Bilan

«La finance genevoise se base sur l’expertise humaine»

Pour Edouard Cuendet, directeur de la Fondation Genève Place Financière, la gestion haut de gamme doit intégrer les technologies, mais elle requiert avant tout le sens du contact.
  • Edouard Cuendet: «Il faut montrer la variété des métiers bancaires, dont beaucoup ne dépendent pas de l’intelligence artificielle ou des robo-advisors.»

    Crédits: Lionel Flusin
  • «La formation continue reste plus que jamais essentielle», selon le directeur de la FGPF.

    Crédits: Dii Nolfi/Keystone

Classée 26e, la place financière genevoise a perdu 10 rangs dans le dernier Global Financial Centres Index publié en mars par le think tank Z/Yen Partners, basé à Londres, et qui place Londres au 1er  rang (lire Bilan du 11 avril). Edouard Cuendet, directeur de la Fondation Genève Place Financière (FGPF), relativise le recul de Genève. «Si l’on se compare aux places européennes, Zurich est 2e et Genève 6e après Francfort, Luxembourg et Paris. Que Francfort nous dépasse peut s’expliquer par sa position d’alternative à Londres depuis le Brexit.»

Pour cet avocat de formation qui siège au Grand Conseil depuis 2004 sous la bannière PLR, «les clients ne prêtent pas une importance démesurée à ces classements». Il relève que les résultats 2017 des banques genevoises sont excellents.

«Nous sommes un pays qui a deux places financières importantes, chacune spécialisée dans son domaine. Les activités de Zurich se concentrent sur le marché des capitaux et les grandes banques, et Genève a pour points forts la gestion de fortune privée, avec une clientèle axée sur le Moyen-Orient et les pays francophones, et le financement du négoce de matières premières.» Genève continue d’attirer des sociétés de négoce et de fret, à l’instar de la China Ocean Shipping Company, numéro 3 du transport maritime mondial, qui vient de s’installer sur les bords du Léman. Parmi les atouts de la place, Edouard Cuendet cite également la finance durable, la philanthropie et les fintechs. 

Les métiers de la finance doivent évoluer, souligne-t-il. «On va vers une modification profonde des profils.» La FGPF cherche à valoriser l’apprentissage, les études supérieures et la formation continue. L’apprentissage, au travers d’une collaboration avec l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC). «Nous présentons, dans les cycles et écoles de commerce, des métiers emblématiques de la finance.»

Désormais, l’apprentissage bancaire peut être une étape dans un cursus plus large, qui peut inclure un bachelor puis un master en cours d’emploi. Les métiers de la banque sont d’une grande diversité et vont de l’assistant(e) de gestion au collaborateur(trice) fichier client, en passant par les experts(e)s en compliance, les conseiller(ère)s à la clientèle commerciale, les employés(e)s de back-office, les portfolio managers, les relationship managers en commodity trade finance, les risk managers ou encore les spécialistes en crédits documentaires. «Il convient de montrer la variété des métiers bancaires, souligne Edouard Cuendet, dont beaucoup ne dépendent pas de l’intelligence artificielle ou des robo-advisors.» Dans la banque de détail, par exemple, le contact avec le client restera toujours nécessaire, estime-t-il. 

Les banques recrutent aussi bien des apprentis que des étudiants ayant effectué des études supérieures, et il constate que les jeunes aujourd’hui sont à l’aise avec les nouvelles technologies et n’ont pas de préjugés par rapport à la finance suite à la crise de 2008. Les hautes écoles, comme la HEG, avec leur recherche appliquée, méritent aussi d’être valorisées en tant que passerelles entre l’apprentissage et l’entreprise. «Avant, on choisissait entre apprentissage et hautes études. A présent, on peut faire un apprentissage puis rejoindre la HEG pour accéder à un master». 

La FGPF a entamé une réflexion avec «les responsables de la relève» au sein des banques sur les nouveaux métiers de la finance. «Ces chargés de la relève, qui oeuvrent au sein des RH, ont pour mission de comprendre les attentes des clients afin de créer les nouveaux profils qui répondront aux besoins futurs du marché.» 

Avec l’Université, la FGPF a fondé le Geneva Institute for Wealth Management, qui a conclu un partenariat avec l’Université Tsinghua, «le MIT chinois». L’Uni a aussi lancé un master en financement du négoce, ainsi qu’un Centre de recherche interdisciplinaire en philanthropie. Les collaborations avec le Swiss Finance Institute (SFI) ont débouché sur une chaire en finance durable, la première en Suisse. 

«La formation continue reste plus que jamais essentielle», estime le directeur de la FGPF. Pour rester à jour, un nouveau standard pour les gérants de fortune est né: le Certified Wealth Management Advisor (CWMA). «A Genève, le CWMA est notamment délivré par l’Institut Supérieur de Formation Bancaire (ISFB). Il est important que Genève garde un centre de compétences et de formation qui comprenne les spécificités de la place.»  

Genève, un «cluster» de niche

Certes, on parle beaucoup de profils technologiques, d’ingénieurs et mathématiciens capables de traiter des données. Mais pour Edouard Cuendet, il ne faut pas oublier que le conseil au client, qui touche à la planification successorale, à l’immobilier, aux collections d’art, et parfois aux écoles des enfants ne peut être automatisé. «Ce travail de family office ne peut pas être remplacé par un robo-advisor. Un banquier parlera évidemment à son client de ses investissements pendant une partie de l’entretien, mais il abordera aussi de nombreux autres aspects plus émotionnels».

Ici, poursuit-il, «on a de très grands experts en art, des collectionneurs, et des banquiers collectionneurs. La Silicon Valley a les GAFA. La place financière genevoise constitue un «cluster» de niche. La grenouille genevoise ne doit pas vouloir devenir aussi grosse que le bœuf de la Silicon Valley. En effet, les gens ne se rendent pas pour les mêmes raisons à San Francisco ou à Genève. La clientèle vient ici pour l’expertise, la sécurité et la prévisibilité. C’est pourquoi la technologie demeure un outil au service de nos atouts. Il faut apprendre, sans renier nos racines.»  

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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