Bilan

Qui est Tidjane Thiam, successeur de Brady Dougan?

L'annonce a surpris ce mardi matin: Brady Dougan laissera sa place de CEO de Credit Suisse en juin prochain. Mais qui est Tidjane Thiam, le franco-ivoirien appelé à lui succéder?
  • Tidjane Thiam est CEO de Prudential Plc depuis septembre 2009.

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  • Brady Dougan passera le relais au Franco-Ivoirien en juin.

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  • Credit Suisse changera d'ère avec l'arrivée de Tidjane Thiam cet été.

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Un Américain en 2007, un Franco-Ivoirien en 2015. L'annonce de la nomination de Brady Dougan avait constitué un choc en 2007 quand le financier d'outre-Atlantique avait succédé à l'Allemand Oswald Grübel (même si un autre Américain, John J. Mack avait déjà occupé le poste avant lui). Mais la nomination de Tidjane Thiam pourrait faire l'effet d'une bombe comparable dans les milieux financiers. Aussi bien en raison de la personnalité du personnage que de son parcours jusqu'alors.

Urs Rohner, président du board de Credit Suisse, ne tarit pas d'éloges au moment de présenter celui qui saisira les rênes de la banque cet été: «Avec Tidjane Thiam, c'est un leader remarquable et respecté, au bénéfice d'une réussite impressionnante dans l'industrie globale des services financiers qui reprendra la tête de notre banque». Des compliments attendus et de rigueur: difficile d'imaginer des critiques avant même que le nouveau dirigeant n'entre en fonction de la part de ses propres employeurs. Mais en l'occurence, Tidjane Thiam présente un CV à part dans cet univers.

Un passeport alambiqué déjà. Si Tidjane Thiam a la double nationalité française et ivoirienne, il est bien plus que cela. Son père, Amadou Thiam était un journaliste sénégalais ayant émigré en Côte d'Ivoire en 1947. Et le frère de celui-ci, Habib Thiam, a été l'un des hommes politiques les plus en vu au Sénégal dans les années 1980 et 1980: président de l'assemblée nationale de ce pays et Premier ministre par deux fois. Le pedigrée du côté de maternel n'est pas moins fameux: Marietou Thiam était la nièce de Felix Houphouët-Boigny, fondateur de la Côte d'Ivoire et président du pays pendant 33 ans (de 1960 à 1993). Tidjane Thiam a donc baigné dans un environnement de pouvoir et d'influence.

Un engagement politique en Côte d'Ivoire

Il a perpétué cette tradition d'engagement politique, même si ce sont davantage ses compétences et qualifications dans le domaine économique que ses combats syndicaux ou partisans qui lui ont valu d'accéder à des postes de responsabilité. Peu après le décès de Felix Houphouët-Boigny, il rejoint la Côte d'Ivoire et devient, à la demande du nouveau président Henri Konan Bédié, directeur du Bureau national d'études techniques et du développement (BNETD), organisme chargé de superviser et planifier le développement des infrastructures de support à l'activité économique. En exerçant ces fonctions (avec rang de ministre), il est en charge du dialogue avec la Banque mondiale et le FMI sur toutes les questions de prêts et de finances pour son pays. Et il mène un programme actif de privatisation des grands groupes industriels et de services (réseaux téléphonique et ferroviaire, aéroports, production d'électricité), restés chasse gardée de l'Etat sous la présidence de Felix Houphouët-Boigny.

Quatre ans après son entrée en fonction au BNETD, Tidjane Thiam est nommé ministre du plan et du développement, tout en conservant ses attributions antérieures. Avec ces multiples casquettes, il devient réellement l'homme fort de l'économie ivoirienne, alors en pleine croissance et citée par de nombreux analystes comme un exemple à suivre sur le continent. Il a 36 ans quand, en 1998, le WEF le sélectionne parmi ses Young Global Leaders of Tomorrow.

Tout cet édifice s'effondre en décembre 1999 avec le coup d'état mené par l'armée dirigée par le général Robert Gueï, qui va plonger le pays dans l'instabilité pour une douzaine d'années. Pourtant, Tidjne Thiam n'est pas dans le viseur des putschistes: Robert Gueï lui propose même de devenir Premier ministre, mais il décline et, après quelques semaines d'assignation à résidence, est libéré et quitte le pays.

