Bilan

«Le monde des affaires, ce n’est pas le pays des Bisounours»

Jean Claude Gandur, président du groupe Addax & Oryx, mise toujours sur l’Afrique, tout en s’orientant davantage vers l’immobilier.
  • Jean Claude Gandur, dont le patrimoine est estimé entre 1,5 et 2 milliards de francs, est domicilié à Malte depuis 2015.

    Crédits: Pascal Bitz/teamreporters
  • Station au Mali. Oryx Energies est l’un des 4 grands acteurs d’Afrique subsaharienne.

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  • Station au Mali. Oryx Energies est l’un des 4 grands acteurs d’Afrique subsaharienne.

    Crédits: Dr

A l’occasion des 30 ans du groupe Addax & Oryx (AOG), Jean Claude Gandur a accordé une interview exclusive à Bilan. L’opportunité de mieux découvrir les activités de cet entrepreneur que l’on connaît essentiellement à travers sa collection d’art impressionnante.

Tout commence lorsque Jean Claude Gandur quitte l’entreprise de négoce Philipp Brothers (Phibro) en 1984 pour suivre son patron de l’époque qui ouvre Sigmoil Resources à Genève. Il va y rester environ un an et demi avant de rejoindre Kaines. En 1987, à la suite des déboires de cette société londonienne, il rachète la filiale genevoise et change sa raison sociale en Groupe Addax & Oryx avec ses trois associés de l’époque: Marc Lorenceau, trader de pétrole brut, Andréas Dossenbach, responsable des opérations, et Guy Pas, directeur financier. Seul ce dernier est encore vivant aujourd’hui. Le groupe AOG est désormais détenu à 70% par un trust fondé par Jean Claude Gandur, tandis que le reste appartient à divers actionnaires, dont la famille d’un de ses premiers associés.

Dans votre carrière, vous avez beaucoup investi dans l’Afrique de l’Ouest, notamment, mais pas ou peu en Afrique du Nord, et en particulier en Egypte. Faut-il y voir une réaction, consciente ou inconsciente, à votre départ contraint en 1961 à la suite de l’arrivée de Nasser au pouvoir?

Je ne pense pas. Lorsque j’ai démarré ma carrière de trader chez Phibro (où il était entré en 1975, avant de devenir trader en 1979, ndlr), la région que l’on m’avait attribuée était l’Afrique subsaharienne. Jusqu’en 1984, j’ai développé de manière exclusive cette zone. Ensuite, avec Sigmoil et Kaines, j’ai continué avec la clientèle que je connaissais. Tout naturellement, en ouvrant AOG, j’ai continué mes activités dans l’Afrique subsaharienne. L’Egypte ne m’était pas connue du point de vue des affaires. En résumé, cela n’a rien à faire avec mon passé, d’autant plus que j’étais très jeune quand j’ai quitté l’Egypte. Une fois qu’on part, on tourne la page et on passe à autre chose. Cela ne m’empêche pas de retourner en Egypte tous les deux ans pour faire un petit pèlerinage.  

Pourquoi ne pas avoir levé le pied à la suite de la vente en 2009 de votre division exploration, Addax Petroleum, aux Chinois de Sinopec?

Je devais continuer à m’occuper de la partie pétrolière qui restait dans la société, soit Oryx Energies (qui couvre le trading et les investissements dans l’aval pétrolier). Il fallait mettre en place les instruments pour gérer l’argent que nous avions collecté lors de la vente d’Addax Petroleum. Mon idée à l’époque était effectivement de m’investir un peu moins, mais finalement, nous avons décidé en 2010 d’ouvrir une nouvelle société d’exploration pétrolière sous le nom d’Oryx Petroleum.

Avec le temps, je me suis rendu compte que la société de trading avait besoin d’une présence un peu plus marquée de ma part jusqu’à ce que je trouve les bons profils capables de la gérer avec ou sans moi. J’ai donc repris les rênes en 2012. Nous en récoltons les fruits aujourd’hui. Comme j’aimais le dire à mes équipes: je veux pouvoir mettre ma main sur vos fauteuils et constater qu’ils sont froids. Autrement dit: si vous ne voyagez pas, vous ne ferez pas d’affaires. Ils ont compris le message et nous avons réinvesti le terrain, avec succès puisque, aujourd’hui, Oryx Energies est parmi les quatre plus grands acteurs en Afrique subsaharienne. 

Oryx Petroleum performe en bourse nettement moins bien qu’Addax Petroleum. Quelle est votre explication? Est-ce lié à une surexposition sur le Kurdistan?

