Bilan

Vacheron Constantin, l’inaltérable

La plus ancienne manufacture horlogère du monde est également l’une des plus prestigieuses. Retour sur un destin exceptionnel.
  • La première montre de Jean-Marc Vacheron, produite en 1755.

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  • Jean-Marc Vacheron, jeune maître horloger genevois, est le premier représentant de la dynastie Vacheron.

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  • François Constantin s’associe en 1819 au petit-fils du fondateur. Vacheron Constantin est née.

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  • En 1755, Jean-Marc Vacheron engage son premier apprenti. Ce contrat représente l’acte de naissance de la manufacture.

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  • La Tour de l’île, qui abrite la société jusqu’en 1875.

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  • Le pantographe, créé en 1841, permet de produire des composants en série.

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  • Les Cabinotiers au XVIIIe siècle. Dessin de Christophe François von Ziegler (1879).

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  • Patrimony contemporaine (2004).

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  • Montre extraplate lancée à l’occasion du bicentenaire.

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  • Le centre névralgique de la société demeure sa manufacture genevoise de Plan-les-Ouates. Elle va plus que doubler sa surface à 17 000 m².

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  • La Tour de l’Ile, lancée en 2005, est à l’époque la montre-bracelet la plus compliquée du monde.

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  • Vacheron Constantin est la manufacture qui certifie le plus de montres du prestigieux Poinçon de Genève.

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  • Montres de la collection 2014. Vacheron Constantin s’illustre ces jours au SIHH de Genève en mettant en lumière les métiers d’art.

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Vacheron Constantin peut s’enorgueillir d’un titre que personne ne lui ravira jamais tant qu’elle demeurera active: la société genevoise est tout simplement la plus ancienne manufacture horlogère du monde avec une activité ininterrompue depuis près de deux cents ans.

Outre un patrimoine que l’on devine naturellement foisonnant, cette longévité exceptionnelle révèle aussi la nature profonde de cette maison, qui perpétue ses valeurs depuis 1755. L’attention prêtée à la transmission des savoirs dans un souci de continuité est de celles-là; et elle permet de dérouler comme un fil rouge un quart de millénaire d’histoire horlogère à Genève.

L’acte fondateur de l’entreprise relève déjà de ce souci de pérennité. Ainsi, le 17 septembre 1755, Jean-Marc Vacheron, jeune maître horloger genevois, embauche son premier apprenti pour son atelier du quartier de Saint-Gervais. L’engagement est notifié par un acte qui porte la plus ancienne mention de la dynastie horlogère Vacheron et représente l’acte de naissance de Vacheron Constantin.

Mais de Vacheron à Constantin il y a plus de six décennies. Car l’histoire est ainsi faite que le fondateur Jean-Marc Vacheron n’a jamais connu François Constantin.

C’est le petit-fils du premier, alors à la tête de l’entreprise, qui propose au second une association et la scelle le 1er avril 1819. L’entreprise a désormais pour nom Vacheron & Constantin. C’est l’alliance de l’horloger et du commercial telle que l’histoire horlogère en produira tant. La même année, François Constantin, infatigable voyageur, envoie de Turin ce courrier à Jacques Barthélémy Vacheron: «Si vous me secondez bien, je vous promets que nous ferons en horlogerie autant que tous les voyageurs à la fois (…).

Notre horlogerie est très estimée ici, en continuant à faire mieux si possible, ce qui est toujours possible, nous nous rendrons maîtres des acheteurs. Vous savez que c’est ma chimère, tâchez qu’elle se réalise.» Nourrie de l’esprit des Lumières qui l’a vu naître, Vacheron Constantin gardera de ce courrier non seulement sa devise – «faire mieux si possible, ce qui est toujours possible» – mais surtout une dynamique entrepreneuriale et un plein d’ambitions. 

Le troisième homme

Pour déterminantes qu’aient été les compétences antérieures, Vacheron Constantin ne serait pas ce qu’elle est sans l’apport d’un troisième homme, Georges-Auguste Leschot, engagé en 1839 pour diriger la production en tant que directeur technique. Ce passionné de mécanique se révèle un prolifique inventeur. Et parmi les machines nées de la créativité de Leschot, il en est une qui s’avère déterminante non seulement pour Vacheron Constantin mais pour toute l’horlogerie suisse: le pantographe.

En garantissant la reproduction parfaitement fidèle de divers composants horlogers, le pantographe permet d’assurer une qualité continue à une production en série et ouvre ainsi la voie à l’interchangeabilité des composants. Un pas de géant. De fait, cet instrument contribuera largement à hisser le niveau de la production horlogère suisse et à lui permettre de concurrencer, puis de distancer, l’horlogerie anglo-saxonne.

