Bilan

Thierry Lombard, le banquier philanthrope

Après 42 ans au sein de la banque familiale, le Genevois entend s’impliquer encore davantage dans les causes qu’il défend, dont la finance responsable.
  • A la retraite, Thierry Lombard, 66 ans, continue d’avoir un agenda surchargé.

    Crédits: Guillaume Mégevand
  • Au côté de Patrick Aebischer, président de l’EPFL, qu’il admire pour «sa capacité à mener des projets jusqu’au bout».

    Crédits: Dr

Lorsque nous avons demandé une interview de Thierry Lombard, il nous a tout de suite été répondu: «Il ne veut surtout pas d’un portrait en hommage à sa carrière, il souhaiterait plutôt parler de ses engagements.» A 66   ans, le Genevois, discret de nature, n’est pas du genre à s’éterniser sur le passé.

Il est par contre sans réserve quand il s’agit d’aborder l’avenir et sa volonté de faire avancer le secteur de la philanthropie. On sent même qu’il est vraiment passionné par les missions et les causes qu’il soutient.

Difficile, en revanche, de faire tomber, du jour au lendemain, le costume de banquier privé à celui qui a consacré quarante-deux ans de sa carrière à l’entreprise familiale. Il continue ainsi à être attentif à un secteur qu’il a accompagné durant plusieurs décennies.

En somme, sa volonté, devenue aujourd’hui un leitmotiv, c’est de mieux utiliser le capital afin d’améliorer les enjeux environnementaux et sociétaux de cette nouvelle ère bancaire. «Le métier doit prendre en compte cette évolution. Aujourd’hui, plus que jamais, il faut être capable d’écouter et de comprendre les besoins des clients tout en investissant leur portefeuille de manière responsable.»

Des objectifs, cet homme engagé n’a pas arrêté de s’en fixer tout au long de sa carrière. Son agenda, toujours surchargé malgré la retraite, amène l’ancien associé gérant à courir de rendez-vous personnels en entretiens «à responsabilité» avec des entrepreneurs, des fondations, des dirigeants et des ONG.

Homme de terrain, il s’est rendu au mois de janvier en Jordanie pour rencontrer des réfugiés syriens dans des camps du CICR. Il est, par ailleurs, à l’origine du Corporate Support Group, un groupement réunissant les dirigeants des plus grandes entreprises suisses (parmi lesquelles Zurich, ABB, Novartis, Roche, Holcim, etc.) engagées au sein de la Croix-Rouge.

«Lors des missions humanitaires, nous partageons nos compétences dans les domaines de la technologie, de la sécurité, de la finance ou encore des ressources humaines.»

Face à la complexité des problèmes, l’action se doit d’être collective ou, comme dirait le proverbe africain, qu’il aime appliquer dans ses démarches quotidiennes: «Si vous voulez aller vite, allez-y seul, si vous voulez aller loin, allez-y ensemble.» Prochaine destination pour le Corporate Support Group: le Sud-Soudan.

Ainsi, alors qu’«habituellement un banquier s’occupe de la trésorerie ou du fundraising», ce mécène ne s’est de loin pas contenté de signer des chèques pour les fondations qu’il préside ou pour toutes les associations qu’il soutient. Au contraire, tout au long de sa carrière, il s’est engagé personnellement dans les causes qui lui tiennent à cœur.

Il a, par exemple, participé par intérêt à plusieurs expéditions pour le domaine du développement durable. Afin de mieux comprendre la fonte des glaces, ses voyages l’emmèneront jusqu’au pôle Nord, en Antarctique puis au Groenland, «la plus belle région» qu’il n’ait jamais visitée.

Ces voyages lui ont permis de prendre la mesure des changements climatiques en cours et conforté sa volonté d’améliorer le monde, notamment de la finance, en y intégrant une dimension sociale et environnementale. Malheureusement, il en est conscient, ces grands enjeux sont avant tout politiques. «Tant qu’il n’y aura pas de volonté des grands dirigeants, il n’y aura pas de changements», déplore le philanthrope.

D’où son admiration et son amitié pour le vice-président américain Al Gore, qui, lui, se bat quotidiennement pour le développement durable. Une amitié qui s’est forgée alors que la Banque Lombard Odier noue un partenariat avec Generation Investment Management (elle détient 10% des actifs), une société d’investissement qui réconcilie la gestion traditionnelle et la durabilité, lancée par David Blood, un ancien dirigeant de Goldman Sachs et Al Gore.

«Renouer les intérêts capitalistes avec les enjeux environnementaux et sociaux est un créneau d’avenir pour la gestion de fortune», prédit l’ancien banquier privé. Qui résume: «Au final, tout le monde sera gagnant: les clients, les employés, la société dans son ensemble et les actionnaires.»

Curieux et passionné

La curiosité est l’un des principaux moteurs de Thierry Lombard: «Ce qui est le plus utile dans le monde, c’est l’envie d’apprendre.» C’est ainsi qu’il soutient depuis de nombreuses années les chantiers titanesques menés par le visionnaire patron de l’EPFL Patrick Aebischer, qu’il admire pour «sa capacité à mener des projets jusqu’au bout».

