets de banque. A mon avis, lorsque la BCE et la BOJ réduiront leur programme d’achats d’actifs, alors la Fed lancera son quatrième programme d’assouplissement monétaire. Tout ce schéma constitue en fait une énorme fraude. Si vous, en tant que citoyen ou banque privée, vous manipuliez le marché des actifs et les taux d’intérêt d’une manière similaire, vous seriez en prison. 

La finance de l’ombre, autrement dit les intermédiaires financiers qui agissent en dehors du système bancaire et ne sont pas soumis à ses règles, a connu un essor phénoménal depuis 2007. Fin 2015, ce système parallèle représentait 92 000 milliards de dollars, soit 1,5 fois le PIB mondial. Quels risques y voyez-vous pour l’économie mondiale?

En fait, tout le système financier constitue un risque pour le monde. Il équivaut à imposer avec force une immense bulle au-dessus d’une économie mondiale relativement petite. C’est la principale menace. Les banques centrales le savent probablement, mais je ne suis pas sûr qu’elles réalisent à quel point le problème est grave. Ce sera un grand test de voir si elles ont les capacités de résister à la prochaine crise financière. Aujourd’hui, le système financier est comme un bateau qui penche beaucoup d’un côté. Il n’y a pas besoin de grandes vagues pour le faire couler.

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Daniel Eskenazi

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