Bilan

«Le fisc a perdu plusieurs millions»

Une héritière du groupe de cosmétiques Wella estime qu’elle a été gravement lésée, conjointement avec le fisc fribourgeois, à la mort de son premier mari Erhardt Ströher, en 1977.
  • Waltraud Brülhart-Ströher et son époux René Brülhart. Selon elle, des actifs très importants lui ont été dissimulés après le décès de son premier mari.

    Crédits: Nicolas Repond
  • Publicité de 1972. Le groupe Wella est aujourd’hui un empire de la cosmétique.

    Crédits: Nicolas Repond

C’est une saga qui n’en finit pas! Depuis quarante ans, Waltraud Brülhart-Ströher conteste la déclaration de succession de son premier mari Erhardt Ströher, décédé en 1977. Après l’abandon d’une première procédure en 2011, elle a découvert, une année plus tard, de nouveaux documents justifiant l’ouverture d’une action judiciaire dont l’issue n’est toujours pas close.

Cette femme, désormais mariée à l’homme d’affaires fribourgeois René Brülhart, est une héritière de Wella. Acquise en 2003 par le groupe américain Procter & Gamble pour plusieurs milliards de dollars, cette société allemande active dans les cosmétiques a pris une dimension internationale sous la direction d’Erhardt Ströher. 

Dans les années 1960, ce dernier s’est installé en Suisse avec sa famille pour échapper vraisemblablement à la férocité du fisc germanique. Pour gérer son patrimoine, il a créé deux sociétés dans le canton de Fribourg où il a fini par s’installer: Ströher AG en 1966 et la société en commandite Bär & Co en 1968. Quelques années après avoir obtenu la nationalité suisse, Erhardt Ströher disparaît tragiquement lors de vacances en Corse. Il n’avait que 52 ans. 

Aujourd’hui, Waltraud Brülhart-Ströher estime qu’elle a été gravement lésée, conjointement avec le fisc fribourgeois, à la mort de cet entrepreneur. Son mari René Brülhart explique les raisons de son combat.

Pour quelles raisons votre épouse se bat-elle depuis quarante ans?

Toutes les démarches que nous avons entreprises depuis quatre décennies ne visent qu’à rétablir le dommage causé à mon épouse Waltraud. A la mort en juin 1977 d’Erhardt Ströher à l’âge de 52 ans, son patrimoine est réparti entre sa veuve Waltraud (1/4 des parts) et sa fille Sylvia (3/4 des parts) née d’un premier mariage. Puis, une année plus tard, Waltraud cède les actions Wella qu’elle avait héritées à Sylvia. Le montant de la transaction, qui s’élève à 27 millions de marks, se fonde sur une estimation réalisée par la direction de Wella et le consultant de Sylvia Ströher. L’affaire aurait pu en rester là. Mais elle a pris une dimension invraisemblable.

Que s’est-il passé?

En 1981, l’administration fiscale fribourgeoise conteste la valorisation des participations du défunt. Elle affirme que mon épouse les a volontairement sous-estimées. Pour le fisc, ces titres valent cinq fois le montant indiqué dans la déclaration de succession. Il ouvre donc une procédure pour soustraction fiscale, puis condamne mon épouse à payer l’impôt successoral sur la valeur additionnelle pour une somme totale de 2,5 millions de francs.

Vous semblez toujours très en colère contre le fisc fribourgeois…

Je ne suis pas en colère, mais je ne supporte pas l’injustice à laquelle nous avons été confrontés. Le fisc, qui s’est acharné sur Waltraud Ströher – d’ailleurs sur moi aussi puisque nous sommes mariés depuis décembre 1978 – , a en effet commis une profonde erreur. Ce n’est pas elle ou moi qui sommes à l’origine de la sous-évaluation des actions, mais le groupe Wella et le mandataire de Sylvia Ströher. Mon épouse a été sanctionnée pour une faute dont elle n’est pas responsable. Comme cette dernière a été trompée sur la valeur réelle des actions vendues à sa belle-fille, elle a tenté de récupérer un montant compensatoire que celle-ci lui devait. Soit 15 millions de francs.  

