Bilan

Raffeisen, la banque préférée des Suisses

Alors que les amendes pleuvent sur les grandes banques, les petites Raiffeisen gagnent en popularité. Une idée venue d’Allemagne.
  • Pierin Vincenz préside la direction de Raiffeisen Suisse depuis 1999.

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Né dans le Westerwald, le maire Friedrich Wilhem Raiffeisen (1818-1888) est le premier à avoir créé une coopérative agricole.

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Portraits du fondateur, le curé Traber.

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Portraits du fondateur, le curé Traber entouré des organes directeurs de l’Union en 1925.

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Le logo Raiffeisen a évolué pendant trente ans, jusqu’à trouver sa forme actuelle.

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Mai 1917, les débuts de l’Union Raiffeisen. Le salon du directeur suffit à réunir tous les employés.

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • L’Union vend des tirelires domestiques dont seuls les employés peuvent ouvrir la serrure.

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Un document décrit en 1939 la «Caisse Raiffeisen modèle»: «Tout y est simple, mais bien disposé.»

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Pendant la Seconde Guerre mondiale, les documents et valeurs sont entreposés dans des sacs.

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Dans les années 70, les caisses se modernisent, avec l’achat d’ordinateurs à cartes magnétiques.

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Publié dès 1912, le «Raiffeisenbote» est rebaptisé en 1988 le «Panorama».

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG
  • Une agence en bordure de la plaine de Plainpalais a été inaugurée le 3 mars par la Banque Raiffeisen Région Genève Rhône.

    Crédits: Photos tirées du livre «Raiffeisen, une histoire d’hommes et d’argent», 2000, Ed. Huber & CO. AG

La première caisse Raiffeisen opérationnelle en Suisse a été fondée par un curé de village, Johann Traber, en 1899. Après des débuts laborieux, le système Raiffeisen remporte succès sur succès. 2013 a été pour ce groupe un exercice record: le bénéfice brut a pour la première fois franchi la barre du milliard (+15,2%). Et le bénéfice net s’est établi à 717 millions de francs, un record absolu dans l’histoire de Raiffeisen.

En fait, cette saga a démarré en Rhénanie, dans la région allemande du Westerwald. Un certain Friedrich Wilhelm Raiffeisen (1818-1888) fut confronté à une grande pauvreté dans les villages dont il avait la charge. Une maladie de la pomme de terre et deux mauvaises récoltes de céréales avaient durement touché la population. Ne pouvant s’en accommoder, il créa un fonds de bienfaisance. Alimenté par les membres fortunés de la commune, ce fonds permit de payer les vivres pour les distribuer ensuite à crédit à ceux qui étaient dans le besoin. Une boulangerie communautaire compléta l’institution.

Trois ans après cette famine, il fonda en 1846 une association d’entraide, qui allait devenir la première caisse Raiffeisen au monde. Pendant la vingtaine d’années que durèrent ses fonctions de maire, il développa son célèbre modèle de la caisse de prêt sous forme d’une coopérative fondée sur les principes de l’effort personnel, de l’entraide et de la solidarité.

On peut résumer les principes de base ainsi: «Un pour tous, tous pour un», comme les fameux mousquetaires. Cette responsabilité solidaire augmenta la réputation de solvabilité face aux tiers. Des conditions sévères étaient imposées aux débiteurs. Ils devenaient obligatoirement sociétaires et étaient tenus de produire des garanties ainsi que de payer des frais d’amortissement. Le principe était que «celui qui ne veut pas travailler ne mange pas non plus».

Un modèle catholique

Le modèle de Friedrich Raiffeisen a suscité un grand intérêt bien au-delà des frontières. Son livre de plus de 200 pages expliquant les fondements de sa caisse fut réédité à maintes reprises et fut même traduit en Italie, en Hongrie et en Espagne. En Suisse, le premier à s’y être intéressé fut sans doute un ancien pasteur: le Bernois Edmund von Steiger. Ce conseiller d’Etat parvint à inciter la création de trois coopératives de crédit, mais celles-ci ne se rattachèrent pas à l’Union Suisse des Banques Raiffeisen fondée en 1902.