En 2005, il met en place, avec le scientifique-entrepreneur, un programme de mécénat original: les Innogrants, dont l’objectif est de soutenir les projets d’innovateurs pas forcément diplômés, en finançant une année de salaire, le temps pour eux de les développer.

Cette aide a permis la création de 49 start-up qui ont elles-mêmes levé plus de 100 millions de francs, apprend-on dans la biographie de Patrick Aebischer écrite par le journaliste Fabrice Delaye (Editions Favre/Bilan).

Autre programme original, la Fondation Lombard Odier EPFL Venture Fund soutient, elle aussi, le démarrage d’initiatives stratégiques. «On donne un coup de pouce aux nouveaux projets, une aide concrète pour démarrer de nouvelles idées.» Ainsi, deux premières initiatives majeures ont pu voir le jour: Venice Time Machine, qui n’est rien de moins que la digitalisation des archives de Venise, plus de 80 km de documents et 1200  ans d’histoire.

C’est grâce à l’aide des scientifiques de l’EPFL que ce chantier a pu débuter, «leurs technologies d’archivage et de lecture des documents ont même bluffé le patron de Google qui s’est rendu il y a quelques mois à Lausanne», raconte, amusé, Thierry Lombard.

Passionné de projets qui lient le passé et le futur, il a soutenu, dès ses débuts, le programme de digitalisation des archives du Montreux Jazz Festival. Plus récemment, la Fondation Lombard Odier s’est engagée en faveur du Development Office de l’EPFL, une sorte de secrétariat général destiné, entre autres, à professionnaliser la recherche de fonds au sein de l’institution.

Porté par l’innovation

Outre ses engagements au sein de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, de nombreuses fondations, du CICR – dont il fait partie du comité depuis 2012 – Thierry Lombard est également l’un des pères fondateurs du réseau Swissnex, ces «ambassades» initiées lors du bicentenaire de la banque, qui visent à positionner la Suisse comme un pôle d’innovation et d’ouverture sur le monde.

Il est aussi, dès ses débuts, au côté de Blue Orchard, devenu, en quelques années, l’un des principaux acteurs mondiaux de la microfinance. Depuis longtemps, son moteur est l’impact social et environnemental et l’innovation, que ce soit dans les secteurs de la philanthropie, de la finance ou de l’entreprise.

Ainsi, c’est lui qui donnera l’impulsion de l’aventure Hydros depuis 2005, un pôle de recherche scientifique suisse appliqué au monde de la voile et au yachting. Après l’Hydroptère.ch, un bateau à foils volant, c’est encore sous son élan que cette PME lancera deux nouveaux projets: l’HYDROContest, une compétition internationale ouverte aux étudiants de grandes écoles en formation scientifique qui ont comme défi de construire un bateau à moteur permettant de transporter le plus longtemps et le plus vite la plus grande charge, en consommant toujours moins. Et le projet du Championnat du monde des Classe C, surnommé Little Cup ou Petite Coupe de l’America, soutenu par la Banque Lombard Odier, qui symbolise depuis ses débuts la recherche fondamentale et le développement technologique à une échelle humaine.

Aujourd’hui encore, l’une des priorités de la Fondation Lombard Odier qu’il continue à présider est d’être «une force de rassemblement et d’initiatives ainsi qu’un bras de levier pour la philanthropie, un secteur qui a besoin de se professionnaliser et de se dynamiser.

Nous voulons appuyer des projets concrets. L’innovation, c’est aussi être capable de dialoguer et de collaborer avec les autres. Et puis, il faut rester humble, avoir un regard critique sur ses engagements, sur ses succès comme sur ses échecs. Il faut savoir prendre des risques et apprendre de ses erreurs. Ainsi on avance et on améliore les choses.»

Proche de l’esprit de Genève

Avant de nous quitter, Thierry Lombard nous apprend qu’il a souvent fonctionné aux coups de cœur, que ce soit pour des personnes ou des projets. Ainsi, il s’intéresse depuis longtemps aux jeunes générations, tout comme le faisait, à l’époque, son père professeur de géologie. «Il est resté jeune, car il s’intéressait aux jeunes.» Il reste, malgré tout, très attaché aux valeurs traditionnelles, à l’humanitaire et à tout ce qui représente «l’esprit de Genève».

Il ponctue son discours de proverbes appliqués tout au long de sa vie, comme celui de donner des racines et des ailes à ses enfants: «Les racines sont très importantes, car elles véhiculent des valeurs du passé. Par contre, chacun doit pouvoir construire son avenir en volant de ses propres ailes.» 

Donner des bases, donc, tout en laissant chacun vivre ses propres expériences. «J’ai la chance d’avoir 200 ans d’histoire et d’archives de la banque, et 40 ans de notes et d’expériences personnelles.» Comme dans tous ses projets, il garde la volonté de mettre en perspective le passé et le futur – les racines et les ailes – véritable fil rouge de cet homme engagé.

Chantal Mathez

Aucun titre

Lui écrire

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."