Bilan

«Traiter le vieillissement sera plus facile que soigner le cancer»

Star mondiale de la génétique, David Sinclair vient de lancer une supercompagnie pour en terminer avec la vieillesse. Rencontre exclusive avec le professeur de Harvard lors de son passage en Suisse.

A presque 50 ans, David Sinclair paraît bien plus jeune: «J’utilise nos découvertes sur moi-même comme cobaye.»

Crédits: François Wavre/lundi13

Dans le couloir du Beau-Rivage Palace de Lausanne où nous accompagnons David Sinclair vers le salon où doivent avoir lieu interview et séance photo, le photographe François Wavre me glisse: «Tu as vu on dirait qu’il a 35 ans. J’ai regardé sur Google, en fait c’est 50.» Professeur au département de génétique de l’Université Harvard et directeur du centre Paul F. Glenn de recherche sur le vieillissement, le chercheur australien s’est donné pour mission de vaincre la vieillesse. Sur ce chemin, ses travaux comme la découverte des gènes impliqués dans le vieillissement ou de molécules antioxydantes comme le resvératrol (la molécule antiâge qu’on trouve dans le vin rouge) l’ont amené à créer une quinzaine d’entreprises. La voix lente, presque chuchotante, David Sinclair explique pourquoi sa dernière société, Life Biosciences, est celle qui pourrait abolir la vieillesse. 

Vous paraissez plus jeune que votre âge. Comment faites-vous?

J’ai eu de bons parents. Sérieusement, j’étudie le vieillissement depuis vingt-cinq ans. Quand nous faisons une découverte, je l’utilise sur moi-même comme cobaye. Notre première molécule contre le vieillissement est le resvératrol. J’en prends chaque jour. Plus récemment, nous avons découvert des molécules, les NAD (nicotinamide adénine dinucléotide) que je prends sous forme NMN. 

Où en trouve-t-on? 

Je ne vends pas de produit mais j’en ai avec moi. Vous voulez essayer?

Pourquoi pas?

C’est très sain. C’est une enzyme que nous produisons naturellement et qui aide à réparer l’ADN, à réduire l’inflammation, à augmenter l’activité des mitochondries qui produisent notre énergie et à digérer les vieilles protéines. A mesure que nous vieillissons, nous en avons moins. Quelqu’un de mon âge en a la moitié de quelqu’un de 20 ans.

Ces compléments vont-ils remplacer les médicaments?

Non. Il y a deux mondes qui ne se connectent pas: celui des médicaments et celui des compléments alimentaires. Je ne peux pas faire les deux. 

Pour ma réputation, pour la qualité et surtout pour les preuves scientifiques, les médicaments sont la meilleure voie. C’est plus régulé donc lent, mais les produits sont démontrés, de même que leur sécurité. 

Où en est-on dans cette voie pharmaceutique? 

Il y a déjà sur le marché deux médicaments qui ralentissent le vieillissement: la metformine, utilisée dans le traitement du diabète, et la rapamycine. 

Cette dernière a un effet toxique, si bien qu’on ne peut pas en prendre beaucoup. Mais au moins cinq entreprises développent des versions plus sûres. 

Et il y a quelque chose comme 50 entreprises dans le monde qui travaillent sur un aspect ou l’autre du vieillissement. 

Dont Life Biosciences que vous venez de cofonder. Pourquoi? 

Je suis au conseil d’administration avec le fondateur de Wework Adam Neumann et le CEO de Logitech Bracken Darrell. Nous avons levé 75 millions de dollars pour rassembler et financer les meilleurs scientifiques du monde dans le vieillissement. Il n’y aura pas une pilule unique contre la vieillesse. Vous devez combiner les projets.

C’est donc une organisation dans laquelle différentes unités travaillent sur les huit causes biologiques identifiées du vieillissement. 

Quelles stratégies suivent ces unités? 

Continuum a trouvé une façon d’imiter les effets de la restriction calorique. Basée à Barcelone, Senolytx développe des molécules pour aider le corps à se débarrasser des cellules sénescentes qui s’accumulent. Jumpstart utilise des boosters de NAD, similaires au NMN, pour améliorer la fertilité des femmes. 

