Bilan

«Le Canard», anar et capitaliste

Avec un prix inchangé depuis 1991, l’hebdomadaire satirique français continue à être rentable. Il bénéficie des rendements de son importante réserve financière.
  • Les locaux du «Canard» à Paris, lors d’une perquisition liée à l’affaire Clearstream.

    Crédits: Olivier Laban
  • Le «Canard» a repassé la barre des 500 000 exemplaires hebdomadaires avec le Penelope Gate.

    Crédits: Jean Hayissi/Afp

Non, «Le Canard enchaîné» qui se vend chaque semaine à près de 400 000 exemplaires, sur deux doubles pages de papier journal, ne se calfeutre pas dans de quelconques bureaux loués de la banlieue parisienne. Désormais centenaire, il occupe au contraire ses propres murs depuis la Libération.

En 1974, il a pu acheter, sans emprunter, le No 173 de la très chic rue Saint-Honoré, à deux pas du Louvre et de la Comédie-Française, et s’y est installé. Signe que les choses ne vont pas trop mal, il s’est aussi offert, voilà trois ans, l’immeuble du No 171, toujours sans emprunt bancaire.Pour quel montant? Nicolas Brimo, journaliste et administrateur-délégué, ne tient pas à le dire, se contentant d’indiquer que «le mètre carré vaut 12 000 euros dans le quartier».

Il nous reçoit au 3e étage du journal. Tout y est impeccable, le parquet, les murs, même les façades en train d’être rafraîchies. Nous entrons dans le bureau du directeur, Michel Gaillard. Sauf qu’on dirait que personne n’occupe jamais cette pièce d’honorables dimensions, avec canapés et empilages de diverses affaires. «Oui, c’est vrai, on a des bureaux, on s’y réunit parfois, mais on n’y est pas, on est à la rédaction, ici c’est plutôt pour entreposer des archives», confirme M. Brimo. «On», ce sont les quatre responsables, tous journalistes actifs, dans une rédaction qui en compte 24. Il faut y ajouter 5 dessinateurs à plein temps, 8 pigistes réguliers, 14 personnes entre les secrétariats, le service correction et la comptabilité.

Le reste, c’est un réseau de pigistes occasionnels, rétribués entre 150 et 2000 euros la pige. «On ne paie pas les informateurs, seulement les gens qui ont une carte de presse», précise M. Brimo. 

Comment se porte ce palmipède, qui a une nouvelle fois pesé sur la campagne électorale après avoir sorti le Penelope Gate et vu ses tirages repasser au-dessus des 500 000 exemplaires par semaine? La réponse pourrait être, dans son style ironique et son sens de la formule: «Le Canard» se porte toujours très bien, bien que moins bien. De fait, ses résultats sont à la baisse, mais son modèle économique est si bien adapté à son caractère indépendant qu’il lui permet en réalité de ne strictement rien faire comme les autres, et surtout de ne pas s’affoler autant que les autres.

Le journal ne vit en effet que des informations et dessins qu’il vend, uniquement sur papier, et des rendements de sa réserve, qui atteignait 126 millions d’euros en 2015. Il n’a jamais accepté de publicité, ne fait aucun marketing ou campagnes d’abonnement pour lui-même. Il ne touche aucune subvention de l’Etat et publie tous les étés ses comptes dans ses pages. A chaque fois, il annonce à ses lecteurs qu’il affecte la totalité de son bénéfice à sa réserve. Celle-ci constitue son capital propre. Gage de son indépendance et très verrouillé. Seuls les journalistes et dessinateurs possèdent des parts. Ils les reçoivent gratuitement et doivent les rendre, sans contrepartie, lorsqu’ils s’en vont. 

Refus des solutions évidentes

A partir de là, les nuages conjoncturels ont beau s’accumuler, l’administrateur semble serein: «Nous avons de quoi voir venir et aussi de quoi nous tromper», assure-t-il. Pourtant, le chiffre d’affaires, qui s’annonce à hauteur de 22,2 millions pour 2016, est en recul de 28% par rapport à 2011. Les taux anémiques ont fait fondre le rendement de la réserve financière: 1,2 million en 2015 tandis que 4,5 millions entraient encore dans les caisses en 2008. Conséquence: le bénéfice net s’est effondré de 60% en cinq ans, à hauteur de 1,9 million pour 2016. Néanmoins, la rentabilité nette se situe encore autour de 8%. «Depuis vingt-cinq ans, nous n’avons jamais été au-dessous de ce taux qui est très stable», précise M. Brimo. 