Vacheron Constantin est alors en pleine expansion. La maison a, dès la fin du XVIIIe siècle, prospecté le marché chinois. En 1835, elle est présente au Brésil ainsi qu’à Cuba. La manufacture fournit par ailleurs régulièrement la cour de Russie depuis 1819. Dès 1811, elle ouvre les marchés anglais, autrichien et belge en 1846, puis l’année suivante les Indes néerlandaises, suivies de l’Allemagne et de l’Inde.

L’Europe connaît ensuite des troubles sérieux qui ralentissent clairement la progression des affaires, mais Vacheron, Constantin et Leschot ont définitivement mis sur les rails celle qui deviendra l’une des plus prestigieuses manufactures horlogères au monde.

Ce statut enviable est le fruit d’une quête constante d’excellence qui se concrétise par des montres parfois hors normes. Très tôt, Vacheron Constantin réalise des pièces uniques sur mesure pour répondre aux exigences les plus folles de quelques passionnés fortunés. Dont les Américains James Ward Packard et Henry Graves, qui passeront commande, simultanément chez Vacheron Constantin et chez Patek Philippe, des montres les plus compliquées qui soient.

Dont une montre de poche commandée en 1918 par Packard à Vacheron Constantin et revendue en 2011 aux enchères pour 1,8 million de dollars. En 2006, Vacheron Constantin donnait un nom à ce service de montres sur mesure en créant son département Atelier Cabinotiers, lequel voit affluer en nombre les commandes. 

Jusqu’à la reine d’Angleterre

Au début du XXe siècle, les souverains du monde entier demeurent d’excellents clients de la manufacture, qui a ouvert en 1906 l’une des premières boutiques horlogères au rez-de-chaussée du bâtiment genevois qui l’abrite en l’Ile depuis 1875.

Des montres de poche à grandes complications – nécessitant plusieurs années de développement et intégrant plus de 800 composants – destinées aux rois Fouad et Farouk d’Egypte dans les années 1920-1930 marqueront notamment l’histoire de la manufacture genevoise.

La tendance est ensuite à la montre-bracelet, et Vacheron Constantin marque là encore l’horlogerie de son empreinte avec des montres de formes audacieuses qui assoient définitivement la réputation créative de la manufacture.

Côté technique, Vacheron Constantin lance régulièrement dès les années 1930 des montres-bracelets à complications. En 1947, la Confédération offre à Elisabeth d’Angleterre, à l’occasion de son mariage, une montre Vacheron Constantin en platine et brillants.

Tandis que les souverains du monde entier continuent de se passionner pour les garde-temps Vacheron Constantin, le prince héritier Akihito du Japon visite les ateliers genevois en 1953. Dans l’intervalle, la maison a changé de mains avec la prise de participation de Jaeger-LeCoultre dans Vacheron Constantin en 1938.

Les deux sociétés fusionnent avec le regroupement de leurs activités commerciales dans la Société anonyme de produits industriels et commerciaux (SAPIC), qui perdure jusqu’en 1965. A cette date, Georges Ketterer, ancien de Jaeger-LeCoultre devenu actionnaire majoritaire, entend redonner son autonomie complète à Vacheron Constantin et prend en main les destinées de la maison. Son fils Jacques lui succédera avant que la société ne soit rachetée par le cheik Yamani en 1988, lequel appelle Claude-Daniel Proellochs comme CEO.

Puis ce sera au tour du groupe Richemont de se porter acquéreur de Vacheron Constantin en 1996. La présidence de la marque sera alors assumée par Franco Cologni, en charge de la nouvelle division horlogère de Richemont.

Le groupe ne tarde pas à dévoiler les ambitions qu’il nourrit pour la marque. Tant la structure de production que l’organisation de la distribution vont connaître des mutations profondes. Avec l’appui de Richemont, Vacheron Constantin va notamment bâtir un réseau de vente international performant et ouvrir de nouvelles boutiques à son enseigne. En 2005, la marque possédait une dizaine de boutiques; elle en compte aujourd’hui 41. 

L’autre révolution

Pour célébrer son 250e anniversaire en 2005, quelques mois après l’inauguration de sa nouvelle manufacture genevoise, Vacheron Constantin fait une démonstration de son savoir-faire en dévoilant une remarquable collection de garde-temps, objets de six années de développement.

Parmi les modèles présentés, la Tour de l’Ile, la montre-bracelet la plus compliquée du monde à l’époque. Ses 16 complications et les 834 composants de son mouvement mécanique ont nécessité quelque dix mille heures de recherches
et développement.

