Bilan

Sociétés familiales: le bon filon?

L’actionnariat familial est un gage de pérennité et souvent de surperformance mondiale. Mais cette structure comporte aussi certains risques spécifiques, selon les experts.

Une bonne pratique: établir un pacte familial empêchant toute offre d’achat, comme l’ont fait les héritiers d’Hermès.

Crédits: Edward Berthelot/Getty images

Investir dans les sociétés familiales permettrait de surperformer la cote mondiale, si l’on en croit Pictet. La banque genevoise lance un fonds de placement axé sur les sociétés familiales cotées en bourse. Non limité à une région, il cible le monde. Les sociétés du fonds, qui incluent Hermès et L’Oréal, mais aussi Roche ou Dassault et des groupes de taille moyenne comme Veeva Systems, sont actives pour près de moitié dans le secteur de la consommation. «Dans les différentes régions du monde, les sociétés familiales forment l’épine dorsale de la société, explique Alain Caffort, coresponsable de la gestion du fonds. Elles représentent entre 40 et 70% des PIB des différents pays, et plus de 50% des emplois privés.» Un dénominateur commun à ces sociétés: leur profitabilité et performance en général supérieures, selon les études analysées par Pictet.

Alain Caffort note une profitabilité en général supérieure. (Crédits: Edward Berthelot/Getty images)

46% de surperformance

L’un des premiers à avoir lancé un véhicule axé sur les sociétés familiales en 1996 est l’asset manager français Oddo, avec son fonds Génération, mais il ne cible que l’Europe. Sur dix ans, le fonds a généré 7,9% de performance par année en moyenne, une performance qui reflète en bonne partie les marchés français et allemand, fortement pondérés dans le fonds. «Jusqu’ici, note Alain Caffort, peu de véhicules proposaient une sélection globale. Le fonds Pictet-Family vise à combler ce manque. Il investit dans un univers composé par un tiers en Europe, un tiers en Amérique du Nord, et un tiers dans le reste du monde.»

Sur cet univers mondial, la banque a opéré une simulation (backtesting) de la performance, qui montre une surperformance de plus de 46%, entre fin 2006 et fin 2019, par rapport au MSCI All Country. «Nous estimons que le «facteur famille» a contribué à 87% à cette surperformance», indique Alain Caffort. L’aspect familial met en jeu l’identité personnelle, la réputation, impose une approche de long terme, le désir d’éviter qu’un scandale environnemental ou autre ne soit associé au nom de la famille. Cela explique pourquoi une famille adoptera plus volontiers une croissance de qualité, et au final une forme de responsabilité sociale. Les sociétés familiales réinvestissent typiquement les deux tiers de leurs profits dans l’entreprise, contre 54% pour les sociétés non familiales, selon le gérant de Pictet. Leur bilan est en outre souvent plus solide, comporte moins de dettes, car il s’agit de transmettre l’affaire à la prochaine génération.

Moins mercenaires dans leur approche, «les fondateurs d’entreprises familiales ne se paient pas de salaires astronomiques», estime Hakan Hillerstrom, expert basé à Genève qui conseille plus de 140 entreprises familiales et family offices dans 20 pays. Mais il relève quelques risques spécifiques aux actionnaires familiaux: celui de népotisme, quand un membre de la famille est nommé à la direction sans réunir les compétences nécessaires. «C’est un choix dangereux de confier des responsabilités de gestion à un membre de la famille», convient un autre expert international en droit financier et commercial. Cet ancien conseiller de grandes familles cite l’exemple d’InBev, plus grand groupe brassicole: «Les actionnaires n’ont jamais nommé un membre de la famille comme CEO. Ils ont toujours cherché des compétences externes, et c’est cela qui a propulsé le groupe à sa dimension mondiale, ce qu’ils n’auraient pu faire avec une gestion uniquement familiale.» De même, il cite l’exemple de Liliane Bettencourt, héritière de L’Oréal, qui, de son vivant, ne s’était pas occupée de la gestion, mais l’avait confiée à un très bon CEO, lui donnant beaucoup de liberté, tandis qu’elle était la garante d’une stabilité de l’actionnariat. «Nommer un membre de la famille à la gestion ôte une grande liberté. Cela devient beaucoup plus compliqué lorsqu’il faut s’en séparer.» Pour cet avocat, le schéma idéal est d’avoir un actionnariat de référence stable, qui ne regarde pas les chiffres trimestriels, et un CEO compétent et extérieur à la famille. «Les Schindler ont la bonne combinaison. La famille actionnaire (les Schindler et Bonnard disposent d’une convention d’actionnaires détenant 71% des voix,ndlr) ne s’intéresse pas aux résultats du prochain trimestre, tandis qu’un CEO compétent se charge de la gestion.»

Hakan Hillerstrom conseille la vigilance face au népotisme. (Crédits: Edward Berthelot/Getty images)

Des successions délicates

Toujours au chapitre des risques, Hakan Hillerstrom cite les conflits au moment de la succession. Et la nécessité d’un pacte actionnarial pour définir clairement les règles. «Il est parfois difficile de préserver l’engagement financier lors des changements de génération.» Le pacte familial est également important pour empêcher des offres d’achat, comme dans le cas d’Hermès, dont les actionnaires se sont resserrés autour d’un tel pacte à la suite de la tentative de rachat par LVMH en 2010.

Par ailleurs, les fondateurs peinent souvent à transmettre le flambeau ou même à désigner parfois un successeur, comme en témoignent les cas de Warren Buffett (Berkshire Hathaway), Klaus Schwab (World Economic Forum), ou de feu Ingvar Kamprad (Ikea).

Mais les entreprises familiales ont clairement le vent en poupe. «En 2009, les sociétés familiales avaient rebondi plus vite que les autres, et aujourd’hui, avec un bilan plus solide, elles ont de fortes chances de gagner des parts de marché, ayant eu les moyens de réinvestir plus vite que les autres», estime Alain Caffort, qui y voit un bon augure pour le lancement du fonds Pictet. En 2018, Pictet, elle-même une entreprise de type familial dirigée par des associés sous forme de commandite par actions, est devenue le sponsor du Prix de l’IMD consacré aux meilleures entreprises familiales (Global Family Business Award).

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

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