Bilan

Réussir en politique: le poids du père

Les individus qui briguent les plus hautes fonctions politiques présentent des parcours de vie similaires. Ils sont ainsi, souvent, le fils ou la fille d’un père manquant.

  • Winston Churchill (1898) : «Vous deviendrez un bon à rien social», lui écrivait son père.

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  • Bil Clinton (1979) n’a pas connu son père biologique et a grandi auprès d’un alcoolique.

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  • «A part d’un père, je n’ai manqué de rien», affirme Nicolas Sarkozy (1976).

    Crédits: AFP

Les enfances privées de père donnent-elles naissance à des chefs d’Etat? C’est du moins la thèse de la journaliste Emilie Lanez. Pour l’auteure du livre Même les politiques ont un père, être le fils ou la fille d’un père distant, faible, violent, alcoolique ou mort favorise l’ascension politique. 

Elle précise que l’absence peut avoir plusieurs visages. «Les pères ont mille façons de manquer: ils peuvent être négligents, ignorer leurs enfants, les rabrouer, les humilier ou encore les écraser. Ils peuvent aussi les étouffer de tendresse et les contraindre à réparer leurs propres blessures.»

Les enfants dont le père était distant

Randolph Churchill, par exemple, méprisait Winston, son turbulent fils aux cheveux roux. «Vous deviendrez un bon à rien social», lui écrivait-il. Victime du syndrome de l’enfant battu, Winston vénérait ce père distant, quêtant vainement son approbation. 

Lorsque ce dernier meurt de la syphilis le 24 janvier 1895, celui que les Britanniques surnommeront affectueusement le Vieux Lion déclarera n’avoir désormais plus «qu’à réaliser ses ambitions et honorer sa mémoire». Ce qu’il fit, démontrant sa bravoure sur trois champs de guerre, emportant quatorze élections et dirigeant le Royaume-Uni durant la Seconde Guerre mondiale, puis de nouveau de 1950 à 1955. 

Détail révélateur, l’illustre premier ministre expirera son dernier souffle le 24 janvier 1965, à la date d’anniversaire de la mort de son père précisément.

Quant à George W. Bush, l’ancien président des Etats-Unis s’est épuisé à gagner l’attention de son père. Vains efforts. 

«Le soir de 1994 où il apprend son élection au poste de gouverneur du Texas, il téléphone à son père qui feint de ne pas entendre ce qu’il lui annonce, tout à sa tristesse d’apprendre que son autre fils, Jeb, a échoué en Floride, écrit Emilie Lanez. George W. persévère. Unique chef de l’Etat américain à être
le fils d’un président, il est parvenu à obtenir que son père le regarde.»

L’ex-président français Nicolas Sarkozy a quant à lui déclaré: «A part d’un père, je n’ai manqué de rien.»
«Le pire est que son père lui fait défaut consciemment. Il vit, s’amuse, voyage, dessine et choisit de manquer. Est-il pire absence paternelle que celle qui est voulue?» 

Ainsi, selon Pal Sarkozy, tous ses enfants lui ressemblent à l’exception de Nicolas, qui n’a malheureusement pas hérité de ses «bons gènes». «Lorsqu’on me demande ce que j’ai ressenti à la naissance de Nicolas, je réponds qu’il fut la conclusion logique d’une très bonne nuit passée avec ma femme», dit-il. Pour expliquer la vocation politique de son fils, il affirme par ailleurs ce qui suit: «Pour faire de la politique, il faut avoir des complexes. Nicolas en a beaucoup.»

Dans le livre Mes météores, l’ancienne garde des Sceaux française Christiane Taubira exécute enfin son géniteur en quelques mots. «Maman nous imposait de passer un dimanche sur quatre chez notre père, vieux grincheux tenant boutique. Nous n’aimions qu’un moment de la journée, celui où nous lui piquions des bonbons. [...] Ce divertissant exploit accompli [...], nous détestions tout le reste du temps passé aux côtés de cet individu antipathique. [...] Je l’apprendrai longtemps après [...], il facturait à maman le lait de nos biberons. J’espère qu’il grille en enfer.»

Les orphelins surreprésentés parmi les premiers ministres

Lucille Iremonger, auteure d’une enquête sur les premiers ministres anglais, est quant à elle arrivée à ce curieux constat: parmi les 24  premiers ministres précédant Churchill à Downing Street,
15 sont orphelins de père et deux sont nés de père inconnu. «Dix-sept sur vingt-quatre, ce sont 62% de ces éminents politiques qui ont perdu leur père avant d’avoir atteint leurs 15 ans. Durant cette même période, seuls 1% des enfants britanniques ont connu ce même sort.» 

Outre-Atlantique, parmi les orphelins, citons Bill Clinton qui n’a jamais connu son père. William Jefferson Blythe s’est en effet tué trois mois avant sa naissance. Plus tard, sa mère épousa Roger Clinton, un alcoolique. «Le jeune Bill se bat alors avec ce dernier pour l’empêcher de rouer sa mère de coups. Etrangement, à l’âge de 15 ans, il choisit de porter le patronyme de son beau-père et devient William Clinton. Fils d’un mort et beau-fils d’un bourreau», analyse Emilie Lanez.

Prendre sa revanche et vouer sa vie à ses pairs

Quel est le mystérieux lien entre ce défaut parental et le choix de consacrer sa vie à gouverner celle des autres? Pour Emilie Lanez, «ces enfants de pères défaillants sont contraints, à l’âge où leurs camarades lancent encore des fléchettes sur les troncs d’arbre, à jouer les chefs de famille de substitution.»
En somme, ils apprennent à diriger. 

En outre, et dans la mesure où ils sont amenés à pallier les manques du père, ces individus exercent très tôt leur sensibilité. Une acuité psychologique utile pour manœuvrer plus tard parmi les militants. 

Enfin, pour le professeur en psychiatrie Justin Frank, ces enfants réussissent brillamment en politique parce qu’ils développent un défaut utile: l’ingratitude. «Ils sont convaincus de ne rien devoir à personne. Ingrats, ils savent trahir, écarter, oublier.» 

Dernier point, mais non des moindres: ces jeunes personnes éprouvent un impérieux besoin de combler un gouffre affectif. A défaut d’avoir été aimées par leur père, elles vouent leur vie à l’être par leurs pairs. Ne pas avoir été aimé, ou si peu, ou si mal, donne envie de forcer la main du destin et de prendre sa revanche sur les humiliations d’enfance. 

«Il arrive que des pères n’aient pas fait défaut à leur enfant. Ceux-là, dirait-on, permettent moins le besoin de se rendre publiquement aimables, assure Emilie Lanez. C’est ainsi: on réussit mieux en politique quand on a manqué de père.» 

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste freelance. Elle collabore régulièrement avec plusieurs médias dont Bilan et Le Temps. Ses sujets de prédilection: le management et le leadership.

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