Bilan

Un docteur pas comme les autres

Philippe Schaller dirige le groupe Arsanté, organisation qui relie plus de 1200 professionnels de la santé et du secteur médico-social. Il veut transformer l’organisation des soins de proximité.

  • Philippe Schaller cherche à améliorer la coordination des différentes activités médicales.

    Crédits: David Wagnières
  • Cité générations à Onex (GE) est la première maison de santé à voir le jour en Suisse, en 2012.

    Crédits: Dr

«J’ai 66 ans. J’aimerais travailler encore une dizaine d’années. Je me dois d’œuvrer, avec les autres institutions et professionnels, à une transformation du système de santé. Je me sens devoir encore apporter une pierre à l’édifice», confie le Dr Philippe Schaller.

Celui qui siégea pendant douze ans au Grand Conseil genevois sous les couleurs du PDC ne craint pas de sortir des sentiers battus. Faut-il y voir un lien avec son parcours atypique? Son père exploitait le célèbre Café du Centre situé à la place du Molard. Lui-même y a passé beaucoup d’heures, à côté de ses études de médecine. La mort dans l’âme, il a dû s’en séparer en 1989, tout en empochant un joli pactole qui lui a permis d’élever ses neuf enfants, mais aussi de financer son séjour au Canada où il a obtenu une maîtrise en administration et gestion des systèmes de santé à l’Université de Montréal en 2000.

En 1989, avec deux confrères, le Dr Guy Jacquemoud et le Dr Marc-André Raetzo, il crée le Groupe médical d’Onex (GMO). Tous trois anciens chefs de clinique des Hôpitaux universitaires de Genève, ils avaient le désir de s’installer dans une région où il y avait peu de médecins et de service médicaux. Leur défi était de taille: faire du GMO un centre régional de soins performant, ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Pari tenu.

En 1992, Philippe Schaller fonde avec le Dr Raetzo le réseau de santé Delta. Ce projet pilote, mené à l’époque avec l’Université de Genève, a grandi jusqu’à regrouper désormais près de 800 médecins de premier recours en Suisse romande (GE, VD, VS, FR, JU). Aujourd’hui, on estime que près de 60% des Suisses sont dans un réseau de ce type, qui implique de créer un lien de confiance avec un médecin de famille, un généraliste, et de planifier avec lui les soins les plus adéquats. «Chez Delta, la prime de base est en moyenne 17% plus basse pour nos quelque 300 000 assurés provenant de dix assurances maladie différentes», se réjouit le Dr Philippe Schaller. Pour organiser ce réseau, la gouvernance incombe uniquement aux professionnels. La finalité est de «créer une alliance thérapeutique avec le patient pour que les soins de base soient moins onéreux et de qualité, insiste ce praticien. Le réseau reçoit un budget pour la formation des médecins et des autres professionnels de la santé. Les agents de santé tels que les pharmaciens et les aides-soignants sont tout aussi importants que les médecins.»

Diminuer les coûts de la santé

A son retour de Montréal, en 2001, Philippe Schaller désire transformer le GMO en une maison de santé. Ses deux associés, moins enthousiastes, préfèrent lui céder leurs parts. Inaugurée en septembre 2012, cette première maison de santé de Suisse a été baptisée «Cité générations». Elle comprend une pharmacie, le service de soins à domicile IMAD, des soins infirmiers ambulatoires, un service de radiologie, ainsi qu’une unité d’accueil pour courts séjours en gériatrie et rééducation (UATm) de dix lits. Précisons que le coût d’une place au sein de l’UATm est d’environ 470 fr. par jour contre environ 1200 fr. pour un lit à l’hôpital. «Cela permet de combler un vide entre la médecine de ville et l’hôpital, et de diminuer l’intensité des soins là où cela n’est pas nécessaire.» Les repas y sont pris en commun. Les assistants en soins communautaires y remplissent la fonction d’infirmiers. Le personnel soignant, allégé de tâches administratives lourdes, peut passer davantage de temps avec les patients.

Via sa structure Arsanté, Philippe Schaller a eu l’opportunité d’accompagner une quinzaine de centres médicaux genevois, comme ceux du Lignon, de Plainpalais ou encore des Acacias. Ces centres sont organisés de manière indépendante, mais les services administratifs et organisationnels sont assurés par la plateforme Arsanté. Plusieurs maisons de santé sont en réflexion. La prochaine étape est l’adaptation de la Clinique de Carouge en un lieu de soins adaptés.

Pour la première fois, le médecin s’apprête également à sortir des frontières cantonales. En partenariat avec la Clinique de La Source et la Clinique La Lignière (sise à Gland, VD), il va participer à l’ouverture d’une maison de santé à Crissier (VD) en 2021.Arsanté veut ainsi répondre au mieux à la complexité des prises en charge individuelles des patients (lire l’encadré page suivante).

Ce réseau n’appartient pas entièrement à la famille Schaller. «Nous sommes majoritaires pour qu’on puisse gérer la dynamique et rester agiles, mais cela reste une plateforme de services, constituée d’entités privées et sans but lucratif.»

