Bilan

Une femme pourra-t-elle réformer Migros?

L’arrivée d’Ursula Nold ou de Jeannine Pilloud la tête du groupe coïncidera-t-elle avec une réforme de ses structures? La réponse appartient à la base, très attachée à l’organisation actuelle.

  • Professeure à la HEP de Berne, Ursula Nold préside l’Assemblée des délégués de Migros.

    Crédits: Dr
  • Déléguée des CFF, Jeannine Pilloud siège dans plusieurs conseils d’administration.

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Pour la première fois dans l’histoire de Migros, une femme accédera prochainement à la présidence de la Fédération des coopératives Migros (FCM) à Zurich. Le 23 mars, le leader helvétique du commerce de détail choisira entre deux candidates aux profils radicalement différents. D’un côté, Jeannine Pilloud (54 ans) est déléguée des CFF pour le développement des transports publics et membre de plusieurs conseils d’administration. De l’autre, Ursula Nold (49 ans) est professeure à la Haute Ecole pédagogique de Berne et présidente de l’Assemblée des délégués de Migros depuis 2008. 

Qui l’emportera? On pourrait penser que la première candidate part favorite à la succession du Tessinois Andrea Broggini. Cette Fribourgeoise d’origine bénéficie du soutien du comité d’évaluation du géant orange. Mais celui-ci n’est pas forcément un atout dans une coopérative au sein de laquelle chaque organe défend jalousement son indépendance. 

Si les compétences et l’expérience professionnelles de Jeannine Pilloud ont convaincu les hautes sphères de Migros, cette personnalité est inconnue de la base. Or, c’est elle qui tranchera. La base, ce sont les 110 délégués issus des dix coopératives régionales (voir l’organigramme ci-contre). S’ils devaient finalement porter leur choix sur Jeannine Pilloud, ce serait la première fois que la présidence de Migros serait assurée par une personne qui n’a jamais eu de fonction en son sein.

Mais les jeux ne sont de loin pas faits. Ursula Nold jouit d’un double avantage. Elle fut membre de l’administration de la coopérative Aar (la plus importante du groupe) et connaît chacun des membres de l’assemblée qui procédera à l’élection du 23 mars. Avec la Bernoise, c’est surtout opter pour une personne qui n’aura pas à se familiariser avec les structures complexes de Migros. «Sa structure et son pilotage sont en effet kafkaïens», observe Nicolas Inglard, directeur d’Imadeo, actif dans le conseil aux entreprises présentes dans le commerce de détail. 

Un modèle collégial

La FCM est la propriété de dix coopératives régionales qui demeurent autonomes sur le plan organisationnel, financier et juridique. En Suisse romande, elles sont au nombre de quatre: Migros Genève, Migros Vaud, Migros Neuchâtel-Fribourg et Migros Valais. Leurs dirigeants peuvent procéder en toute indépendance à des acquisitions d’entreprises et s’étendre à l’étranger comme l’a fait Migros Genève en France voisine. Appartenant à ses propres sociétaires (par exemple, ils sont plus de 150 000 à Migros Vaud), chaque coopérative dispose d’un comité coopératif, d’un conseil d’administration et d’une direction générale. 

Dans le sérail, on dit que les coopératives régionales constituent la colonne vertébrale du géant orange. Chacune d’elles délègue en effet son directeur opérationnel au sein de l’administration de la FCM dont la tâche est de s’occuper de la stratégie du groupe et d’assumer des fonctions de surveillance des affaires. Avec dix représentants au sein de cet organe qui en compte vingt-trois, les patrons des coopératives régionales peuvent peser de tout leur poids sur ses décisions. «Ils sont juges et parties en raison de l’imbrication des structures. Or, le modèle de gouvernance d’une entreprise actuellement en vigueur en Suisse et à l’étranger prévoit une séparation claire des pouvoirs entre la direction et le conseil d’administration», affirme Dominique Freymond. Consultant et fondateur d’Alderus Consulting, ce dernier estime également que la taille de l’administration de la FCM est pléthorique: «Un conseil d’une douzaine de personnes serait plus adéquat.» 

Au sein de Migros, l’assemblée des délégués joue un rôle-clé. C’est elle qui a le dernier mot sur les propositions de réforme. En 2014, ses membres avaient refusé à une large majorité de procéder à de tels changements. «Je comprends que les coopératives veulent être représentées au sein de l’administration de la FCM. La FCM leur appartient», affirmait Andrea Broggini dans une interview publiée par la NZZ en automne 2018. Selon Dominique Freymond, «la base est farouchement attachée au mode de fonctionnement fédéraliste et collégial sur le modèle helvétique et craint qu’une simplification des structures ne conduise l’entreprise vers les travers du capitalisme.»

Il semble donc peu probable que le géant orange parvienne aussi à regrouper ses coopératives sous une seule entité comme l’avait fait son rival Coop en 2001. Depuis lors, le concurrent bâlois grappille régulièrement des parts de marché à Migros dans la vente au détail. Et avec l’acquisition de Transgourmet dans le commerce de gros, le chiffre d’affaires total réalisé par Coop est désormais plus élevé que celui de Migros.

Proche des clients 

«Je crois fermement qu’une discussion sur notre structure bloquerait Migros. Le marché et nos clients ont la priorité absolue», insistait Fabrice Zumbrunnen, président de la direction générale de la FCM, dans une interview publiée en octobre 2018 sur bilan.ch. Un avis partagé par Nicolas Inglard: «Dans un contexte difficile pour le commerce de détail, la FCM doit surtout insuffler un esprit entrepreneurial à ses coopératives régionales.» Or, la tâche n’est pas facile car la FCM n’a aucune compétence hiérarchique pour imposer ses vues. Pour faire bouger les lignes, la seule option est de tenter de convaincre. 

Mais le directeur d’Imadeo reconnaît que le modèle décentralisé comporte aussi des avantages. «Il permet d’être très proche des besoins de la clientèle locale», affirme-t-il. «J’ai été frappé de constater que l’assortiment d’un supermarché du centre-ville de Zurich était différent de celui d’un magasin de la Goldküste zurichoise. Cette proximité avec le terrain est cruciale. C’est ce qui fait le succès de Migros», juge Dominique Freymond. Au sein du géant orange, seule la recherche d’un consensus permet de procéder à des réformes d’envergure et d’améliorer la compétitivité de l’entreprise. Comme l’a reconnu Andrea Broggini, le travail du président de la FCM a toujours consisté à trouver un accord entre toutes les parties prenantes. De l’avis de plusieurs interlocuteurs, Ursula Nold parviendrait mieux que Jeannine Pilloud à établir une relation de confiance avec la base. «Elle connaît la maison et sa culture. Au sein de Migros, c’est déterminant», affirme l’un d’eux. 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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