Nous avons aussi Selphagy qui travaille à restaurer l’autophagie, soit le recyclage des cellules, en particulier du cerveau, et Spotlight avec des peptides contre le vieillissement. Animal Biosciences ralentit le vieillissement des animaux domestiques. 

Pourquoi la lutte contre le vieillissement est-elle si excitante aujourd’hui?

Il y a plusieurs facteurs. Le monde est plus optimiste. Les générations plus jeunes pensent que tout est possible. Les vingt dernières années ont aussi enregistré de grands succès dans la compréhension du vieillissement. On disait alors que ce n’était pas de la science. Aujourd’hui, c’est la pointe de la recherche médicale avec un Prix Nobel en 2009 pour la télomérase et un autre en 2016 pour l’autophagie. Nous avons trouvé les gènes qui sont impliqués dans les processus du vieillissement. La dernière étape est de trouver des traitements. Moi-même et de nombreux autres chercheurs, comme Johan Auwerx ici en Suisse, pensons que nous pouvons y parvenir. En fait, nous pensons que traiter le vieillissement sera plus facile que de soigner le cancer. 

En ralentissant le vieillissement, on va aussi ralentir l’apparition des maladies, non? 

Exactement. Si je guéris un cancer, en moyenne, je vous offre deux ans d’espérance de vie. Le seul moyen d’avoir un grand impact sur la santé des gens et leur durée de vie est de ralentir toutes les maladies d’un coup. 

Vous pensez que le vieillissement est compliqué, mais en fait traiter le vieillissement est très simple. Chez les souris, c’est facile. Nous le faisons tout le temps. Parce qu’il y a des défenses naturelles contre le vieillissement et que nous les avons trouvées comme les sirtuines et d’autres. Quand nous faisons de l’exercice, quand nous jeûnons, nous activons ces processus. Nos médicaments imitent cela.

Quand pensez-vous qu’ils seront utilisés par tout le monde? 

Une des difficultés est que le vieillissement n’est pas encore considéré comme une maladie. Nous pouvons obtenir une autorisation de mise sur le marché pour une maladie et c’est donc notre stratégie. Cela dit, si les gouvernements du monde changent la définition du vieillissement, on pourra traiter non plus des centaines de milliers de personnes, mais des centaines de millions. Et il y aura plus d’investissement.

Et êtes-vous actif sur ce front politique?

Nous avons parlé à l’Agence de santé américaine (FDA). Elle envisage un reclassement du vieillissement en conditions médicales. Elle veut juste que nous prouvions que c’est traitable, raison pour laquelle nous menons un essai clinique sur les boosters de NAD. Je vais en Australie demain parler au ministre de la Santé de l’idée de requalifier le vieillissement en maladie. Nous proposons de fournir à très bas prix nos futurs médicaments au premier pays qui fera ce pas. 

Sur quelle durée de vie supplémentaire peut-on miser?

Cinq ans sont certainement possibles avec l’une de ces médecines. Plus si vous combinez. Mais plus vous vivez longtemps, plus vous donnez de chance à de nouvelles technologies d’augmenter l’espérance de vie. Pour vivre très longtemps, nous devons commencer par essayer de vivre un peu plus longtemps. 

Etes-vous inquiet des impacts sociaux et économiques de cette fin de la vieillesse? 

Avec les économistes Andrew Scott et Martin Ellison à Londres, nous construisons des modèles pour essayer de voir à quoi ressemblera le futur quand les gens vivront plus d’un siècle en moyenne. 

Il y a de bonnes et de mauvaises choses. Pour les bonnes, les gens seront malades plus tard et moins longtemps. Il en découlera de grands gains de productivité. Aux Etats-Unis, nous dépensons 20% du PIB pour la santé. Si vous diminuez cela, ne serait-ce que de 5%, c’est une économie que vous pouvez rediriger vers l’éducation, l’environnement… 

Le mauvais effet est que nous ne pourrons plus tous prendre notre retraite à 65 ans. Peut-être que les gens pourront démarrer une deuxième ou une troisième carrière. Et l’argent que vous avez économisé sur la santé pourra être utilisé pour permettre aux gens de retourner à l’école. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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