Bilan

Voilà comment Huawei veut conquérir le marché suisse

Accusé d’espionnage pro-chinois par les Etats-Unis, privé de l’incontournable écosystème de Google dans ses téléphones portables, Huawei pourrait faire profil bas, tenter de sauver les meubles et quitter le marché des smartphones, en Suisse comme ailleurs. Or, c’est une direction tout autre qu’a prise celui qui, en avril, est devenu le plus grand fabricant de smartphones au monde, selon une étude du cabinet Counterpoint. Le géant chinois des télécoms a choisi la guerre. La guerre économique s’entend, en usant les mêmes armes que la concurrence: l’argent, la technologie et une immense ambition.

Crédits: Huawei

«Nous avons débloqué plus d’un milliard de dollars pour développer notre propre écosystème», précise Steven Huang, directeur du Consumer Business Group Huawei Suisse, qui ajoute que, dans notre pays, trois personnes travaillent à temps plein sur cette intégration.» C’est qu’une application Android, pour fonctionner, doit faire appel à des morceaux de programmes, chargés de contrôler l’affichage, le son ou l’image du téléphone. Intégrés par Google, ces contrôleurs ne sont plus disponibles pour Huawei, qui a développé ses propres solutions pour les remplacer.

Le défi, pour l’entreprise chinoise est de convaincre les développeurs d’applications pour téléphones mobiles de modifier leurs logiciels, afin qu’ils pointent désormais vers l’écosystème Huawei. «Niveau programmation, ça n’est pas très compliqué, assure Xavier Studer, fondateur du blog high-tech et télécoms qui porte son nom, mais les développeurs cherchent avant tout à être présents sur les plateformes qui ont du succès en termes de chiffre d’affaires, ce qui n’est pas encore le cas de Huawei.»

Pour l’heure, en effet, aucune application bancaire, ni celle des CFF, ni aucun grand nom suisse, ceux qui pourraient convaincre les hésitants, n’ont fait le pas. Par ailleurs, les applis des incontournables réseaux sociaux tournent via un raccourci web. Dès lors, «malgré l’excellence technique de leur matériel, il faut être ou geek ou vraiment motivé pour acheter ce genre de produit en l’état actuel des choses», estime Xavier Studer.

L’écueil n’échappe pas à Huawei. «Nous ne comptons pas sur un succès du jour au lendemain, assure Steven Huang, nous sommes en Suisse pour durer et ça prendra le temps qu’il faudra. Notre réussite ne se jugera pas après 2 ou 3 ans. Seulement, revenez me voir dans 6 mois et vous verrez déjà le chemin parcouru.» Aujourd’hui, l’AppGallery, le magasin d’application qui remplace l’AppStore de Google dans les produits Huawei, accueille déjà 20 Minutes et la SRF, le pendant alémanique de la RTS. Par ailleurs, l’entreprise assure «travailler d’arrache-pied pour y inclure très prochainement une banque majeure, alors que des journaux régionaux sont dans le pipeline, comme des applications pratiques, du type transports publics.»

«Evidemment, et malgré ces ajouts, ce n’est pas encore suffisant pour conquérir le marché helvétique», analyse Dominik Bärlocher, Senior Editor chez Digitech, le géant suisse de la vente d’électronique en ligne et auteur d’un guide, complexe, d’installation des services Google sur des produits Huawei. «Toutefois, ajoute-t-il, les progrès effectués en quelques mois, sont stupéfiants et il ne faut pas sous-estimer Huawei. Grâce au marché intérieur chinois, qui représente 76% de ses ventes, l’entreprise est assise sur une montagne faramineuse de cash. Leur stratégie habituelle consiste d’ailleurs à cerner un problème, puis y déverser de l’argent jusqu’à ce qu’il disparaisse.»

D’ailleurs, l’ambition de Huawei va bien plus loin que l’ajout d’un magasin d’applications de plus à ceux d’Android et Apple. «Ce que nous désirons, sur le long terme, assure M. Huang, c’est proposer aux développeurs de tailler leurs applications à la mesure de notre matériel. Par exemple, nous collaborons avec Leica pour la conception des caméras de nos téléphones. Si un programme prend en compte les spécifications haut de gamme de ces engins, cela permettra une expérience très différente de celle délivrée par la même appli de l’univers Google ou Apple.» En bref, contraint par la situation politique mondiale, le géant chinois désire néanmoins devenir l’égal et – pourquoi pas – le successeur d’Apple et Google au sommet de la hiérarchie des fabricants et des fournisseurs de services aux portables. «Et si quelqu’un peut le faire, assurent Xavier Studer et Dominik Bärlocher, c’est bien Huawei.» La firme, qui dit peser aujourd’hui 12% du marché suisse des smartphones, pourrait d’ailleurs bientôt présenter Harmony, un logiciel développé en interne, destiné à remplacer à la fois Android et iOS, et – surtout – constituer l’arme destinée à assurer sa domination, en Suisse et dans le monde. Plus profondément, il s’agit d’un quitte ou double pour le constructeur chinois qui, en cas d’échec, sera sans doute rejeté à la marge du marché des smartphones.


Réussir là où Microsoft a échoué

Battre la domination d’Apple et Google sur la téléphonie mobile est un objectif que Microsoft et Amazon ont déjà eu en ligne de mire et auxquels ils ont – eux aussi – consacré beaucoup d’énergie et d’argent, sans succès. Comment, dès lors, une entreprise chinoise comme Huawei, qui plus est mise à ban par les autorités américaines, pourrait avoir plus de succès? Steven Huang se dit toutefois confiant: «En quelques années, nous sommes devenus une compagnie de software et nous maîtrisons le hardware [les téléphones mobiles]». En outre, pour Dominik Bärlocher, de Digitec, les temps ne sont plus les mêmes: «Huawei détient le marché chinois de la spécialité et, donc, tient le monde entre ses mains. Par ailleurs, Microsoft a été trop lent dans son développement, là où Huawei prend immédiatement le meilleur des deux leaders pour tenter de faire encore mieux qu’eux.» Indice de cette vélocité du Chinois, en 2019, et pour la troisième année consécutive, Huawei a été l’entreprise au monde qui a le plus déposé de brevets internationaux auprès de l’OMPI.

Charles-André Aymon

<p>Journaliste</p>

Lui écrire

Observateur toujours étonné et jamais cynique du petit monde genevois, Charles-André Aymon en tire la substantifique - et parfois horrifique - moelle depuis une quinzaine d’années. Tour à tour rédacteur en chef de GHI puis directeur général de Léman Bleu Télévision, il aime avouer à demi-mot n’avoir pas envie de se lancer en politique «parce qu’il ne déteste pas assez les gens». Ce regard mi-amusé, mi-critique permet au lecteur de passer indifféremment du détail au général et ainsi de saisir, même dans les péripéties locales, quelques-unes des ficelles qui meuvent le monde.

Du même auteur:

Des millions pour des cochons
Les pays émergents rachètent les fleurons de l'économie en Europe

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."