Bilan

«Je souhaitais écrire une nouvelle page de vie»

Devenu écrivain après avoir quitté le Conseil fédéral à l’automne dernier, Didier Burkhalter raconte comment il a osé se lancer.
  • «J’ai quitté la Berne fédérale le 31 octobre. Je n’ai pas beaucoup dormi. Le jour suivant, dès l’aube, je me suis mis à écrire.»

    Crédits: Beat Mumenthaler/Keystone
  • Séance de dédicace à Neuchâtel en 2018: «J’assume ma vie avec ses aspects publics.»

    Crédits: Dr
  • Dans un camp de réfugiés en Jordanie en tant que ministre des Affaires étrangères: «Il faut éloigner les loups de la résignation avec le feu de l’humanitaire.»

    Crédits: Dr

Didier Burkhalter, selon l’ouvrage que le journaliste José Ribeaud a consacré à l’ancien conseiller fédéral neuchâtelois PLR, est un humaniste et homme de convictions. L’ex-ministre des Affaires étrangères y dévoile sa vision personnelle de l’avenir, sous forme de «testament politique». Depuis qu’il a quitté la vie fédérale, Didier Burkhalter s’est lancé dans une nouvelle vie où il réalise sa passion, l’écriture. Après le recueil de récits Enfance de terre publié en novembre dernier, soit quelques semaines après son départ du Conseil fédéral, il a écrit Là où lac et montagne se parlent en début d’année. La sortie d’un troisième manuscrit est prévue cet été. Interview.

Quand l’envie d’écrire vous est-elle venue?

J’aime lire et écrire depuis l’enfance et l’adolescence. Ce que j’ai ressenti en plus, l’an dernier, c’était une envie de m’exprimer de manière entièrement libre, sans le «filtre» des fonctions officielles, en laissant aller les chevaux, en quelque sorte. Ce sentiment fort est arrivé comme une vague déferlante lors de mes voyages du printemps 2017 à travers l’est de l’Ukraine et dans un camp de réfugiés en Jordanie. Je savais alors intuitivement qu’il fallait mettre les mots du cœur sur le papier d’un livre, mais je n’imaginais pas vraiment que tout allait aller, une fois de plus dans ma vie, si vite.

Comment se déroulent votre processus d’écriture, vos habitudes?

Pour les premiers jets, cela vient tout seul, au gré d’une promenade matinale en forêt ou en me réveillant la nuit, la tête pleine de phrases colorées que j’aime coucher rapidement sur le papier avant qu’elles ne s’envolent dans l’obscurité. Et puis il y a le travail plus fin, la relecture et l’apport de nuances, comme un tableau que l’on peaufine avec les pinceaux que l’on préfère. Tout cela parsemé des étincelles du plaisir de créer des personnages et de les engouffrer dans l’histoire.

Vous vous êtes inspiré de vos voyages humanitaires lorsque vous étiez ministre des Affaires étrangères pour rédiger votre premier ouvrage. Est-ce que vous preniez des notes ou tout est-il resté gravé dans votre mémoire?

Avant de partir et lors de mes voyages, je prenais toujours beaucoup de notes relatives aux rencontres officielles et aux thèmes de discussion ou de négociation. Il fallait que je le fasse pour me mettre tous les thèmes bien en tête. Mais les rencontres avec les enfants et les jeunes dans des situations très difficiles ont eu lieu en marge des programmes plus officiels. De petits moments parfois «volés» au protocole et qui se sont mis à prendre toujours davantage de place au fond de moi. Je n’ai pas pris une seule note au stylo sur ces impressions humaines mais elles sont venues se loger dans la mémoire du cœur.

Puis j’ai quitté la Berne fédérale, le 31 octobre de l’an dernier. Je n’ai pas beaucoup dormi. Le jour suivant, dès l’aube, je me suis mis à écrire, comme s’il fallait laisser couler une rivière à la nature sauvage et authentique, jusqu’ici endiguée et retenue par ce que je croyais plus fort qu’elle.  

De quoi parlera votre troisième roman, prévu pour cet été?

Après Enfance de terre, qui démarre sur des réalités vécues avant de dessiner des perspectives fictives, et Là où lac et montagne se parlent, qui est une fiction s’inspirant de notre passé lointain, puis de ma famille et de ma vie, le prochain livre sera un roman complètement inventé: un livre «maritime et transatlantique». J’ai créé des personnages formant cinq générations allant de la moitié du XIXe à la moitié du XXe siècle et traversant l’océan entre la Bretagne et le Canada, au gré des événements tragiques de leur existence, de la recherche de leurs origines et de leurs secrets. Mais je n’en dis pas plus! Il faut attendre le mois d’août et Le livre sur les quais à Morges.

Vous qui avez la réputation d’avoir été un fin médiateur durant votre mandat politique, est-ce que l’écriture est aussi une façon de relier les gens entre eux?

