Bilan

Swisscows, les failles d’un site à succès

Salué par la presse spécialisée, le moteur de réponses de la turgovienne Hulbee se limiterait essentiellement à une interface, reliée au moteur de recherche Bing de Microsoft. Enquête.
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  • Andreas Wiebe, PDG de Swisscows. Le site met en avant le fait qu’il ne stocke pas les données.

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A première vue, l’histoire a tout de ces success stories technologiques dont on est friand. S’opposer à l’hégémonie de Google en proposant au grand public un moteur suisse high-tech qui ne conserve pas – et donc ne commercialise pas – les données utilisateurs, le concept est sécurisant, et l’idée séduit. Depuis son lancement au printemps 2014, Swisscows connaît ainsi une croissance constante et dépasse désormais les 5 millions de visites par mois. Ce succès a permis à la PME turgovienne Hulbee, son éditeur, de lever en septembre 2015 près de 9 millions de francs auprès de deux business angels, une réussite saluée par la presse spécialisée, y compris étrangère. 

Afin de tester cette pépite – selon ses concepteurs «basée sur le principe de l’intelligence artificielle» – nous avons effectué une requête dans Swisscows pour le mot-clé «hypnose». Puis nous avons effectué la même dans Bing, moteur de recherche de Microsoft. Passé les publicités, non apparentes chez Swisscows, les premières réponses sont les mêmes.

Simple coïncidence? Pas vraiment. Pressé par nos questions, auxquelles il ne répond que par e-mail, Andreas Wiebe, PDG de Swisscows, reconnaît un index constitué à «70% de Bing de Microsoft». Depuis le début de notre enquête, ce partenariat, qui ne figurait pas sur le site, a d’ailleurs été rajouté. 

L’aveu ne surprend pas Eddy Diabault, consultant IT indépendant et formateur: «Quelques gigaoctets de puissance ne permettent pas à une PME comme Hulbee d’effectuer elle-même des requêtes complexes sur les milliards de pages du web.» Une explication qui permet certainement de comprendre pourquoi Swisscows se définit comme un moteur de «réponse» et non de «recherche», subtilité jusqu’alors passée relativement inaperçue.

«En fait, Swisscows utilise un protocole en libre accès, open search server, pour faire le lien entre leur interface, peu innovante, et Bing. Il s’agit essentiellement d’un assemblage de produits déjà disponibles sur le marché», considère Eddy Diabault.

La sécurisation des données en question

Reste que Swisscows assure préserver l’anonymat des utilisateurs, en ne stockant pas les données, une garantie importante en termes de sécurité, selon Andreas Wiebe: «Nous pouvons assurer que des hackers ne seront pas en mesure de recevoir d’informations de nos utilisateurs et de leurs recherches.»  

L’explication est insuffisante, selon l’auditeur Eddy Diabault: «Les informations des recherches sont stockées dans le navigateur, Internet Explorer ou Firefox par exemple, comme le serait une recherche Google. Sauf que dans le cas de Swisscows le navigateur les stocke sept ans au lieu de deux pour Google.» Qui plus est, le code source (aisément accessible dans le flux internet) est crypté chez Bing et pas chez Swisscows, ce qui laisse les informations beaucoup plus facilement lisibles pour un hacker. Une limite que reconnaît à mot couvert Andreas Wiebe, en effectuant un distinguo clair: «L’utilisateur est responsable de la sécurité de son ordinateur. Tout comme le site sur lequel l’utilisateur va est responsable des données collectées.»

Une approche «sémantique» peu convaincante

A défaut d’une sécurisation totale subsiste néanmoins la promesse que les données ne sont pas recueillies et vendues par le moteur lui-même. Ne pas utiliser les données de l’utilisateur représente cependant un sérieux handicap. Géolocalisation, habitudes, l’expérience utilisateur est essentielle aux moteurs de recherche pour fournir des résultats pertinents et chaque fois affinés. 

Comment Swisscows se passerait-il de cet apport essentiel? «Basé sur le principe d’intelligence artificielle (…), swisscows.ch est le premier moteur de réponse intelligent, car il repose sur la reconnaissance sémantique des informations», explique à ce sujet le site sur sa page de présentation.

«Sémantique», le mot est lâché. Eldorado du web, la recherche sémantique poursuit le rêve d’une machine intelligente capable de comprendre une requête humaine complexe, selon le sens que l’utilisateur veut donner à ses mots. Une approche qui concentre depuis quinze ans les ressources humaines et capitalistiques de géants du web comme Google ou Yahoo!, avec des avancées encore très limitées.

Chez Swisscows, l’approche sémantique consiste, en plus des résultats présentés traditionnellement sous forme de liste, à proposer un «nuage de données» censé orienter l’utilisateur dans sa recherche, en fonction des différents sens que peut prendre sa requête. 

«En termes sémantiques, les cases proposées reprennent essentiellement des mots qui sont dans les résultats, sans plus de travail sur le sens», constate Eddy Diabault. En effet, le «nuage de données», supposé orienter la recherche, est majoritairement constitué de mots directement repris des 10 premiers résultats. Les mots de liaison sans intérêt «est», « état», «qu’est», notamment, se retrouvent dans les premières réponses, colonne de droite. Une approche du «web intelligent» loin d’apparaître évidente.

Portée par un plan de communication bien rodé, Swisscows résiste donc mal au banc d’essai. Les 9 millions levés à la rentrée lui permettront-ils d’être plus innovants à l’avenir, en particulier dans la recherche sémantique? C’est ce qu’espère le PDG de Hulbee: «Nous sommes au début du chemin, mais nous marchons déjà dessus», affirme l’intéressé. 

La PME suisse a encore tout à prouver.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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