Bilan

«Salt n’est pas moins suisse que Swisscom»

Pascal Grieder, CEO de Salt, se déclare satisfait du développement de sa société mais considère que Swisscom jouit d’une situation privilégiée unique en Europe. Par Philippe Monnier

Pascal Grieder met l’accent sur «l’innovation, l’excellent rapport qualité-prix… mais avant tout la simplicité».

Crédits: François Wavre/Lundi13

Créé en 1999 sous la dénomination Orange, Salt Mobile SA (abrégé Salt) a changé plusieurs fois de propriétaires: Orange PLC, France Télécom et Apax Partners se sont succédé avant le rachat en janvier 2014 par Xavier Niel (via sa société holding NJJ Capital) pour la somme de 2,8 milliards. Cinq mois plus tard, le troisième opérateur de téléphonie mobile en Suisse a été rebaptisé Salt. Actuellement, cette société communique un chiffre d’affaires annuel légèrement supérieur à un milliard de francs et un effectif de 790 employés (équivalent plein-temps).

Salt n’a pas seulement changé d’actionnaires, de raison sociale et de marque, mais également de direction générale. En septembre 2018, le choix du conseil d’administration – présidé par Xavier Niel – s’est porté sur Pascal Grieder, alors âgé de 41ans. Titulaire d’un doctorat de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, le nouveau CEO de Salt a commencé sa carrière en 2005 chez McKinsey, cabinet de conseil en management. Par la suite, il a été élu partner (associé) en 2012 puis managing partner digital de McKinsey Switzerland en 2015. En tant que consultant, Pascal Grieder a conseillé pendant plus de dix ans divers fournisseurs internationaux de télécommunication. C’est à Renens, dans son siège tout empreint de sobriété, que Pascal Grieder a reçu Bilan pour une grande interview en «hochdeutsch».

Avec votre propriétaire unique, vous avez une structure actionnariale très différente de celle de Swisscom et de Sunrise. Quelles en sont les conséquences?

NJJ Capital détient en effet 100% de Salt et les représentants de cette société siègent dans notre conseil d’administration. Le fait d’avoir un propriétaire unique nous permet non seulement, d’être guidés par une vision à long terme mais surtout d’accélérer les processus de décision. Cela a, par exemple, permis la mise en place de l’offre Salt Fiber.

La majorité des actions de Swisscom est détenue par la Confédération; en plus, Swisscom a le terme «Swiss» dans son nom. Est-ce que cela fausse un peu la concurrence?

Je ne peux pas vraiment évaluer l’impact de ces deux éléments, mais ils ne sont certainement pas négatifs pour l’opérateur historique. En ce qui nous concerne, même si nous n’avons pas le terme «Swiss» dans notre raison sociale, nous ne sommes certainement pas moins suisses que Swisscom.

Il est plus difficile d’acquérir un nouveau client que de conserver un client existant. Un avantage pour l’ancienne régie fédérale?

Certainement! Et force est de constater que de nombreuses entreprises et personnes privées sont, par inertie, depuis toujours clients de l’opérateur historique. Cette situation privilégiée dont jouit Swisscom est unique en Europe. Pourtant, lors d’un changement d’opérateur, les gains sont énormes. Notre produit internet, qui comprend TV et téléphonie fixe, offre plus de 10 fois plus de performance à un tiers du prix des produits Swisscom.

En tant que CEO de Salt, sur quels éléments prioritaires mettez-vous l’accent?

L’innovation, l’excellent rapport qualité-prix… mais avant tout la simplicité car elle est synonyme de vitesse d’exécution et de flexibilité. Je me réfère autant à la simplicité vis-à-vis de nos clients qu’à l’interne.

Siège de Salt à Renens: «Nous économisons sur tout ce qui est invisible pour nos clients.» (Crédits: Jean-Christophe Bott/Keystone)

Quels sont vos produits (ou activités) déficitaires mais générateurs de grands bénéfices indirects?

Nous en avons peu, mais je citerais notre politique d’ériger des antennes sur l’ensemble du territoire suisse; cette activité n’est pas rentable en soi, mais elle nous permet de tenir notre promesse de fournir aux consommateurs suisses un réseau de classe mondiale.

Dans un autre registre, nous sommes les seuls à proposer encore des téléphones portables à zéro franc, à condition que le client souscrive à un abonnement d’une certaine durée.

Créer une marque coûte très cher. Pourquoi avez-vous changé de marque (et de raison sociale) en 2015? Etiez-vous à ce point insatisfait de l’image véhiculée par Orange?

Le contrat d’acquisition d’Orange en Suisse permettait au nouveau propriétaire d’utiliser la marque Orange pendant un certain temps et prévoyait un rebranding. Ce dernier a été réalisé en 2015.

Avec la même marque, vous ciblez autant les grosses sociétés que les PME et les privés. Avez-vous considéré l’utilisation des différentes marques?

Pour être précis, notre marque est Salt, mais nous utilisons aussi la sous-marque Salt Business pour les entreprises et la marque L’ABO dans le cadre de notre partenariat avec La Poste.

