Bilan

Quand l’équilibre passe par l’art

Consultant, avocat ou banquier, ils sont nombreux à dédoubler leur temps pour assouvir leur passion pour la peinture, la musique ou la sculpture. Rencontre avec six personnalités qui ont trouvé leur mode d’expression artistique.

Les Suisses seraient plus d’un million et demi à jouer d’un instrument de musique et tout autant à s’adonner au chant ou à l’écriture de poèmes et nouvelles. A l’image de Laurent Spinelli, entrepreneur en bâtiment et auteur d’un roman au titre rageur, En crachant sur les étoiles. «Entre la construction et la littérature, il y a un écart quelquefois difficile à franchir, mais l’écriture est un espace de liberté total dans lequel je suis libre de faire, dire et penser ce que je veux.» Et quelquefois la consécration artistique suscite le doute dans la routine quotidienne. Jérôme Berney, professeur de français dans un gymnase vaudois et jazzman accompli, passe par des phases pendant lesquelles il aimerait ne se consacrer qu’à la musique. «Mais je crois que mener de front deux activités me correspond bien. Cela dit, la batterie et la composition sont  plus qu’un hobby pour moi, c’est une activité existentielle.»

Un sentiment qu’ils sont nombreux à comprendre et à partager. Exemples:

Larissa Rosanoff Spécialiste des fonds alternatifs et soprano.

«En pleine crise des subprimes, je chantais au moins trois heures par soir»

Elle est l’une des plus douées de sa génération. Nommée récemment à la tête du Hedge Funds Journal en Suisse, Larissa Rosanoff est considérée comme l’une des très jeunes spécialistes des fonds alternatifs. Après la mise sur pied de l’activité Due Diligence à l’UBP Genève, elle rejoint Bordier en 2004 pour diriger pendant cinq ans la structure de sélection des fonds traditionnels et des hedge funds. Elle a à peine 30 ans. Et une carrière exceptionnelle devant elle. Pourtant Larissa Rosanoff ne voudra pas de cette évidence-là. Car c’est son amour inné de la musique qui la nourrit depuis toujours. Chez les Rosanoff, famille d’intellectuels russes, l’art lyrique et théâtral fait partie du quotidien. Mais pas pour elle, qui lui préfère le ballet et le piano. Une grave blessure et des moyens financiers insuffisants la détourneront de ses choix. Chanter n’est pas sa priorité, malgré des qualités vocales innées.

La passion du chant viendra plus tard, dès la fin de ses études, et l’inscription au Conservatoire de Lausanne. Une nécessité absolue dans son équilibre vital qui lui procure l’énergie de dédoubler son temps. Cette discipline de fer lui vient de son enfance. A cause d’un régime soviétique imprévisible, elle est astreinte à un double cursus scolaire. A 10 ans, ses journées comptent déjà plus de douze heures de travail. La musique la sauve. «J’adorais Mozart. A 3 ans, je crois que je chantonnais déjà la 40e.» Et aujourd’hui encore. «En 2008, enceinte et en pleine gestion de la crise des subprimes, je chantais au moins trois heures par soir, un vrai défouloir!»

Son travail artistique Aujourd’hui cantatrice soprano, Larissa Rosanoff vient d’intégrer le Conservatoire de Genève pour débuter un master en interprétation de concerts et poursuit en parallèle ses deux carrières. A son répertoire en 2010? Le Così fan tutte de Mozart ou le Douchetchka de Tchekhov.

Ce qu’elle en retire «Mon métier dans les hedge funds est dur et très technique. Il faut avoir la tête froide et prendre des décisions très rationnelles, car la pression est constante. Il n’y a pas de place pour les sentiments. Au contraire, le chant porte à l’expression de soi, au partage des émotions corps et âme sur scène. Mais il n’y a pas de calcul, l’équilibre se fait naturellement entre les deux professions.»

Gilles Corbel Responsable de produits d’investissement à la BCV et DJ.

«Dans les produits structurés, il faut être très créatif. C’est un peu pareil pour le DJ»

Egalement connu sous le nom de «Monsieur Structurés», Gilles Corbel crée en 1999 l’activité d’émission de produits structurés au sein de la Banque Cantonale Vaudoise et œuvre depuis onze ans à son bon développement. A la tête d’une équipe aux horizons multiples, Gilles Corbel est le concepteur de nombreux produits d’investissement. Il est aussi l’un des créateurs d’IPER 30, le bien nommé «Dow Jones romand». Lancé en septembre 2009, cet indice boursier s’est imposé comme la référence pour illustrer le dynamisme de la Suisse romande en sélectionnant dans une quinzaine de secteurs d’activités trente entreprises de la région cotées en bourse.