En fait, la naissance réelle de la première coopérative de crédit Raiffeisen remonte au 21 décembre 1899 à Bichelsee. C’est le curé d’un village de l’arrière-pays thurgovien, Johann Evangelist Traber, qui reprit à son compte le modèle de la société coopérative conçu par l’Allemand Raiffeisen. L’intention de ce curé était d’encourager les ouvriers salariés, les travailleurs à domicile et les paysans à faire des économies, tout en leur procurant des crédits avantageux. Le succès de l’institution encouragea le curé dans son combat pour le mouvement Raiffeisen.

Les adeptes du mouvement Raiffeisen se démarquaient autant des modèles économiques libéraux que socialistes. Ils ne s’attaquaient pas à la propriété privée et ne revendiquaient pas de nouveau partage des biens, mais s’élevaient contre un esprit de lucre uniquement axé sur le profit financier.

Le 25 septembre 1902 se tint l’assemblée constitutive de l’Union Raiffeisen Suisse. Parmi les 21 caisses existantes, à peine la moitié avait envoyé des représentants. Ils venaient des cantons catholiques de Bâle-Campagne, Soleure, Schwytz, Saint-Gall et Thurgovie. Il faut dire, qu’à l’époque, beaucoup de catholiques se méfiaient de la vague d’industrialisation, qu’ils identifiaient au libéralisme et au protestantisme.  

Proche de la faillite

Il n’empêche que, pendant les dix premières années, elle fut confrontée à de gros problèmes de liquidités qui débouchèrent sur un conflit et «il s’en fallut de peu que le fragile édifice ne soit réduit en poussière» (dixit: Raiffeisen: une histoire d’hommes et d’argent; Sibylle Obrecht; 2000).

En 1906, la Banque Coopérative de Saint-Gall se déclara disposée à assurer la compensation financière et la comptabilité de l’Union, avec un crédit d’au moins 100  000  francs. Aujourd’hui encore, outre la présence du siège principal de l’Union des Banques Raiffeisen, Saint-Gall est aussi le canton qui compte le plus de sociétaires du pays (près de 200  000, ce qui signifie que 40% de ses habitants possèdent un compte chez Raiffeisen). Il n’empêche que, en janvier 1916, le contrat avec la Banque Coopérative fut résilié.

Au cours des trente premières années, le mouvement Raiffeisen ne prend pas pied dans des régions isolées, mais dans des cantons déjà marqués par leur transformation en société industrielle moderne. En Valais, ce furent les prêtres du courant chrétien-social qui fondèrent un certain nombre de coopératives, particulièrement dans la vallée du Rhône. Dans le canton de Fribourg, également, les curés de village des deux régions linguistiques participèrent activement au développement de la coopérative.

Le jeune mouvement Raiffeisen ne détenait qu’une infime part de marché. Même si, entre 1910 et 1930, les bilans ont passé de 20 à 267 millions de francs. Le principe de coupler épargne et investissement sur le plan local plut à la population rurale. Dans le canton de Genève, le gouvernement encouragea activement la Fondation de Caisses en octroyant des contributions financières.

Dans les années 1930, les Caisses Raiffeisen gagnèrent des parts de marché grâce au soutien de puissants alliés, à commencer par Ernst Laur, l’influent directeur de l’Union suisse des paysans. C’est grâce à l’USP que Raiffeisen trouva une place de choix dans le village suisse de l’Exposition nationale tenue en 1939. Jusqu’à une période relativement récente, les caissiers étaient rémunérés en fonction du nombre de transactions enregistrées dans leurs livres de caisse. Une manière de diminuer les coûts de fonctionnement. En 1953, la centrale de l’Union ne comptait que 67 employés pour les 969 Caisses dont elle avait la charge et le contrôle.