Ce n’est pas le Kurdistan en particulier. C’est une conjonction de facteurs: la baisse des prix du pétrole, l’effondrement du dollar canadien, l’arrivée de Daech et, enfin, les très mauvaises relations entre Bagdad et Erbil. Ces éléments font que les investisseurs sont toujours très réticents à mettre des fonds dans une société active au Kurdistan.

A l’époque, on me disait que j’étais surexposé au Nigeria, cela ne m’a pas empêché de vendre Addax Petroleum pour 8 milliards. Après on peut apprécier ou non tel ou tel pays. Certains craignent que le Kurdistan ne paie pas les enlèvements de brut, etc. Or, nous avons été payés régulièrement. Nous augmentons la production tranquillement. Les prix pétroliers remontent. Je considère pour ma part que le pire est derrière nous.

Même si le développement des forages prend beaucoup de temps. J’ai serré les dents et j’espère pouvoir en tirer les bénéfices d’ici un ou deux ans. En plus, Oryx Petroleum a un programme de forage extrêmement important prévu en début d’année prochaine dans la zone au large du Sénégal où nous possédons une concession reconnue à fort potentiel.  

Depuis le début de la guerre civile en Syrie, en 2011, avez-vous eu l’occasion de vous rendre au Kurdistan?

Je m’y suis rendu pour la dernière fois en août 2014, l’année où Daech est entré en Irak. J’étais sur un de nos champs pétroliers lorsque Mossoul est tombé entre les mains de Daech, avec des représentants de toutes nos banques.  

Est-ce que cela a été le moment le plus dur dans votre carrière?

Le monde des affaires n’est ni un long fleuve tranquille ni le pays des Bisounours. On sait très bien qu’il y a des hauts et des bas. Cela étant, je ne m’attendais pas à faire face à une conjonction d’autant de facteurs négatifs en même temps. 

Aujourd’hui, l’Afrique attire de nombreux investisseurs. Cela n’était pas le cas quand vous avez démarré voilà trente ans. Est-ce que cela pourrait influer sur vos choix futurs?

Nous constatons lorsque nous réalisons des acquisitions que les prix ont pris l’ascenseur. Quand nous achetions il y a quinze ans des stations-service, cela coûtait trois fois rien. Aujourd’hui, on parle de centaines de milliers de dollars, ce qui montre que la compétition est beaucoup plus vive. L’Afrique est effectivement en développement, avec une classe moyenne en train d’émerger. Après avoir achevé la restructuration du groupe, nous sommes en développement. Nous avons investi entre 300 et 350 millions de dollars dans l’aval pétrolier durant ces cinq dernières années et nous continuons.

Nous venons d’acquérir une nouvelle filiale en Gambie. Cela nous permet de vendre nos lubrifiants, du gaz domestique et de distribuer via des stations-service de l’essence et du diesel. Nous voulons détenir 400 stations-service à l’horizon de trois ans. Aujourd’hui, nous en avons 187. Avec Oryx Energies, nous couvrons 19 pays africains, dont la Gambie. Nous espérons pouvoir encore augmenter notre présence dans certains pays phares comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal, la Tanzanie, l’Ouganda ou le Bénin. La dynamique, la gouvernance et les revenus moyens y sont meilleurs.

Comment faites-vous pour éviter la corruption?

Nous ne travaillons pas avec des organismes d’Etat. Cela limite déjà énormément l’appétit ou les demandes qui pourraient émaner de fonctionnaires puisque, en réalité, nous ne dépendons pas de leur bon ou mauvais vouloir. Il n’empêche que dans certains pays les douanes sont très procédurières ou encore le fisc se montre très inventif. Nous nous battons comme nous pouvons, utilisant les moyens légaux qui doivent s’appliquer à tout le monde. Et, au final, nous arrivons toujours à nous en sortir. Il faut résister, sinon on ne fait pas avancer les choses. Même si cela prend davantage de temps. J’ai d’ailleurs remarqué que ces mauvaises habitudes se perdent dans beaucoup de pays lorsque nous avons une attitude très ferme. 

Outre le pétrole, AOG a été active dans l’exploitation aurifère et le commerce de riz. Est-ce toujours le cas?

Non, nous avions effectivement des concessions aurifères en Tanzanie il y a quelques années, que j’avais mises en bourse d’ailleurs. Elles ont été ensuite rachetées par Ashanti Goldfields. C’est avec cet argent que j’ai pu acheter nos premières concessions pétrolières. Quant au riz, nous l’avons arrêté il y a pratiquement dix ans. Cela avait été une opportunité à un moment donné, mais qui était trop éloignée de nos activités. L’unique diversification que j’ai faite récemment, avec le capital que nous avons retiré de la vente d’Addax Petroleum, c’est dans l’immobilier et dans l’utilisation de capitaux à travers des fonds gérés par des tiers.