Salt proposera la 5G à ses clients «avant la fin de l’année 2019», promet son CEO. (Crédits: Salt)

Vous ciblez le segment «haute qualité à bas prix». Etant donné que la qualité entraîne des coûts, parvenez-vous à dégager des marges suffisantes?

Ce que nous visons est bien sûr un peu la quadrature du cercle, mais je pense que nous l’avons résolue. C’est ce que démontrent les très bons résultats obtenus lors de divers tests indépendants au cours des derniers mois.

Concrètement, nous investissons massivement dans tout ce qui est important pour nos clients, notamment la qualité du réseau et le service à la clientèle; en revanche, nous économisons au maximum sur tout ce qui est invisible pour nos clients, par exemple notre siège à Renens.

Il n’est pas aisé de comparer les offres de téléphonie mobile, notamment à cause de l’opacité des coûts totaux. Pensez-vous que l’image d’un opérateur est l’élément déterminant?

En effet, je pense que le marketing et l’image sont absolument clés. C’est notamment pour cela que nous tablons beaucoup sur les innovations technologiques (Apple TV, Salt Fiber) qui renforcent la valeur de notre marque et qui nous confèrent le statut de pionniers en Suisse.

Selon la ComCom (fin 2018), votre part de marché dans la téléphonie mobile est de «seulement» 17%. Souffrez-vous d’un manque d’économie d’échelle par rapport à vos concurrents?

Le fait d’être plus petit nous apporte aussi des avantages. Nous sommes plus proches de nos clients, plus flexibles et pouvons prendre des décisions et réagir plus rapidement. Et sur le plan de l’efficacité, nous sommes dans une très bonne position.

Concernant la 5G, Sunrise et Swisscom sont déjà passablement avancés malgré les oppositions. Quid de Salt?

Chez nous, la 5G sera disponible avant la fin de l’année 2019. Nous introduisons cette technologie sans précipitation car nous pensons que notre offre actuelle est très forte, notamment en ce qui concerne la bande passante et le taux de disponibilité. En outre, nous ne ressentons pas de pression de la part de nos clients pour une mise en place rapide de la 5G.

Néanmoins, à plus long terme, je pense que la 5G est absolument essentielle en Suisse; sans cette technologie, l’accroissement prévisible du volume de données amènerait une détérioration du niveau actuel de service.

Etes-vous sûr et certain que la 5G ne présente aucun danger pour la santé?

Absolument! Les fréquences concernées ont déjà été utilisées par le passé. Nous avons plus de vingt ans d’expérience avec les téléphones portables et il n’y a aucune évidence quant à leur dangerosité.

Et même s’il y avait des problèmes avec les radiations, la très grande majorité d’entre elles sont générées par les téléphones portables eux-mêmes et non pas par les antennes. Finalement, plus le nombre d’antennes est grand, plus les radiations sont réduites.

Vous commercialisez non seulement des téléphones mobiles d’Apple et de Samsung, mais également de Huawei. Etes-vous inquiets quant à la confidentialité des données?

Pas le moins du monde! Si la moindre faiblesse de sécurité avec les téléphones mobiles de Huawei avait été décelée, elle aurait été immédiatement rendue publique, notamment par tous ceux qui cherchent à nuire à cette société chinoise. En conclusion, il n’y a pour l’instant aucune évidence de problèmes de sécurité.


(Crédits: Wavre)

Pascal Grieder: «J’ai dû apprendre la gestion d’une équipe très hétérogène»

Xavier Niel est copropriétaire du groupe de presse Le Monde. Quelles synergies entre la presse et un opérateur de télécommunication?

Je n’en vois aucune.

Est-ce que Xavier Niel a prévu des investissements dans la presse suisse?

Je pense que mieux vaudrait poser cette question directement à lui.

Vous êtes passé directement d’un rôle (très intellectuel) de consultant McKinsey au poste (beaucoup plus émotionnel) de CEO. Avec une année de recul, quels ont été les principaux défis?

Ce sont en effet des jobs complètement différents. Mes activités chez McKinsey m’ont permis d’acquérir une compréhension approfondie et élargie de l’industrie des télécommunications. Par contre, en tant que CEO de Salt, j’ai découvert de nouveaux domaines, notamment les relations avec la presse et les interactions avec le marché des capitaux. Et, surtout,
j’ai dû apprendre la gestion d’une équipe très hétérogène. Ce dernier point me plaît tout particulièrement parce que j’ai toujours été à l’aise dans les relations interpersonnelles.

Est-ce que l’acquisition du câblo-opérateur UPC par Sunrise aurait été justifiée?

Naturellement, nous avons suivi de très près cette tentative d’acquisition, mais je préfère
ne pas m’exprimer sur le bien-fondé de cette démarche ou sur le prix de la transaction.

Etes-vous intéressé à acquérir UPC ?

Nous sommes très focalisés sur notre stratégie de l’Alleingang (du cavalier seul) et nous sommes convaincus que cette approche est la plus appropriée pour nous.

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