Le plus surprenant, c’est d’évoquer avec l’administrateur les deux solutions qui se trouvent à portée de main pour enrayer la chute des résultats. Elles sont si évidentes que «Le Canard» ne veut pas en entendre parler. Prenons la réserve de 126 millions, investie exclusivement en fonds d’Etat, devenus peu rémunérateurs. Pourquoi ne pas essayer d’autres placements? «Les conseillers de nos six banques viennent nous voir, bien entendu. Nous les écoutons, ce qui nous permet aussi de nous tenir au courant de toutes ces choses, mais au bout du compte, c’est non.»

Quant au prix de vente du journal, 1,20 euro qui n’a pas bougé depuis 1991, une hausse de 10 centimes ne suffirait-elle pas à retrouver de belles couleurs? «Oui, ce serait très facile. Mais nous ne cherchons pas la rentabilité pour la rentabilité. 8%, c’est bien», tranche Nicolas Brimo, qui préfère mettre en avant une importante réorganisation ayant permis, dès 2011, de ramener le taux des invendus à 18%: «Un taux plus élevé devient vite très coûteux pour un journal comme le nôtre. Nous avons analysé en finesse tous les lieux de vente, afin de le faire baisser. Le corollaire étant qu’il faut accepter de manquer à certains endroits.»

Cinq ans pour une mutation

A écouter l’administrateur-délégué, il apparaît que l’hebdomadaire a des soucis qui lui ressemblent, liés au terrain et à la matérialité des choses, contrairement à d’autres qui ne parlent déjà plus qu’en nombre de clics. Si le futur de ce journal en papier s’assombrit, ce n’est pas parce que ses lecteurs le délaissent, mais bien parce que les kiosques où ils peuvent l’acheter disparaissent. «Le Canard» vend en effet plus de 80% de ses exemplaires au numéro, dont 4% sont achetés à l’étranger; 3500 exemplaires du «Canard» sont vendus en moyenne chaque semaine en Suisse romande au prix de 2 fr. 60, sachant que 2000 lecteurs romands de plus préfèrent aller l’acheter moitié moins cher en France voisine. «En vingt ans, 30% des points de distribution ont fermé.

Il en reste 22 000 aujourd’hui. Dans cinq ans, il n’y en aura plus que 15 000. C’est sans doute supportable pour les grands groupes d’édition, mais pas pour nous», lâche M. Brimo. Alors quoi, «Le Canard» va-t-il devenir numérique, lui qui n’a consenti à ne mettre qu’une seule page sur le net, juste pour y montrer ses gros titres? «Nous avons en effet une mutation économique à réussir dans un horizon de cinq ans. Laquelle? Nous ne le savons pas encore, si ce n’est que le plus important, c’est de continuer à faire un bon journal.»

Le volatile s’en est allé voir les choses de près aux Etats-Unis: «J’ai parlé avec des interlocuteurs dans des  journaux américains, eux ne racontent pas d’histoires. Aucun n’est rentable sur le net, à l’exception du «Wall Street Journal», mais pas grâce aux infos générales, grâce aux services qu’il vend aux entreprises. Ils ont pourtant un marché potentiel de 700 millions de personnes lisant l’anglais, contre seulement 70 millions de francophones pour nous», décrit M. Brimo, avant de souligner: «Heureusement, nous avons assez de réserves pour prendre le temps de chercher la meilleure solution, quitte à faire des erreurs.»

En attendant, ce journal qui eut le Suisse Victor Snell comme rédacteur en chef de 1916 à 1931, n’a pas manqué de profiter de ses belles années 2000 pour améliorer les plans retraite de ses employés. Cela dans un contexte où l’hebdomadaire est réputé pour payer mieux que la concurrence: «Chez nous, le rapport entre les salaires les plus bas et les plus hauts est de 1 à 5. Par rapport au marché, nos salaires de journalistes sont plus élevés, mais ils le sont moins pour ceux d’entre nous qui assumons, en sus, une fonction directoriale», précise Nicolas Brimo. 

En l’état, tout porte donc à croire que cette bonne vieille recette de canard laqué à la française a encore de l’avenir devant elle.

Catherine Lovey

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