Bilan

«La diversité enrichit les entreprises»

Chabi Nouri, CEO de la maison Piaget, est une des rarissimes patronnes horlogères. Entrepreneuriale et innovante, elle illustre les atouts du leadership féminin.
  • Pour Chabi Nouri, «une diversité des genres, mais aussi des cultures et des nationalités, permet d’avoir des stratégies beaucoup plus robustes».

    Crédits: Vincent Calmel/Mitsu120, Financial times
  • Avec Philippe Leopold-Metzger, CEO de 1999 au 1er avril 2017.

    Crédits: Financial Times

Chabi Nouri a fait de la diversité sa force. Femme à la tête d’une marque horlogère suisse – une absolue rareté dans l’histoire du secteur – la nouvelle CEO de Piaget est jeune quadragénaire (mais paraît trentenaire), de père Iranien et de mère Suissesse, mère de 2 enfants, avec une expérience internationale de dix-huit ans dans de grands groupes (Cartier, Vogue, BAT). Elle assume une féminité et un leadership aussi épanouis l’un que l’autre. Un profil qui se démarque de son prédécesseur Philippe Leopold-Metzger, le Suisse de 63 ans qui dirigeait la marque depuis 1999 et qui lui a remis, ce 1er avril, les clés de la maison. Son arrivée s’inscrit dans un vaste processus de changement entamé fin 2016 par le président de Richemont, Johann Rupert, afin d’apporter du sang neuf au groupe de luxe qui possède, entre autres marques, Piaget, IWC, Vacheron Constantin, Jaeger-LeCoultre, Baume & Mercier.

Si l’on s’interroge sur la difficulté pour une femme de parvenir à occuper un poste dirigeant dans un secteur traditionnellement masculin, les doutes s’évaporent en rencontrant Chabi Nouri. Lorsqu’elle relate sa trajectoire, empreinte de soutien familial à ses ambitions, d’un conjoint lui aussi ambitieux mais égalitaire, et d’un milieu professionnel acquis à la diversité, on se dit que oui, les temps sont mûrs pour les femmes dirigeantes.

«J’ai toujours évolué dans des organisations, des maisons qui privilégiaient une diversité des genres mais aussi des cultures, des nationalités, témoigne-t-elle, et c’est un élément clé pour la réussite des entreprises. Cela permet d’avoir des stratégies beaucoup plus robustes. Avoir la chance de voir les choses à travers des prismes différents, avec des filtres différents, cela enrichit énormément l’entreprise.»

«Je crée la transversalité»

Mais les femmes n’occupent, malgré tout, que très peu de postes de CEO et d’administratrices en Suisse (lire aussi pages 12 à 14). Il faut donc des personnalités hors normes pour y parvenir. C’est là qu’entrent en jeu les qualités intrinsèques de Chabi Nouri, qu’on identifie vite à son contact. Regard assuré et pénétrant, confiance naturelle, la directrice générale montre qu’elle n’a aucune peur d’occuper un poste dirigeant. «Je crois que c’est avant tout une question de leadership, de personnalité et d’état d’esprit», résume-t-elle. Elle n’a jamais douté qu’elle pouvait diriger un groupe, même si ce n’était pas un but en soi. «Je ne me suis pas posé la question, en tout cas pas du point de vue du genre, souligne-t-elle. Il faut avoir un esprit d’entrepreneur pour le faire.»

Chabi Nouri a aussi provoqué les opportunités d’apprentissage, privilégiant de nombreux changements de position latéraux. Son envie était d’explorer, dans cette transversalité, les différentes facettes du métier, acquérir un spectre large, plutôt que de grimper en ligne droite les échelons. Son moteur: davantage la curiosité que l’ambition pure. Et c’est ce parcours qui lui aura finalement conféré des atouts de manager: «Je crée la transversalité aussi avec mes équipes, car ainsi on comprend mieux comment le marché évolue, comment les clients évoluent, et les feed-back que l’on reçoit sont plus riches.» Son profil innovant est celui d’un leadership de type coaching, où elle échange constamment les expériences avec ses équipes.

Cela n’empêche pas qu’avant tout un CEO doit donner une direction, souligne Chabi Nouri. D’autant que sa première tâche, après les licenciements de l’an dernier, consiste à ressouder les équipes. «La vision doit être très claire, mais il faut aussi savoir la communiquer à l’équipe, afin que les collaborateurs puissent se l’approprier et que chacun puisse y contribuer.»

Aux femmes qui progressent dans leur carrière, qu’aurait-elle à conseiller? «Les femmes sont souvent sur la retenue, affirme Chabi Nouri. Il faut en sortir car on n’a pas besoin de se justifier. Il faut avoir confiance en soi, s’autoriser à faire des erreurs et en tirer des éléments positifs.»

Avant sa promotion, Chabi Nouri dirigeait le marketing et la communication au niveau international depuis deux ans. Si cet aspect est essentiel, elle souligne qu’il faut aussi «de l’entrepreneuriat, de la créativité et de l’innovation, car il s’agit de pouvoir différencier une maison, mettre en avant son histoire et ses savoir-faire uniques». S’ajoute à cela une expérience managériale, financière et commerciale, que Chabi Nouri a acquise à travers ses dix-huit années de carrière. «Avoir plus de cordes à son arc permet d’être un leader plus complet.»

Renouer avec les origines

Aujourd’hui, la CEO veut mettre l’accent sur la joaillerie et la haute joaillerie, même si l’horlogerie reste tout autant un métier phare de Piaget, «une des rares maisons qui ont la chance d’avoir une légitimité et une crédibilité dans les deux domaines». Sa stratégie: revenir aux sources de la marque pour faire beaucoup mieux connaître son ADN et ses valeurs. Ceci à travers la valorisation de savoir-faire exceptionnels comme le travail de l’or et des pierres de couleur, illustré par la nouvelle ligne Possession relancée en avril. 

Cette stratégie s’appuiera fortement sur les canaux digitaux, comme le fait depuis quelques années Piaget, qui avait lancé son site de vente en ligne déjà en 2012. Chabi Nouri fait état du succès de la joaillerie sur les canaux digitaux. L’idée n’est pas d’être abordable, mais au contraire de faire découvrir le meilleur et le plus fin de Piaget à une nouvelle clientèle. Ce n’est pas uniquement une stratégie d’image, mais de vente.

«Rappelons que 70-75% des clients de tous âges sont allés chercher sur les réseaux sociaux des informations, des photos, des prix ou des commentaires d’autres clients, avant d’acquérir une création», souligne la CEO. Désormais,  parions que les fans de Piaget seront aussi fans de Chabi Nouri.  

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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