L’écriture est un coloriage de l’idéal. Un peu comme l’art de la diplomatie, le fil d’une histoire est une manière d’exprimer la réalité telle qu’on la voit et, surtout, telle qu’on l’aimerait. La force de l’écrit réside ensuite, en effet, dans sa capacité de relier les imaginations, celle de l’auteur et celle des lectrices et lecteurs. Enfin, l’écriture est une sorte d’océan de valeurs. On peut y faire naviguer les valeurs qui nous sont les plus chères et, là encore, les partager.

Ainsi, pour ma part, l’écriture est une autre façon d’exprimer les mêmes valeurs qu’auparavant. Pour Enfance de terre, ce sont avant tout les valeurs de courage et d’espoir qui apparaissent comme des fleurs dans le désert, dans les moments les pires de la condition humaine. Pour Là où lac et montagne se parlent, ce sont les valeurs de fidélité et de liberté, de rapprochement des différences, de diplomatie aussi. Enfin, le prochain roman mettra le cap sur les valeurs et les sens de la vie, des origines et des combats pour la justice, en faveur des plus faibles.  

Vous avez osé quitter vos fonctions politiques lorsque vous étiez au sommet pour entamer une nouvelle vie. Qu’oseriez-vous faire encore aujourd’hui de risqué?

Je souhaitais écrire une nouvelle page de vie, en compagnie de mon épouse et après avoir eu la chance et l’honneur de servir les institutions pendant une trentaine d’années. Il s’agit en fait d’un nouveau départ, un nouveau chapitre de vie, autre chose – à mes yeux – qu’une vie «d’ancien conseiller fédéral» glissant sur son erre. Je sais aujourd’hui que ce renouveau consiste pour le moment à écrire des livres. Mais je ne sais pas de quoi demain sera fait, s’il y aura d’autres «risques», comme vous dites; je reste ouvert à la vie et je ne fais pas de plans rigides.  

Vous avez toujours été quelqu’un de très positif malgré vos voyages humanitaires qui vous ont confronté à des drames humains. Comment faites-vous?

Je plonge dans mon for intérieur. Je suis en effet convaincu qu’il y a toujours quelque chose de positif dans toutes les situations et auprès de toutes les personnes. Je suis aussi convaincu que tout acte d’humanité vaut la peine d’être fait et qu’il faut éloigner les loups de la résignation avec le feu de l’humanitaire. Enfin, je suis persuadé que, même dans les périodes les plus sombres, pour les nations comme pour les hommes, il ne faut jamais abandonner l’espoir de la paix et la perspective d’une vie meilleure.

Qu’est-ce qui vous rend triste? Ou vous agace?

La haine qu’on peut lire dans les yeux des êtres humains me rend triste. Toutes les injustices crasses me révoltent. Peu de choses m’agacent; la jalousie, peut-être. 

Dans votre deuxième ouvrage, vous dites que l’avenir du monde réside dans la capacité à conjuguer les différences. Que suggéreriez-vous concrètement?

Pour notre monde en crises, j’aimerais que l’on accepte les narratifs différents de l’histoire tout en cherchant, ensemble, à bâtir un avenir de paix. Par exemple, j’ai vécu moi-même les différences de visions entre l’Est et l’Ouest; je sais que seule la compréhension des différences permet d’éviter le pire et de maintenir le dialogue pour des solutions communes. 

Pour notre pays, je crois dur comme fer qu’il faut maintenir la culture de respect entre les différents courants d’idées afin de permettre à notre communauté de destins de continuer d’être bien cimentée. Et puis, au niveau individuel, nous devons œuvrer, chacun avec ses forces et ses moyens, en faveur d’une société qui se nourrit de solidarité, d’intégration et de lutte contre la pauvreté et pour les perspectives de la nouvelle génération. 

Vous avez dédié votre premier ouvrage à votre épouse Friedrun Sabine. Approuvez-vous la citation qui dit que «derrière chaque grand homme se cache une femme» ?

J’approuve le fait que, sans mon épouse, je n’aurais pas fait ma vie comme je l’ai faite. Le couple est un apprentissage perpétuel pour conjuguer les différences comme lac et montagne, pour relativiser ses avis, pour accepter ses erreurs, pour apprendre le partenariat. Cela dit, je pense qu’il ne faut pas chercher à être un grand homme ou une grande femme, mais uniquement à rester debout et à prendre les décisions importantes de sa vie de manière juste. Et puis je pense aussi qu’un conjoint ne doit pas forcément se cacher. Montrer résolument son soutien est aussi une preuve d’amour. 

Même si vous n’êtes plus dans la sphère politique, vous restez une personnalité publique. Est-ce que c’est quelque chose qui vous pèse ou que vous assumez?

J’assume ma vie avec ses aspects publics. Mais comme j’ai quitté les fonctions institutionnelles, j’en définis dorénavant le cadre avec beaucoup plus de liberté.  

Si vous deviez avoir un «rêve»?

J’aimerais avoir une baguette magique et, d’un coup, supprimer toute la corruption qui gangrène le monde et stopper toutes les guerres qui ne font que creuser des tranchées de souffrance humaine. 

Un conseil que vous donneriez à quelqu’un qui voudrait changer de vie comme vous l’avez fait il y a quelques mois?

Regarder l’avenir comme s’il était écrit en lettres de jeunesse.

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