Bilan

Quand Nestlé a tenu tête aux Américains

Sans la farouche détermination de trois notables veveysans à la fin du XIXe siècle, l’entreprise fondée par Henri Nestlé aurait passé en mains étrangères et quitté la région lémanique.
  • La fabrique de Farine Lactée Henri Nestlé à Vevey en 1890.

    Crédits: Nestle SA
  • Henri Nestlé, inventeur de la farine lactée.

    Crédits: Nestle SA
  • Affiche datant de 1897. Cette année-là, Nestlé rejette une offre de rachat jugée «dérisoire».

    Crédits: Alfons Mucha/ Art Renewal Centermuseum
  • George Page (1836-1899) Avec son frère Charles

    Crédits: Nestle SA
  • Fondation d’Anglo-Swiss Condensed Milk Co.

    Crédits: Nestle SA
  • Le nom Anglo-Swiss Condensed Milk est abandonné après le rachat en 1947 des bouillons Maggi.

    Crédits: Nestle SA

Près de la gare de Vevey, le site historique de l’usine où Henri Nestlé fabriqua sa célèbre farine lactée est réhabilité. Dès le mois prochain, il accueillera les visiteurs du nest, un espace ludique et interactif consacré à la découverte de l’entreprise. Créé pour marquer le 150e anniversaire du leader mondial de l’agroalimentaire, ce centre sera inauguré le 2 juin prochain en présence des dirigeants de la multinationale et de leurs nombreux invités.

Or, Nestlé n’aurait jamais pu fêter ce jubilé sans l’obstination de trois notables veveysans qui se sont battus entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle pour éviter que l’entreprise ne passe en mains étrangères et ne quitte les rives du Léman.

 Arrivé à Vevey vers 1840, Heinrich Nestle commence par franciser son nom pour faciliter son intégration. Dans son laboratoire du quartier des Bosquets, le pharmacien allemand parvient à mettre au point la première farine lactée destinée à améliorer l’alimentation des bébés. Faute d’héritier, il vend son affaire en 1875 à des personnalités de la région pour la somme d’un million de francs.

Le 8 mars, une nouvelle raison sociale naît sous le nom de Farine Lactée Henri Nestlé. Cette société anonyme est administrée et dirigée par ses trois principaux actionnaires, unis par d’étroits liens familiaux: Jules Monnerat, Pierre-Samuel Roussy et Gustave Marquis (lire leur biographie ci-contre).

Quelques années plus tôt, Charles Page, consul des Etats-Unis à Zurich, et son frère George fondaient Anglo-Swiss Condensed Milk en 1866 à Cham dans le canton de Zoug. Leur objectif est de profiter des connaissances acquises dans leur pays natal pour exporter dans toute l’Europe l’abondante production de lait de Suisse centrale sous forme de produit condensé.  

Un duel féroce...

Comme les deux sociétés sont très ambitieuses, leur rivalité devient rapidement impitoyable. En 1877, Anglo-Swiss lance l’assaut en commercialisant une farine lactée. La riposte de Nestlé est immédiate. L’année suivante, elle se lance dans le lait condensé. Parallèlement à ce combat qui débouche sur une guerre des prix, les Américains cherchent à racheter leur concurrent pour l’évincer de la course.

Les procès-verbaux du conseil d’administration de Nestlé, que Bilan a pu consulter, montrent la détermination de ses membres à résister aux avances d’Anglo-Swiss. En 1881, les Américains lancent une première offensive. Selon leurs calculs, Nestlé vaut 1,5 million de francs. Cette proposition est cependant repoussée par l’entreprise de Vevey: «Le Conseil croit devoir ne pas donner suite à cette offre, vu la position excellente de la maison Nestlé.» 

Puis les assauts de Cham se multiplient. Mais, à chaque tentative de reprise, les dirigeants de Nestlé restent inflexibles. «Nous ne voulons pas conclure d’arrangement avec eux, préférant rester tels que nous sommes», affirment ces derniers en 1887. Dix ans plus tard, en 1897, ils rejettent une offre jugée «absolument dérisoire et inaccessible».

Même fermeté au cours de l’année suivante : «Du moment que nous refusons de vendre et sommes résolus d’aller de l’avant avec nos propres forces, nous devons nous organiser de manière à pouvoir battre nos concurrents, surtout Anglo-Swiss.»

Cette farouche résistance ne surprend pas Albert Pfiffner, historien et directeur des archives de Nestlé. «Les dirigeants de cette époque sont des notables dont les activités sont très liées à leur région. Leur honneur est en jeu», constate-t-il. Et de relever que «leur volonté d’indépendance s’explique aussi par l’excellente profitabilité de leur entreprise. Alors que le lait condensé d’Anglo-Swiss est un produit de masse laissant peu de marges, la farine lactée est une spécialité offrant une bonne rentabilité.»