C’est le début du litige qui oppose votre épouse à Sylvia Ströher…

C’est exact. Après plusieurs années de conflit portant sur cette somme, aucun accord n’est intervenu. A la suite de cette procédure extrêmement violente et abjecte menée par la partie adverse qui s’est terminée en 2011 devant un tribunal arbitral de Zurich, mon épouse a alors décidé de clore cette affaire. Mais, une année plus tard, nous découvrons un peu par hasard que des actifs très importants ont été dissimulés à la veuve d’Erhardt Ströher.

C’est-à-dire?

D’après les documents que nous détenons et la confirmation de membres et dirigeants de la «famille Wella», la moitié des avoirs successoraux d’Erhardt Ströher n’étaient ni déclarés auprès du fisc ni connus de sa veuve. En 2013, nous avons donc décidé d’ouvrir une procédure devant la justice fribourgeoise pour récupérer ces actifs «soustraits» et dont le quart appartient à mon épouse sous la forme de titres de sociétés faisant partie du patrimoine de feu Erhardt Ströher qu’elle avait reçus lors du partage et que Sylvia Ströher s’est appropriée. 

Sur quel montant porte le litige?

Pour l’heure, l’objectif n’est pas de toucher une somme mais de récupérer les actions dont mon épouse est propriétaire  et dont la valeur peut être estimée à environ 200 millions de francs. Dans les années 1980, le fisc se doutait déjà que Wella cachait une partie de ses actifs. Ce qui se passe aujourd’hui confirme le bien-fondé de ses soupçons. Le liquidateur testamentaire, lui-même, avait refusé de signer la reconnaissance de la dévolution, au motif qu’il n’avait pas eu accès à l’ensemble des informations sur  la masse successorale. 

Le fisc fribourgeois est-il au courant de ce nouveau développement de l’affaire?

Dans les années 1980, les responsables de ce dossier nous avaient déclaré qu’ils soupçonnaient bien quelques «cachotteries» supplémentaires, mais qu’ils n’avaient pas les moyens d’enquêter sur un empire aussi grand que Wella. Dès que j’ai découvert la tromperie que le fisc cherchait au départ de la succession, je l’ai averti. C’était en 2016.

Comment a-t-il réagi?

Ses dirigeants m’ont répondu que les faits étaient prescrits. Le fisc préfère jouer à l’autruche, comme dans les années 1980. 

Etes-vous choqué?

Dans cette affaire, seule mon épouse a été sanctionnée. L’administration fiscale n’a pas eu le courage d’ouvrir des procédures à l’encontre de tous les actionnaires de Wella. Je suis scandalisé. La découverte des nouveaux documents montre la grave erreur commise par le fisc fribourgeois qui a été, lui aussi, lésé. Comme il n’a jamais voulu enquêter sur les actes commis par le groupe Wella qui sont à l’origine de cette affaire, il a perdu plusieurs millions de francs d’impôts.  

Le litige avec «la famille Wella» n’est toujours pas clos. Dans un arrêt publié en octobre 2017, le Tribunal cantonal fribourgeois estime que celui-ci ne relève pas de sa compétence. Comment réagissez-vous?

Les juges estiment en effet que la justice civile fribourgeoise n’est pas compétente pour ordonner la restitution des actions soustraites à mon épouse par la «famille Wella». Pour prendre cette décision,
ils se fondent sur un contrat de famille daté de 1976 selon lequel tout différend entre héritiers devra être réglé devant un tribunal arbitral. 

Que comptez-vous faire?

Nous avons déposé un recours auprès du Tribunal fédéral en décembre 2017 contre cet arrêt.

Depuis 1983, vous êtes domicilié à Monaco. Pourquoi?

L’acharnement du fisc nous a brisés. Face au mépris et à l’arrogance de ses responsables qui n’ont pas hésité à séquestrer nos biens lors de cette affaire, nous avons décidé de nous installer dans la Principauté. 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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