Bilan

Rachats horlogers: après Ulysse Nardin, à qui le tour?

Le secteur horloger se concentre depuis vingt ans. Or les belles opportunités deviennent rares. Et la question de la survie des entités indépendantes est clairement posée.

Ulysse Nardin. La puissance des groupes bouscule les entreprises encore en mains familiales.

Crédits: Dr

C’est un joli pactole que le groupe français Kering a accepté de débourser pour adjoindre à son portefeuille de marques la manufacture horlogère locloise Ulysse Nardin. Le ratio de 13 fois le résultat brut d’exploitation (EBITDA) a été évoqué, ce qui valorise Ulysse Nardin à plus de 850 millions de francs, soit près de quatre fois son chiffre d’affaires estimé (220 millions).

Au-delà de la belle opération financière réalisée par l’actionnaire de référence Chai Schnyder – et également par le musicien Dieter Meier (ex-Yello) et son frère, actionnaires minoritaires historiques – la volonté de la marque de rejoindre un groupe pour assurer son avenir est révélatrice d’une situation à laquelle seront confrontés tôt ou tard tous les indépendants d’envergure.

Quant aux «petits» indépendants réalisant moins de 50 millions de francs de chiffre d’affaires, ils ne figurent généralement même pas sur le radar des groupes – donc ne sont pas considérés comme des concurrents sérieux ni comme des proies potentielles. Ce qui leur laisse une certaine marge de manœuvre, dont les plus habiles savent parfaitement profiter.

Bataille engagée

La réalité est tout autre pour les acteurs les plus en vue de la branche. Ainsi, la société Ulysse Nardin pouvait faire valoir de très nombreux arguments à même d’assurer son avenir. Elle présentait des résultats financiers tout à fait honorables ainsi que, selon le management, «une rentabilité supérieure à celle de la branche» (qui est déjà très élevée). Alors pourquoi vouloir se séparer d’une telle machine à cash? La réponse tient en trois mots: puissance des groupes.

De fait, la place des marques indépendantes face aux groupes qui dominent aujourd’hui l’horlogerie pose de sérieuses interrogations sur l’avenir même des entreprises en mains familiales. Les quelques mastodontes actifs aujourd’hui dans le secteur horloger ne laissent plus guère respirer les marques indépendantes. Et la bataille engagée fait rage tant en amont (production) qu’en aval (distribution), sans même parler du terrain de la communication.

Parmi les pépites qui restent encore à prendre, toutes – comme Ulysse Nardin et, avant elle, toutes les autres pièces rattachées aux groupes – jurent leurs grands dieux que leur indépendance n’a pas de prix, qu’elle ne peut être remise en cause et qu’elle constitue même un atout d’envergure aux yeux de certains acteurs de la branche (sous-entendu les points de vente et les clients). Force est de constater que la réalité est bien différente et que tous les dirigeants des entreprises concernées ne peuvent faire l’économie d’une réflexion sur leur avenir – ou non – en tant qu’indépendants.

Les cibles potentielles

Reste que les sociétés pouvant présenter un indéniable intérêt pour les acheteurs potentiels se raréfient au fil des ans. Assez logiquement, puisque depuis une vingtaine d’années plus de 20 marques indépendantes ont rejoint le giron de l’un ou l’autre groupe (voir le tableau). Au point que les doigts d’une main suffisent presque à dénombrer les marques d’envergure capables aujourd’hui de faire saliver les acheteurs. Or il est probable que dans la décennie à venir la majorité d’entre elles – quand bien même elles disent ne pas envisager cette option – aura rejoint un groupe.

Comme le démontre l’exemple Ulysse Nardin, les marques historiques, actives dans la haute horlogerie et disposant de capacités manufacturières (pour tout ou partie de leur production), sont les premières cibles visées. Dans cette optique, parmi les indépendantes les plus courtisées, Patek Philippe figure en première place. La manufacture genevoise, qui célèbre son 175e anniversaire cette année, est considérée comme la plus prestigieuse des marques de haute horlogerie.

Ce statut enviable aiguise naturellement les appétits, tout comme il la préserve sans doute dans la voie de l’indépendance. Si Patek Philippe fait régulièrement l’objet des rumeurs les plus folles (l’horlogerie en raffole), la dernière en date fait état d’une offre de 8 milliards de francs de Bernard Arnault (propriétaire de LVMH) pour acquérir le joyau de l’horlogerie suisse. Selon les ratios évoqués lors de la vente d’Ulysse Nardin, Patek Philippe, dont le chiffre d’affaires est estimé à 1,2 milliard de francs, serait valorisée à 4,7 milliards.

Audemars Piguet est une autre cible potentielle. Toujours en mains des familles fondatrices, la marque du Brassus (700 millions de chiffre d’affaires) pourrait espérer une valorisation de 2,7 milliards, très proche de Chopard. Quant à Breitling, c’est autour de 1,4 milliard de francs que la marque est valorisée, selon les ratios évoqués. A ce petit jeu, la valorisation de Franck Muller (dont on ne sait plus très bien s’il s’agit d’un groupe ou d’une marque) avoisinerait 1,2 milliard tandis que celle de Richard Mille frôlerait les 550 millions.

Quant à Rolex et à son chiffre d’affaires de près de 5 milliards de francs, difficile de qualifier son statut. Assurément indépendante, la société appartient – avec Tudor – à la Fondation Wilsdorf et pèse autant qu’un groupe dans cette industrie. Cette appartenance à une fondation rend d’autant moins vraisemblable une vente, ce qu’avait feint d’oublier Warren Buffett en 2011 lorsqu’il avait publiquement déclaré son intérêt de racheter Rolex. A défaut de vouloir être chassée un jour, Rolex pourrait se transformer en chasseur et viser l’une ou l’autre pépite encore à prendre. Elle en aurait assurément les moyens.

Michel Jeannot
Michel Jeannot

FONDATEUR DE WTHEJOURNAL.COM

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Journaliste spécialisé, fondateur du site WtheJournal.com et des applications iPhone, iPad et Android associées, Michel Jeannot est à la tête du Bureau d’Information et de Presse Horlogère (BIPH), un team de journalistes collaborant avec une quinzaine de médias dans le monde, dont Bilan et le Figaro. Sa plume sûre et parfois acérée est aussi à l’aise sur les questions techniques que sur les enjeux liés à la branche et à son économie. Michel Jeannot est également éditeur et rédacteur en chef du magazine Montres Le Guide / Uhren von A bis Z / 顶级钟表鉴 (225 000 exemplaires).

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