Bilan

«Il faut des femmes dans les conseils»

La moitié des consommateurs étant des femmes, il est logique qu’elles siègent dans les entités qui pensent les produits, estime Marina de Planta, avocate et administratrice de Tamedia et d’AXA.
Crédits: Dr

L’apport des femmes, au sein des conseils d’administration et dans les cercles de décision en général, n’est pas un luxe, mais une nécessité, estime Marina de Planta. Cette experte fiscale diplômée, membre du conseil d’administration et présidente du comité d’audit de Tamedia (éditeur de Bilan) et également administratrice de la compagnie d’assurances AXA Winterthur, vient d’arriver après treize ans de collaboration au terme d’un autre mandat d’administratrice auprès de la société financière Unigestion.

Recherchée pour ses compétences financières et juridiques, cette fiscaliste internationale est aussi discrète que déterminée. A la question comment s’imposer dans un conseil d’administration lorsqu’on est l’une des rares femmes, voire la seule femme à ce board, elle préconise de «d’abord se faire accepter, s’adapter et faire preuvede psychologie». Pour elle, «le but n’est pas de s’imposer, et cela est valable pour tous les membres d’un conseil d’administration».

Pour cette ancienne directrice d’Ernst & Young, «un conseil d’administration est un collège qui réunit différentes compétences utiles et il est essentiel que chacun puisse s’exprimer et contribuer à son fonctionnement». Mais vient toujours le moment où il faut «avoir le courage de dire les choses». Tout le monde voudra prendre la parole, avertit-elle. «Il faut alors être confiant que ce qu’on a à dire est utile, qu’il constitue notre apport singulier, qu’on amène un autre point de vue, et qu’il est nécessaire.»

Si l’on fait face à des résistances de la part de ses interlocuteurs, elle préconise de revenir sur ses «causes» de différentes manières. Le sens de la stratégie la guide. «Tant qu’on est une minorité, il est d’autant plus important de savoir utiliser les mots appropriés, qui nous rassemblent, afin de progresser vers le but commun, avoir la curiosité et l’adaptabilité de parler le langage qui parle aux hommes, soit jouer le jeu des hommes, c’est essentiel.»

Pour donner un exemple imagé, elle explique: «Tant que vous n’aimez pas le foot, et que vous n’y jouez pas, vous êtes exclue du jeu de la majorité.» Il est vrai que depuis sa maturité scientifique elle évolue dans un univers essentiellement masculin auquel elle s’est adaptée.

A terme, pour faire avancer les causes spécifiquement féminines ou pour modifier le mode de fonctionnement d’un board, il est nécessaire d’être au minimum deux femmes, concède-t-elle. 

A la place du client

Mais l’essentiel est d’avoir en tête qu’une femme est réellement nécessaire dans un board, souligne Marina de Planta: «Elle peut, notamment, amener le regard pragmatique de l’utilisatrice, de la consommatrice, qui est aujourd’hui une cible essentielle dans toutes les stratégies d’entreprise.» La Genevoise fait montre quant à elle de cette vision pratique, n’hésitant pas à questionner et à challenger les idées des boards auxquels elle participe, en particulier sur la transformation digitale à laquelle ils sont confrontés, en testant les produits de l’entreprise, ou en évaluant la convivialité d’un site web.

Se mettre à la place du client – et en l’occurrence souvent de la cliente - le plus concrètement possible. Ainsi, dans son rôle au sein du conseil de Tamedia, par exemple, elle s’est intéressée de près aux médias, et ce qu’elle ressent depuis ses études en économie politique s’est vu confirmé par les enquêtes intitulées Projet mondial de monitorage des médias: «Les médias ne sont pas faits pour les femmes.»

Conçus et dirigés très majoritairement par des hommes, les médias internationaux donnent peu d’occasion aux femmes de s’identifier à leur support de lecture. «Un regard féminin, y compris même sur le sport, donne à plus de femmes l’envie et l’intérêt pour le journalisme sportif, par exemple.» «Les vendeurs de jeux vidéo l’ont bien compris, poursuit-elle. En augmentant le nombre d’héroïnes, les femmes se sont senties davantage concernées et les hommes ont été séduits!»

Elle part d’un postulat évident: les femmes constituent potentiellement la moitié des lectrices. Plus généralement, la moitié des consommateurs étant des femmes, il est logique qu’elles siègent dans les entités qui conçoivent et pensent les produits qui leur sont destinés. «Il faut donc créer un phénomène d’identification.» Pour cela, des signatures féminines qui représentent actuellement moins de 35% des nouvelles diffusées en Suisse aideraient à y parvenir.

«Aujourd’hui, nous commençons doucement à avoir des modèles féminins dont on parle et auxquels nous pouvons nous identifier. observe-t-elle, mais il demeure que 75% des personnes mentionnées dans les médias sont des hommes. De plus, la proportion de femmes qui donnent leur avis d’expertes dans les médias est encore très faible; bien sûr, elles se bousculent moins au portillon, mais c’est aux journalistes d’aller les chercher pour représenter une société dans sa diversité.»

Qu’est-ce qui forge la mentalité d’une jeune femme qui deviendra grande? «Il faut être curieuse, oser, ne pas avoir peur», répond Marina de Planta. Elle sait que la peur constitue l’un des principaux freins dans les carrières féminines et se souvient notamment avoir hésité, avant d’avoir son premier enfant, à prendre à 28 ans la responsabilité d’un département fiscal. Aujourd’hui, elle se dit qu’elle aurait pu dire oui, en étant confiante qu’elle aurait su gérer l’équation carrière et enfants.

«Il ne faut pas craindre de se lancer en pensant que les autres en savent dix fois plus, ne pas se sous-estimer, résume-t-elle. Dès son jeune âge, une femme doit savoir prendre l’espace, l’espace public, la parole. Elle le fera de toute façon dans la coopération. Etre individualiste n’est pas dans notre nature. Mais trop s’effacer n’est pas dans notre intérêt ni dans celui de notre environnement. Il s’agit donc de trouver le bon équilibre.»

«Heureusement, la transformation digitale va certainement aider les jeunes femmes à concilier vie professionnelle et privée, estime l’experte en droit fiscal, car même si la société fait quelques progrès dans ce domaine, cela va donner un joli coup de pouce afin que chacun et chacune ait un vrai choix de vie.»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

Du même auteur:

L'INSEAD délivre 40% de MBA en Asie
La bombe de la dette sera-t-elle désamorcée ?

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."