Bilan

Severin Lüthi, ses dix leçons de management

L’entraîneur a favorisé la troisième jeunesse de Federer, l’avènement de Wawrinka et la saga de la Coupe Davis. Un coaching efficace, dont voici les clés.
  • Pour Severin Lüthi, «un entraîneur doit s’adapter à chaque joueur».

    Crédits: Di Nolfi/Keystone
  • Le Bernois, entouré de ses deux «employeurs» Stanislas Wawrinka et Roger Federer.

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  • Roger Federer, Stanislas Wawrinka et Severin Lüthi étaient à Genève du 12 au 14  septembre pour la demi-finale de Coupe Davis contre l’Italie.

    Crédits: Di Nolfi/Keystone
  • Roger Federer, Stanislas Wawrinka et Severin Lüthi étaient à Genève du 12 au 14  septembre pour la demi-finale de Coupe Davis contre l’Italie.

    Crédits: Thomann Sven/Blicksport/RDB
  • Roger Federer, Stanislas Wawrinka et Severin Lüthi étaient à Genève du 12 au 14  septembre pour la demi-finale de Coupe Davis contre l’Italie.

    Crédits: Thomann Sven/Blicksport/RDB

Il aurait pu poser pour la campagne d’affichage du quotidien Le Temps: «Un jour ou l’autre, le temps vous donnera raison.» Pour Severin Lüthi, 38 ans, l’heure de la revanche a sonné du 12 au 14  septembre à Palexpo avec la demi-finale de Coupe Davis contre l’Italie.

Décrié à ses débuts, présenté comme un homme de paille lorsqu’un coup de force des joueurs l’installa en septembre 2005 sur la chaise de capitaine en lieu et place de Marc Rosset, le Bernois est aujourd’hui salué dans le monde du tennis. Les entraîneurs de Roger Federer passés (Paul Annacone, José Higueras) ou présent (Stefan Edberg) ont salué ses mérites. Marc Rosset, qui aurait pu lui garder quelque rancœur, applaudit, beau joueur, celui qui pourrait conduire la Suisse à sa première finale depuis 1992.

Furieusement tendance, il vient même de signer deux contrats de sponsoring privés (avec l’aval de Federer), l’un avec l’horloger Louis Erard, l’autre avec la société d’assurance de garantie de loyer Firstcaution. Modeste joueur suisse (600e mondial en 1995), Séverin Lüthi était considéré comme un tennisman talentueux mais trop «cérébral». Un défaut dont il a fini par faire une qualité mise au service des autres, dans un style très personnel.

1. La com’ ne sert à rien

Le monde du coaching sportif se divise en deux catégories: il y a les entraîneurs en costume et il y a les entraîneurs en survêtement. Severin Lüthi revendique clairement son appartenance à la seconde catégorie. Ce Droopy des stades ne fait aucun effort vestimentaire et a souvent l’air de sortir du lit. Il ne fait pas de déclaration tapageuse, ne calcule pas trois coups d’avance chaque fois qu’il ouvre la bouche.

Il l’avait dit lui-même à la RTS le jour de sa nomination: «Chacun est différent, je vais rester tel que je suis.» Promesse tenue, à cent lieues des gesticulations d’un José Mourinho. Son management est entièrement tourné vers l’intérieur; l’extérieur (la presse, le public) ne l’intéresse pas. «Parler dans les médias quand tout va bien vous oblige aussi à aller parler quand ça va moins bien», fait-il remarquer.

2. Vive la «tennis credibility»

S’il n’a aucune espèce de charisme, Severin Lüthi tire sa légitimité de sa crédibilité comme coach, elle-même nourrie de ses très grandes facultés d’analyse. Il ne livre pas un entrain mais une analyse. Derrière le capitaine effacé se cache une personne éminemment intelligente et respectée, un fin tacticien à qui Federer et Wawrinka ont souvent rendu hommage. «Il fait un boulot fantastique», soutient le Bâlois.

«Il m’apporte beaucoup plus qu’on ne pourrait le croire», assure le Vaudois, qui développe: «Seve me connaît, il sait comment me calmer dans les moments de frustration, comment me pousser, me motiver.» Ainsi, c’est Lüthi qui remit Wawrinka sur pied en juin 2012 après une énième déconvenue à Wimbledon. Plutôt que de lui apporter des réponses, il l’obligea à se poser les bonnes questions.

3. S’adapter au joueur, non l’inverse

La méthode Lüthi? Lui-même serait en peine de vous l’expliquer. «Mon idée, c’est qu’un entraîneur doit s’adapter à chaque joueur. Je n’impose rien. Bien sûr, il est bon comme coach d’avoir une ligne directrice mais, si on trace une ligne droite, il y aura toujours des pertes à gauche et à droite.» L’important, c’est donc d’adapter son discours. Et de ne pas oublier une règle d’or: «Vous pouvez être le meilleur coach, si les joueurs ne sont pas bons, vous n’aurez pas de résultat.» Démonstration en Coupe Davis où la Suisse a remporté 85% de ses rencontres avec Federer et en a perdu 75% sans lui.