... jusqu’à la promesse de mariage

Au tournant du XXe siècle, les relations entre les deux sociétés deviennent plus harmonieuses. En 1899, la mort de George Page, qui dirige Anglo-Swiss depuis trente-trois ans, entraîne un changement de stratégie radical, d’autant plus facile à mettre en œuvre que les administrateurs suisses de l’entreprise zougoise cherchent depuis quelques années une alliance à l’amiable avec leur rival. 

Les dirigeants de Nestlé et d’Anglo-Swiss étudient alors deux projets de fusion. Mais ils n’aboutissent pas, en raison de nombreux obstacles encore à surmonter. D’une part, la méfiance reste forte entre Cham et Vevey. Les actionnaires américains parviennent ainsi à faire échouer une tentative de rapprochement en 1899.

D’autre part, avec un chiffre d’affaires deux fois plus élevé, un capital-actions largement supérieur et davantage de liquidités, Anglo-Swiss peut revendiquer le contrôle d’une société née d’une fusion. Or, Nestlé refuse une telle issue, car elle ne veut pas perdre son indépendance. Son conseil d’administration rejette donc une proposition d’alliance en 1902. 

Malgré ces deux échecs, la voie est ouverte pour un futur mariage. Au début du XXe siècle, Benjamin Rossier, un banquier d’origine veveysanne, et Wilhelm Caspar Escher, directeur du Crédit Suisse et administrateur d’Anglo-Swiss, posent les bases d’une fusion à parts égales. Les dirigeants de Nestlé et d’Anglo-Swiss sont conscients qu’il vaut mieux s’entendre pour rester compétitifs face à des acteurs de leur branche qui deviennent de plus en plus grands. 

Dans les premiers jours de février 1905, Emile-Louis Roussy, principal actionnaire de Nestlé, rencontre Wilhelm Caspar Escher pour trouver un accord. Leur discussion aboutit à un projet de fusion que le premier nommé soumet rapidement aux délibérations du conseil d’administration réuni au Grand Hôtel de Paris dans la capitale française.

Celui-ci prévoit que les deux partenaires disposeront chacun de cinq administrateurs et se partageront la moitié du capital-actions de 40 millions de francs de la nouvelle entité qui disposera de deux sièges sociaux, l’un à Vevey et l’autre à Cham. «Se rendant compte du grand intérêt qu’il y a pour notre société de fusionner dans des conditions aussi avantageuses, qui sont du reste celles que nous avions toujours proposées pour la fusion, (le conseil) décide de les accepter», écrit son secrétaire dans le procès-verbal de la réunion. 

Un nouvel envol

Ainsi naît en 1905 la plus importante entreprise de lait d’Europe sous le nom de Nestlé and Anglo-Swiss Condensed Milk Co. Dans un ouvrage publié par Nestlé en 1991, son historien Jean Heer n’est pas dupe: «C’est bel et bien Anglo-Swiss qui apporte dans la corbeille la plus grande fortune, même si le nombre des usines s’équilibre, neuf de chaque côté.» 

Autrement dit, «le conjoint de Cham est plus riche que celui de Vevey. Il ne va pas l’oublier de sitôt», relève Jean Heer. Et de raconter: «La mentalité américano-suisse alémanique aura besoin de plusieurs années avant de faire excellent ménage avec la mentalité latine des Veveysans, successeurs d’un inventeur et commerçant allemand. Comme dans toutes les familles qui se respectent, les tensions seront feutrées, les jugements adaptés, et la réalité de l’entreprise commune l’emportera sur les états d’âme pendant près de vingt ans avant que tous les principaux chefs des deux branches soient installés en 1923 sur les bords du Léman.»

C’est à partir de cette date que la fusion permet véritablement à l’entreprise de croître fortement. Avec le rachat en 1947 des potages et bouillons Maggi, qui appartiennent à la holding Alimentana, la raison sociale de la société est modifiée afin qu’elle corresponde mieux à l’élargissement de ses activités. Celle-ci abandonne alors les termes Anglo-Swiss Condensed Milk pour devenir Nestlé Alimentana. Et lorsque la multinationale helvétique acquiert le groupe américain de produits ophtalmiques Alcon, elle décide logiquement de simplifier sa raison sociale sous le nom de Nestlé.

Mais l’histoire laisse parfois des traces. Comme en 1905, Nestlé dispose toujours de deux sièges sociaux. L’un à Cham et l’autre à Vevey.  

Sources:
* J
ean Heer: «Nestlé, 125 ans de 1866 à 1991», 1991.
* Thomas Fenner : «De la cuisine à l’usine, les débuts de l’industrie alimentaire en Suisse», 2008.
* Procès-verbaux du conseil d’administration de Nestlé. 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

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