Bilan

Statistiques suisses: «Rares, peu précises»

Paul Dembinski, professeur à l’Université de Fribourg, cofondateur d’Eco’Diagnostic et chroniqueur pour Bilan, dénonce la déficience des données officielles, en comparaison internationale.

Crédits: Illustration: Sesame/Getty images

Dans vos recherches consacrées à l’économie helvétique, vous affirmez vous heurter régulièrement aux limites imposées par la disponibilité des données statistiques. Que voulez-vous dire?

Les informations relatives aux entreprises sont rares et agrégées, donc peu précises. L’Office fédéral de la statistique (OFS) refuse de croiser les données, y compris pour des mandats publics issus par exemple du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), alors que le numéro d’identification des entreprises le permettrait.

Dans quels domaines la Suisse manque-t-elle de statistiques?

Les données sur les créations et disparitions d’entreprises ne permettent pas des études de cohorte à large échelle. C’est-à-dire des études dynamiques sur la base des «microdonnées», fort en vogue aujourd’hui. A ma connaissance, l’OFS ne collecte pas non plus les données financières des entreprises, sauf des données comptables agrégées sur échantillon, et refuse de communiquer les données comptables individuelles de l’échantillon. Les seules indications publiées systématiquement sur toutes les entreprises concernent le nombre d’emplois.

Qu’est-ce qui empêche l’OFS de récolter ces données?

Il ne s’agit pas d’un problème de récolte de données, car les éléments financiers clés des entreprises helvétiques existent dans différents registres (notamment les déclarations de la TVA). Au contraire, l’enjeu se situe au niveau de leur mise en forme et de l’accès à ces données à des fins d’analyse, même au plus haut niveau des services publics chargés de la conduite de la politique économique. Il n’y a pas en Suisse de relevé systématique de données comptables et financières des entreprises, comme en France (Centrale des bilans) ou en Allemagne (Bundesanzeiger) et dans d’autres pays de l’Union européenne. Autrement dit, les entreprises ne sont pas obligées de déposer leurs comptes auprès d’un organisme ad hoc.

Comment l’expliquez-vous?

A mon avis, il s’agit d’un parti pris politique partant de l’idée que l’information nourrit des velléités d’intervention, lesquelles sont appréhendées a priori avec suspicion, de crainte qu’elles n’interfèrent avec les dynamiques de marché. Pourtant, et paradoxalement, le refus d’exploiter certaines données financières du tissu économique empêche de vérifier l’existence des postulats essentiels de l’économie de marché, notamment l’absence de positions dominantes. Cette déficience dans les statistiques officielles donne peut-être l’avantage de la primeur de l’information aux associations faîtières de l’économie qui réalisent des enquêtes auprès de leurs membres. Cela peut avoir son poids dans les débats publics. A cela s’ajoute le souci de ne pas accabler les entreprises de demandes «bureaucratiques».

Avez-vous transmis vos remarques à l’OFS?

Oui, tout au long des années, lors de mes différents contacts et discussions avec ses responsables ou via le Seco. Je pense que l’OFS connaît très bien le problème, car il est confronté à de multiples demandes, y compris pour la recherche. Davantage de transparence passe par une modification de la législation et de la philosophie politique sous-jacente. Peut-être que les lacunes observées lors de l’attribution des aides aux entreprises liées à la crise sanitaire permettront de remédier à cette situation.

(Crédits: Cabrera)

Dans quelles études avez-vous été frustré par l’absence de données?

La liste est longue. Au cours des vingt dernières années, nous avons réalisé, notamment dans le cadre des travaux de l’OCDE ou de l’Observatoire européen des PME, un certain nombre d’études, notamment comparatives, sur la structure financière, l’internationalisation, les faillites d’entreprises, ainsi que sur les dynamiques de marché. Et à chaque fois, nous avons été confrontés à la faiblesse des statistiques suisses en comparaison internationale.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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