Mais la société évolue. Entre 1939 et 1976, la composition des adhérents changea en profondeur. Alors qu’initialement les agriculteurs étaient majoritaires, dans les années 1970 les ouvriers et les employés formaient le gros des sociétaires. Il faut dire aussi que la part de la population œuvrant dans le secteur primaire avait chuté pendant la même période. Le nombre des épargnants crût plus rapidement que celui des sociétaires des coopératives.

En conséquence, les Caisses parvinrent à conclure des affaires avec les collectivités publiques. Les communes eurent d’importants besoins de crédit pour la construction d’écoles, de canalisations ou de routes. Progressivement, la part des financements hypothécaires dépassa largement les autres types de financement. Il faut savoir que les statuts leur interdisaient d’accorder des crédits à des projets industriels ou à des hôtels. De même, le petit crédit en vue de l’acquisition de biens de consommation était très mal vu. Enfin, il était, et il est toujours, interdit d’accorder des crédits en blanc.

Jusqu’à 1229 établissements

Le principe qui voulait que chaque village ait sa propre caisse subsista jusque dans les années 1950. Dès 1974, les coopératives dont le bilan excède 20 millions de francs obtiennent l’autorisation de porter le nom de «Banque Raiffeisen». En 1986, avec 1229 établissements, le maximum de Caisses et Banques Raiffeisen autonomes est atteint.

Au début des années 1990, un virage est pris. Après avoir accepté d’abroger la responsabilité solidaire illimitée des sociétaires, les banques Raiffeisen se voient invitées à fusionner, dans une perspective de compression des coûts d’infrastructure. Le nombre d’établissements indépendants passa en moins de trente ans de 1229 à 316 à l’heure actuelle.

Pendant la crise des années 1990, l’ensemble des établissements financiers suisses dut amortir 42 milliards de francs au titre de pertes. De son côté, le groupe Raiffeisen ne fut concerné qu’à hauteur de 250 millions de francs. Contrairement à d’autres banques, le mouvement Raiffeisen a réussi à faire du retail banking une affaire parfaitement prospère. A cela s’ajoute sans doute le fait d’avoir su moderniser son offre: en 1994, elle a signé un partenariat avec Vontobel pour la création et la gestion de fonds de placement. Puis, dès 1999, elle a entamé une collaboration avec Helvetia Patria pour divers produits d’assurance. De quoi lui permettre de s’assurer un certain succès auprès d’une clientèle urbaine.

Dès le milieu des années 1990, de banques agricoles les Raiffeisen sont venues s’implanter dans les villes: Lausanne, Coire, Fribourg, Genève, etc. Citons par exemple l’ouverture le 3 mars dernier d’une grande agence en bordure de la plaine de Plainpalais par la Banque Raiffeisen Région Genève Rhône, l’une des six banques genevoises.

Aujourd’hui, un franc sur cinq épargnés est placé sur un compte Raiffeisen et une hypothèque sur quatre en Suisse est financée par le groupe. Pas étonnant dès lors qu’il se fut senti suffisamment fort pour acquérir Notenstein Banque Privée en janvier 2012, feu la Banque Wegelin. «Les opérations d’intérêts sont et restent la source principale de revenu de Raiffeisen. Nous souhaitons toutefois élargir notre base de revenus et diversifier les risques en prospectant de nouveaux champs d’activité», peut-on lire dans le rapport de gestion 2013 du groupe.

La banque actuelle n’a plus grand-chose à voir avec celle d’il y a un siècle, même si ses valeurs restent les mêmes. Présent sur les réseaux sociaux, le groupe traite sept jours sur sept les demandes de clients via Facebook et Twitter. Par ailleurs, le groupe s’est fixé pour objectif d’avoir une part de femmes parmi les cadres dirigeants et le management de 30% d’ici à 2015. 

Raiffeisen est aussi la première banque suisse à avoir mis en place un concept transparent pour le financement des partis politiques. Au cours de l’exercice sous revue, 246 000  francs y ont été consacrés. Les partis reçoivent 615 francs par mandat au Conseil national et 2674  francs au Conseil des Etats.  

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin 2019.

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