Bilan

«L’innovation? Elle vient surtout du régulateur»

Selon Blaise Goetschin, patron de la BCGE, l’impact des réglementations et des risques géopolitiques est plus disruptif que nombre d’innovations technologiques.

«La qualité des services financiers, c’est cela qui distingue vraiment Genève», selon Blaise Goetschin.

Crédits: Yvain Genevay/Le matin dimanche

L’innovation  est-elle une qualité de Genève, un canton connu pour ses fleurons tels que Caran d’Ache, qui produit des crayons depuis 1924, et berceau de la Société genevoise d’instruments de physique (SIP) qui fait sa fierté par ses machines-outils de haute précision depuis 150 ans?

Pour Blaise Goetschin, CEO de la Banque Cantonale de Genève (BCGE), cela fait peu de doute: s’agissant du secteur financier, les risques d’ordre réglementaire et sécuritaire ont un poids nettement plus important sur les affaires que les innovations technologiques. Il répondait à cette problématique aux côtés de Blaise Matthey, directeur général de la Fédération des entreprises romandes Genève, lors d’une conférence à l’American International Club.

Le secteur bancaire est un contributeur majeur au PIB genevois. Mais est-il innovateur pour autant? «La qualité des services financiers, c’est cela qui distingue vraiment Genève», selon Blaise Goetschin. Le canton est un écosystème élaboré de services sophistiqués juridiques, comptables et de contrôle. «Genève, c’est 85% d’emplois dans les services», poursuit-il.  

Risques de cybersécurité

Outre ses atouts de hub de services, le canton est bien sûr aussi une terre d’innovation. Aux côtés de la qualité suisse et de l’ouverture à la globalisation, Blaise Goetschin cite l’innovation comme le troisième moteur de l’économie genevoise. Les start-up dans les fintechs sont basées à 46% à Zurich et à 30% sur l’arc lémanique (GE/VD). «Les technologies bancaires sont certes très dynamiques à l’heure actuelle, mais il faut prendre en compte les risques de cybersécurité.»

Ces derniers mois, l’actualité a été ponctuée d’affaires de piratage informatique, que ce soit en Suisse (RUAG, régies genevoises) ou à l’international, des accusations de hacking ayant entaché la présidentielle américaine. Et alors que l’industrie des paiements veut disrupter les cartes de crédit en passant par les téléphones mobiles, ces derniers sont, eux aussi, vulnérables aux cyber-attaques. «Mes principaux risques, en tant que banquier ? Ce sont, outre le cybercrime, la réglementation et les risques géopolitiques. C’est ce qu’il y a en réalité de plus disruptif pour nous», résume Blaise Goetschin.

«Le bitcoin n’est pas sûr»

Parmi les innovations en finance, le Genevois ne se laisse pas facilement impressionner. Le bitcoin notamment, évoque le patron de la Banque Cantonale de Genève, présente des risques. «Il ne peut être considéré comme une monnaie sûre: son fondateur est introuvable, ses réseaux informatiques sont en bonne partie en Chine, et il n’y a pas de régulation gouvernementale; même réserve sur
le crowdfunding.»

La BCGE a préféré s’investir dans des innovations, jugées sûres, comme l’appli de paiement et de transferts sécurisés Paymit. Parmi les innovations financières venues de Suisse, le patron de la banque cantonale évoque aussi le fonds de placement sur l’eau qu’a lancé Pictet en 2001, le premier dépôt en yuan en Suisse à la BCGE, ou encore les premières hypothèques en ligne de la Banque Cantonale de Glaris.

Mais en réalité, souligne le patron de la BCGE, le champion de l’innovation, pour les banques, ce n’est pas la technologie: «L’innovateur le plus créatif, en finance, reste le régulateur.» Il en veut pour preuve qu’en un jour, le gouvernement indien a par exemple supprimé les billets de 500 roupies. «Cette décision a eu pour résultat de réinjecter des milliards de dollars dans le système bancaire indien améliorant sa liquidité. L’innovation passe parfois par la suppression d’innovations antérieures. Il y a 1500 ans, les Assyriens ont créé les billets de banque. Les Celtes ont mis 600 ans avant d’adopter cette innovation…»

«Les banques n’ont pas été inventées en Suisse»

Interrogé lui aussi sur l’innovation en tant que moteur de l’économie genevoise, Blaise Matthey, patron de la Fédération des entreprises romandes Genève (FER Genève), remet également les pendules à l’heure. «La Suisse se classe certes très bien en innovation, mais les banques et le chocolat n’ont pas été inventés ici.» Il note que la Suisse n’enfante pas d’innovation disruptive, pour des raisons à la fois d’ADN local
et de démographie. «Nous avançons pas à pas, et cela se traduit par des innovations incrémentales. Cela correspond à un petit pays où il n’y a pas une population assez large pour faire émerger de nombreux inventeurs du futur.»

Mais le plus important, ajoute le représentant des patrons romands, c’est qu’en Suisse, on fait grand cas de l’innovation. «En 1991, la Fongit a incubé la première start-up. Depuis, les aides à l’innovation se sont multipliées, et l’Etat y a joué un rôle important.» Il rappelle que la FER Genève soutient les nouvelles entreprises depuis trente ans et cite Eclosion (biotech), Rezonance (innovation sociale), le GCC (Geneva Creativity Center), le Campus Biotech, ou encore l’innovation au sein des HUG en recherche clinique dans les biotechs, les sciences de la vie et la médecine.

Genève innove aussi en soutenant l’éthique et la durabilité en finance (Geneva Sustainable Finance) et l’institut CREA offre un master en business innovation. «En outre, se réjouit Blaise Matthey, les faiblesses du système fiscal seront corrigées avec la réforme de la fiscalité des entreprises. Espérons que le peuple suisse acceptera la RIE III.»  

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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