Mais la haute horlogerie n’est pas uniquement technique. Art de l’émail, peinture miniature, laque, gravure, guillochage, marqueterie, sertissage: autant de métiers et de compétences qui retrouvent grâce auprès des horlogers et d’une clientèle en quête de montres exclusives.

Si de nombreuses entreprises tentent aujourd’hui de capitaliser sur ces métiers d’exception, Vacheron Constantin, avec sa campagne «Métiers d’Art» en 2001 déjà, a été l’une des premières à remettre en lumière ces savoir-faire, signatures des plus belles montres de haute horlogerie. Avec ses collections Métiers d’Art, la maison a indiscutablement ouvert de nouvelles voies.

Reste que le feu d’artifice du 250e anniversaire ne saurait cacher la véritable révolution qui couvait à l’époque chez Vacheron Constantin. Pour la comprendre, il convient de revenir quelques années en arrière, en 1988.

Après des années 1980 qui ont vu toute l’horlogerie mécanique suisse décimée et qui n’ont évidemment pas épargné Vacheron Constantin, le paysage est peu réjouissant. Mais là où nombre de marques ont sombré, Vacheron Constantin a plié, mais elle a tenu bon.

Plus que bicentenaire, la société a déjà traversé d’autres tempêtes et s’est toujours relevée. Toujours est-il qu’elle ne produit que 3400 montres en 1988 au sortir de cette crise du quartz. On mesure d’autant mieux le chemin parcouru…

En 1988, la société implante de premiers ateliers à la vallée de Joux en faisant l’acquisition du développeur et constructeur de mouvements compliqués HDG. D’autres groupes lorgnaient sur cette pépite, mais ce sont finalement les relations de confiance tissées entre le propriétaire de HDG et Juan-Carlos Torres (entré chez Vacheron Constantin en 1981 et qui en est devenu le CEO en 2005) qui permettent de passer l’épaule.

Il s’agit d’un tournant stratégique d’importance pour Vacheron Constantin, qui ne cessera dès lors de développer une partie de ses activités à la vallée de Joux. Son but: répondre à l’accroissement rapide de la demande pour les garde-temps de la manufacture genevoise, mais également intégrer toujours davantage de métiers.

Pour Vacheron Constantin, l’objectif est clair: produire à terme la totalité de ses mouvements mécaniques tout en certifiant 100% de sa production du prestigieux Poinçon de Genève. La récente inauguration d’une nouvelle manufacture de 7000  m2 au Brassus, regroupant toutes les activités de la marque dans la production de composants de mouvements mécaniques, s’inscrit dans cette logique.

Extension au programme

Cette activité soutenue à la vallée de Joux ne doit pas faire oublier que le centre névralgique de la société demeure sa manufacture genevoise de Plan-les-Ouates. Car si le site du Brassus a pour tâche exclusive la production des composants horlogers, l’assemblage des mouvements, le réglage, l’emboîtage et le contrôle final sont réalisés à la manufacture de Plan-les-Ouates. Un site genevois également en pleine extension, puisque les travaux actuels (devisés à 50 millions de francs) permettront à la marque de plus que doubler sa surface à 17  000 m2.

De quoi accroître sensiblement la production, qui avoisine les 25  000 montres aujourd’hui, pour un chiffre d’affaires estimé par Vontobel à 560 millions de francs. Et de célébrer l’an prochain de la meilleure des manières les 260  ans de la plus ancienne manufacture horlogère du monde.

Dans l’immédiat, et après avoir présenté l’automne dernier à Hongkong la répétition minutes la plus fine du marché, Vacheron Constantin s’illustre ces jours au SIHH de Genève en remettant en lumière l’art du squelettage dans une nouvelle dimension plus contemporaine.

Histoire de démontrer que la manufacture genevoise, après un quart de millénaire d’expérience, excelle dans toutes les expressions de la haute horlogerie. 

Michel Jeannot
Michel Jeannot

FONDATEUR DE WTHEJOURNAL.COM

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Journaliste spécialisé, fondateur du site WtheJournal.com et des applications iPhone, iPad et Android associées, Michel Jeannot est à la tête du Bureau d’Information et de Presse Horlogère (BIPH), un team de journalistes collaborant avec une quinzaine de médias dans le monde, dont Bilan et le Figaro. Sa plume sûre et parfois acérée est aussi à l’aise sur les questions techniques que sur les enjeux liés à la branche et à son économie. Michel Jeannot est également éditeur et rédacteur en chef du magazine Montres Le Guide / Uhren von A bis Z / 顶级钟表鉴 (225 000 exemplaires).

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