Retour au secteur privé chez Aviva puis Prudential

Tidjane Thiam revient alors au secteur privé, où il avait débuté sa carrière. Car si son cursus universitaire prestigieux le mène d'abord au sein des grandes écoles françaises (premier Ivoirien à réussir à entrer à l'Ecole Polytechnique, major de promotion de l'Ecole nationale supérieure des Mines de Paris), la fin de son parcours de formation l'oriente vers le secteur privé: un MBA au sein de l'INSEAD, puis un premier contrat chez McKinsey.

Il revient au sein du prestigieux cabinet en 2000 à Paris. Deux ans plus tard, il rejoint le groupe d'assurance Aviva avec une progression dans l'organigramme rapide et qui va amener la polémique en France. «Je suis noir, francophone et je mesure 1,93m», explique-t-il d'abord au chasseur de tête britannique qui vient lui proposer d'intégrer Aviva à Londres. Car l'homme ressent en France ce «plafond de verre» qui va l'empêcher d'atteindre les postes les plus recherchés. Une réflexion qui le pousse quelques années plus tard à dénoncer dans un texte intitulé Qu'est-ce qu'être français? transmis au think tank L'Institut Montaigne en novembre 2009, les blocages français qui l'empêchent «en raison de son profil» d'accéder aux responsabilités suprêmes des grandes entreprises. Un vrai retournement que cette prise de position dans un organisme marqué à droite pour celui qui a baigné dans des milieux marqués à gauche jusqu'alors.

Au sein d'Aviva, il est d'abord directeur stratégie et développement, puis responsable des opérations internationales et directeur d'Aviva Europe, et enfin directeur général du groupe. Mais là aussi il n'arrive pas à atteindre le sommet: Andrew Moss lui est préféré en juillet 2007 pour succéder au CEO Richard Harvey. Deux mois plus tard, il quitte Aviva et devient CFO de Prudential Plc. Deux ans plus tard, suite au départ de Mark Tucker, il devient CEO: c'est le premier dirigeant noir d'une entreprise cotée au FTSE 100.

Des engagements et des décorations

A la tête de Prudential Plc, il mène une politique offensive qui divise jusqu'au sein même de son board. Pourtant, son intuition est souvent validée par les faits. L'épisode majeur réside dans la tentative de rachat d'AIA au printemps 2010, division Asie de l'assureur américain AIG: sous l'impulsion de Tidjane Thiam, Prudential Plc propose 35,5 milliards de dollars, une somme jugée déraisonnable par de nombreux analystes et le board de Prudential Plc le pousse alors à revoir l'offre à la baisse. En face, AIG refuse finalement l'offre revue à la baisse. Mais un an plus tard, la valorisation d'AIA à la bourse de Hong-Kong atteint 36,5 milliards de dollars, donnant a posteriori raison à Tidjane Thiam. Mais l'opération ne se limite pas aux regrets pour Prudential Plc: la FSA (Financial Services Authority) estime que l'information du superviseur du secteur financier n'a pas été suffisante dans cette opération et Prudential Plc est condamné à une amende de 30 millions de livres Sterling.

En 30 ans de carrière, Tidjane Thiam a donc alterné entre contrats privés et engagements publics. Il s'est également largement impliqué dans de nombreux programmes comme l'Africa Progress Panel, le Council of the Overseas Development Institute de Londres ou le Partenariat pour l'avenir initié en 2013 par le gouvernement français. Egalement membre du conseil consultatif de la Banque Mondiale, il préside le groupe d'experts sur les investissements dans les infrastructures du G20.

Carrière et engagements qui ont valu à Tidjane Thiam une série de décorations et citations: Alumnus of the Year en 2007 selon l'INSEAD, Personnalité noire la plus influente du Royaume-Uni en 2010 et 2011 selon The Powerlist, chevalier dans l'ordre de la Légion d'honneur en France en 2011, membre des «50 personnalités africaines les plus influentes au monde» selon le magazine Jeune Afrique en 2014.

C'est fort de ce parcours exceptionnel que l'homme arrive à la tête de Credit Suisse. Une mission périlleuse après les orages traversés par la grande banque depuis cinq ans. Mais un challenge à la mesure de ce dirigeant audacieux et intuitif qui a toujours su anticiper les évolutions du secteur où il évoluait. Une qualité précieuse pour piloter le navire zurichois en 2015.

 

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à la transition vers une économie plus durable et responsable, au luxe et à l'horlogerie, au tourisme et à l'hôtellerie, à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments.

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