Cap sur les EMS

Sa seconde épouse, Tiziana Schaller, travaille depuis quinze ans avec lui à la réalisation de ses projets. Expert-comptable, ayant suivi lors de ses mandats fiduciaires des établissements en difficulté, elle s’est prise de passion pour le domaine de la santé. Elle a obtenu fin 2004 un certificat de gérontologie et a repris le 1er janvier 2005 l’EMS Beauregard situé Confignon (GE). «C’est son projet à elle depuis le début. J’étais le médecin répondant de cet EMS, c’est comme cela que nous avons fait connaissance.» La Résidence Beauregard a réussi à diminuer de 60% les médicaments par la mise en place d’un accompagnement un peu différent. Ses 36 résidents peuvent adopter les rythmes qui leur conviennent le mieux et l’animation fait partie des soins. Un projet pilote a permis de suivre à domicile une centaine de personnes âgées, de créer un service de portage de repas qui a atteint 1800 repas par mois et de lancer un service de transport pour les personnes vulnérables et dépendantes. Ce projet a, depuis, été repris par Arsanté qui en assure la continuité.

A la fin de 2017, le couple a repris l’établissement Villa Mona Hanna à Thônex (50 résidents). Tiziana Schaller en assure la direction et le Dr Schaller la fonction de médecin répondant. Puis, plus récemment, ils ont décidé d’acquérir trois autres EMS: la Maison de la Tour (à Hermance), dont la direction est aussi assurée par Tiziana Schaller, la Résidence La Châtelaine (Vernier) et l’EMS Saint-Loup (Versoix), ces deux derniers étant dirigés par Ugo Cavallero.

Quelle est la motivation de ces acquisitions? «L’EMS est aussi un lieu de soins et de compétences. (...) Nous créons comme une toile d’araignée dans une région où chacun peut s’épauler, notamment pour répondre aux appels de nuit ou à la livraison de repas», explique le Dr Schaller. Quand il était rentré de Montréal, le conseiller d’Etat Pierre-François Unger l’avait mandaté pour élaborer un projet sur l’EMS du futur, l’objectif étant de construire 1000 lits en dix ans. «Dans mon rapport, j’ai plaidé en faveur des structures intermédiaires, les IEPA (immeubles avec encadrement pour personnes âgées).» Mais il n’avait pas été entendu. Il milite aussi pour la création d’UATm dans les EMS: cela verra le jour à Versoix auprès
de l’EMS Saint-Loup. Cet automne, la Villa Mona Hanna va également accompagner la gestion et l’administration d’un IEPA de 50 lits appartenant à la Fondation du logement de la commune de Thônex.

Le couple Schaller gère plusieurs EMS, dont la Maison de la Tour à Hermance (GE). (Crédits: Dr)

Les bénéfices sont réinvestis

Philippe Schaller a la ferme volonté de défragmenter ce secteur. Il se bat pour une meilleure coordination des différentes activités. Comment ce médecin parvient-il à se développer autant? A-t-il des co-investisseurs aux poches profondes? «Chaque structure est autoportée. Elle génère un bénéfice qui est reporté et qui sert à financer les innovations et le développement. Nous travaillons douze heures par jour, car nous sommes passionnés et avons la chance de pouvoir travailler directement et indirectement avec nos enfants. Nous avons acquis ces biens par nos engagements personnels et non pas par la distribution de dividendes et grâce aussi au soutien des banques qui nous font confiance», précise-t-il.

Son dernier rêve? «Un projet pilote sur la base d’un budget global populationnel et la transformation profonde du rôle des différents professionnels ainsi que leur mode de rémunération. Aller vers une rémunération collective pour un travail interprofessionnel.»


L’exemple de Denise, 92 ans

Prise en charge Pour illustrer sa vision de la santé, le Dr Philippe Schaller aime à citer l’exemple de Denise, 92 ans. Cette dame vivait encore chez elle, avec deux chiens, un perroquet et une dizaine de canaris, lorsqu’elle a fait une chute un vendredi vers 17 h. Elle était équipée d’une montre alarme reliée à la conciergerie de son immeuble à encadrement pour personnes âgées, si bien que son concierge a pu appeler le Dr Schaller (son médecin traitant) pour l’informer qu’il avait contacté le 144 et qu’une ambulance allait arriver. Il craignait que Denise se soit fracturée l’épaule. Le médecin généraliste décide d’annuler l’ambulance et de prévenir un infirmier coordinateur qui connaît bien Denise. Ce dernier se rend chez elle toute affaire cessante. Autonome dans son activité de coordination, l’infirmier informe le docteur de ses décisions: transport au service d’urgence de la maison de santé Cité générations, prise en charge par un infirmier, puis radiographie de l’épaule. Diagnostic: fracture de l’épaule, mais pas de luxation. Un orthopédiste est intégré au processus. Une infirmière des urgences pose une attelle assurant l’immobilisation de l’épaule et Denise est transférée au sein de l’Unité d’accueil temporaire médicalisée (UATm) de Cité générations. L’infirmier coordinateur, responsable de cette unité, informe le Dr Schaller de la mise en route des traitements antalgiques qu’il valide par une ordonnance transmise par courriel. Environ deux heures après la chute de Denise, tout est déjà en place.

Après quatre jours de traitement, Denise est accueillie au sein d’une unité de réadaptation: les Jardins de Mona, résidence services sise à Thônex (GE) qui offre la possibilité de deux lits de répit, avec des prestations de soins, accompagnement et physiothérapie. Après trois semaines, le retour à domicile est réalisé avec le renforcement de son encadrement: trois passages d’aide à domicile par jour avec soins de base et accompagnement, ainsi que les repas. Durant son absence, un assistant socio-éducatif d’Arsanté s’est occupé d’organiser la nourriture des oiseaux et les soins aux petits chiens.

L’évaluation médico-économique de ce parcours fait ressortir une économie globale d’environ 20 000 fr. (ensemble des prestations ambulatoires – coûts de cinq semaines d’hospitalisation), ainsi qu’un retour à domicile planifié et progressif.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin 2019.

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