Cette diversification dans l’immobilier s’est faite dans quelle circonstance?

Le groupe a quand même «hérité» de plus de 3 milliards à la suite de la vente d’Addax Petroleum. Il fallait bien que j’en fasse quelque chose. A ce moment-là, il y a eu une grande crise, après l’effondrement de Lehman Brothers. Cela a été une opportunité fantastique pour investir dans l’immobilier à Paris, à Londres et aux Etats-Unis. Nous l’avons fait avec des partenaires via des projets. Par exemple, aux Etats-Unis, notre partenaire a créé un fonds pour racheter les dettes des centres commerciaux qui n’arrivaient plus à rembourser leurs emprunts.

Le fonds a ensuite restructuré la dette et les malls. Nous n’étions qu’un petit partenaire dans cette structure d’environ 2 milliards de dollars et dans lequel plusieurs fonds souverains étaient présents. A Paris, nous avons trouvé un partenaire fantastique, Emerige, avec lequel nous travaillons toujours. Généralement, nous achetons une ruine ou un terrain à partir duquel nous construisons. A Londres aussi,nous avons travaillé extrêmement bien. Nous avons vendu la plupart de nos immeubles juste avant le vote sur le Brexit.  

Cette diversification représente quel pourcentage de vos investissements?

Grosso modo un tiers du produit de la vente d’Addax Petroleum.

En France, vous avez repris récemment une partie de l’île Seguin, en région parisienne. Exact?

Avec notre partenaire Emerige, nous avons racheté les parts détenues par l’une des sociétés d’Yves Bouvier, représentant environ un tiers de l’île Seguin à Boulogne-Billancourt (près de 15 000 m2), où le groupe Renault produisait près de 1100 véhicules par jour. Nous avons déposé le permis de construire pour un nouveau projet qui n’a rencontré aucune opposition de la part des riverains. 

Allez-vous tout de même y présenter une partie de votre collection, puisque le projet d’Yves Bouvier était axé sur l’art?

Il y aura un volet culturel, c’est même obligatoire comme l’a souhaité la ville de Boulogne-Billancourt. Il y a déjà la salle de musique («la Seine musicale») à l’autre extrémité de l’île. Nous allons pour notre part édifier un hôtel de 220 chambres, des bureaux, un multiplex de 8 salles de cinéma et un centre d’art de 6000 m2 dont la gestion sera confiée à une société spécialisée. Nous toucherons simplement un loyer.

Ma collection ne sera pas là-bas, même si elle fera partiellement partie des toutes premières expositions. En effet, un projet prévoit d’exposer des œuvres appartenant aux trois acteurs principaux ayant œuvré sur cette île, soit la Fondation Renault, le fondateur de PPR, François Pinault (avant qu’il ne décide d’installer sa fondation à Venise, ndlr), puis moi. L’idée est que les trois premières expositions soient consacrées à chacun des acteurs pour marquer les étapes de ce lieu magique.  

Quel est le rôle de Genève dans le groupe AOG?

C’est là où se situent nos bureaux d’exploitation. La société active dans le trading et l’aval pétrolier, Oryx Energies, est une société suisse, taxable à Genève. Donc nous attendons avec impatience la réforme PF 17 qui doit succéder au projet avorté de RIE III. Cela étant, mes employés sont heureux d’être là et il n’y a pas de raison de bouger. L’environnement reste extrêmement stable et il est facile d’y recruter des personnes compétentes. Comme j’aime à le dire: Genève, c’est le lac à 10 minutes, l’aéroport à 20 minutes et la montagne en 40 minutes.  

Qu’en est-il de votre succession puisque vous allez célébrer dans quelques jours votre 69e anniversaire?

Warren Buffett est toujours aux commandes de sa société malgré ses 87 ans. Pour le moment, je suis en très bonne santé. Je ne me sens pas du tout fatigué. Je voyage beaucoup. Je travaille fort. Cela me tient jeune. Laissons la biologie décider de ce qui va se passer. Vous savez, mon père était médecin. Il s’est arrêté de travailler à 88 ans. Jusqu’alors il faisait jusqu’à 10 visites à domicile par jour. J’espère avoir hérité de mon père cette biologie. Bref, la succession n’est pas un sujet d’actualité. 

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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