4. Un leadership partagé

Le coach Lüthi propose mais n’impose rien. «J’ai la chance d’avoir affaire à des joueurs suffisamment intelligents et humbles pour respecter une décision prise, pour peu qu’elle leur paraisse justifiée, bien sûr.» Il prétend «savoir être ferme» quand la situation l’exige mais privilégie la participation collective. «Se mettre à écouter tout le monde quand ça ne va pas, c’est déjà trop tard et ça peut devenir très dangereux.» Le rôle du coach de tennis requiert donc un maximum de doigté. «Mon but est d’aider le joueur. Mais à la fin, c’est lui qui est le chef de son entreprise.» Au sens figuré mais aussi au sens propre.

5. Bien faire et laisser dire

Très critiqué quand l’équipe de Coupe Davis fut deux fois reléguée dans la division européenne, Severin Lüthi fit le dos rond sans chercher à s’expliquer. «Il est clair que vous préférez entendre parler en bien de vous plutôt que le contraire, mais je crois que vous pouvez faire tous les efforts que vous voulez, vous n’empêcherez pas les gens de croire ce qu’ils ont envie de croire. Avec Roger, on s’est toujours dit: «On sait ce qu’on fait et pourquoi.»

Aujourd’hui que les vents ont tourné, il reste tout aussi circonspect. «Dépendre de l’amour des gens, c’est trop instable. Parfois vous avez bien travaillé et le résultat n’est pas là. Où est la vérité? Dans dix ans, peut-être que je serai fier de tout cela. Mais pas maintenant.»

6. Rester calme

Sur sa chaise de capitaine, Severin Lüthi étonne par son calme. Il parle peu, parfois pas du tout. Une attitude qu’il revendique. «C’est mon caractère. C’est vrai que j’aimerais parfois être moins dans le contrôle, me lâcher plus, être euphorique. Mais sur le court, mon rôle est de rester calme. Il y a suffisamment d’excitation autour des joueurs pour ne pas en rajouter une couche. Bien sûr, pousser des grands cris, faire de grands gestes, ça passerait mieux à la télé mais ce n’est pas ce dont les joueurs ont besoin. Je ne suis pas là pour faire le show.»

7. Le bon sens avant les grands principes

Le pragmatisme avant le dogmatisme. Cas pratique avec l’arrivée tardive de Roger Federer en avril dernier pour la rencontre contre le Kazakhstan: attendu le lundi, Federer n’arrivera que le mercredi. Lors de la conférence du mardi, la presse s’en étonne. Où est Roger? Officieusement: auprès de son épouse, qui fête son anniversaire. Officiellement? Il n’y aura pas de version officielle, juste quelques vagues explications de Lüthi. Certains journalistes s’enflamment, parlent de perte d’autorité du capitaine.

Lüthi ne bronche pas, quitte à passer pour un fantoche. Le lendemain, Federer arrive enfin. Le dimanche, il gagne le match décisif. Arrivé bien avant, Wawrinka est lui passé au travers. Lüthi avait eu raison de faire confiance à sa star. 

8. L’intelligence situationnelle

Pas d’embrouille connue, pas d’ego mal placé, Severin Lüthi ne voit jamais dans l’autre entraîneur qui accompagne Federer un rival mais bien un allié. Rosset, Edberg, Deniau, Higueras, Annacone: autant de noms prestigieux derrière lesquels il s’est effacé, autant de gens avec lesquels il a travaillé en bonne intelligence. «Nos échanges sont toujours allés dans le bon sens. De chacun j’ai pu prendre le meilleur.»

9. Never complain, never explain

«Si je ne donne quasi pas d’interviews, c’est simplement que j’estime qu’on a davantage à perdre qu’à gagner dans cet exercice. Une petite phrase mal interprétée peut rapidement mettre le feu aux poudres. Souvent, il n’est pas utile d’expliquer le pourquoi d’une décision, et les gens ne vous croient d’ailleurs pas. Et puis, on ne peut pas tout expliquer. Certaines choses doivent rester à l’intérieur du groupe. Je laisse les joueurs s’exprimer s’ils en ont envie.»

10. Une solution simple aux situations complexes

Severin Lüthi est l’entraîneur de Roger Federer et de Stanislas Wawrinka. Salarié par eux (Federer l’emploie 225  jours par an), il est leur capitaine en Coupe Davis et doit parfois assister à leur confrontation sur le circuit ATP. Bizarre? Sans doute. Complexe? Pas pour lui. Si Roger ou Stan va loin à l’US Open, il restera avec lui et rejoindra l’équipe de Coupe Davis plus tard. Si Stan et Roger s’affrontent, il s’assiéra dans le box de Federer.

Le cas s’est produit en finale à Monte-Carlo, ce printemps. Après avoir coaché Wawrinka toute la semaine, il l’a vu battre Roger depuis le camp d’en face. «Ils se sont échauffés ensemble, nous avons été au restaurant ensemble… Je suis content que les deux soient capables de partager les choses ainsi.» Ou comment joindre Lüthi à l’agréable.  

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