En créant des outils financiers, il était alors naturel que Gilles Corbel s’en inspire pour se donner comme nom de scène DJ STOXX – pour Dow Jones Eurostoxx 50 – quand il est aux platines. Car si le jour il suit la tendance des marchés, la nuit, c’est aux commandes de consoles MP3 ou de vinyles qu’il donne la tendance musicale. «Dans les produits structurés, il faut être très créatif. On choisit des produits et on les met ensemble. C’est un peu pareil pour le DJ.» C’est un cours de DJing pris sur un coup de tête, en 2008, qui le décidera à franchir le pas. «Un peu ma crise de la quarantaine à moi!»

Son travail artistique Loin d’être la simple juxtaposition de titres dansants, la mise en scène d’une ambiance musicale demande un calage précis du tempo durant la performance et une maîtrise pointue de programmes informatiques. Gilles Corbel alias DJ STOXX affectionne particulièrement le style «lounge» et ses sonorités plus douces pour les oreilles, compatible avec une première partie de soirée. Car le but n’est pas d’assourdir l’assistance, mais de créer des sons intéressants. «Et mixer la nuit n’est pas vraiment compatible avec une vie familiale et un travail sous tension!»

Ce qu’il en retire «Au sommet de la crise en 2008, la connexion Bloomberg était ouverte en permanence chez moi. Si je n’avais pas eu la musique pour me régénérer, je n’aurais pas pu avoir le même lâcher-prise. Lorsque je rentrais le soir, je mixais seul dans la nuit. Cela me nettoyait l’esprit du stress permanent.»

Karine Martinez Consultante à la CNUCED et céramiste.

«Lorsque je suis dans mon art, il n’y a plus de règles, plus de limites»

Cinq ans executive officer au World Association of Investment Promotion Agencies (WAIPA) puis aujourd’hui consultante à la CNUCED, Karine Martinez bouclait, il y a encore quelques semaines, l’organisation du World Investment Forum en Chine. En charge des rapports avec les chefs d’Etat inscrits au forum et en lien avec le Ministère du commerce chinois, elle connaît et gère un carnet d’adresses très fourni. Très technique, sa formation en économétrie à l’Université de Genève lui confère pourtant la certitude qu’une part de folie est nécessaire. «Mes études me correspondent. Derrière le côté rationnel, il y a une part très importante de créativité. Lorsque je suis dans mon art, il n’y a plus de règles, plus de limites.»

Il y a deux ans, Karine Martinez vit un événement qui va bouleverser sa vie et révéler en elle une forme particulière d’expression. Au retour d’un voyage au Japon, une embolie pulmonaire bilatérale foudroyante la plonge dans le coma. Une semaine plus tard, Karin Martinez se réveille miraculée, sans mémoire des événements, mais avec un besoin viscéral de créer. Le hasard d’un courriel sur sa boîte e-mail la pousse à fréquenter un cours de céramique. La révélation est immédiate.

Son travail artistique De ses introspections, Karine Martinez en garde des visions, dont elle modèle les contours. Un visage apparaît. Sans yeux. Un énorme nez placé au centre. «Ce n’est pas à travers les yeux que je décode la personne en face de moi, mais à travers son nez. C’est étrange, mais je sais immédiatement à qui j’ai affaire.» Ces modelages en céramique, résultantes de profondes et intimes recherches sur elle-même, elle les nomme «paramasques». «Ce ne sont pas des masques, car au contraire de cacher, ils révèlent.» La difficulté de se séparer de ses créations, trop liées à son intime, la pousse à créer des «paramasques» pour d’autres, une forme de partage de sa passion. Et une première exposition, le 11 décembre prochain à l’Institut Living Art de Genève.

Ce qu’elle en retire «Lorsque je rentre le soir, mes créations m’attirent si intensément que je n’ai besoin ni de manger, ni de dormir. Et lorsque l’œuvre est terminée, elle me recharge complètement. J’appelle ça de la «nourrissance», un mot que j’ai inventé et qui signifie à la fois nourriture et jouissance!»

Cédric Aguet Avocat, associé de l’Etude Bonnard Lawson et sculpteur.

«A partir du moment où on lâche du lest, on peut s’ouvrir à autre chose»

Avocat depuis une vingtaine d’années, Cédric Aguet est aujourd’hui associé de l’Etude Bonnard Lawson, à Lausanne. Ce spécialiste du droit du sport se consacre plus particulièrement au conseil et à la défense des athlètes de très haut niveau. Son plus beau succès? L’annulation d’une sentence du Tribunal arbitral du sport en 2007 pour l’affaire concernant Guillermo Cañas, à l’époque huitième joueur mondial de tennis soupçonné de dopage. Ses confrères, qui sont moins d’une dizaine dans le monde à exercer cette même spécialisation, le considèrent souvent comme un anticonformiste. Il dit d’ailleurs lui-même «passer pour un sniper et ne pas en souffrir. Au contraire.»

Son affaire actuelle le porte à combattre la Fédération suisse de ski. Mais c’est une envie de s’éloigner d’une carrière toute tracée après le décès prématuré d’une amie, vers 36 ans, qui le rapproche de la sculpture. «A partir du moment où on lâche du lest, on peut s’ouvrir à autre chose. Un jour, j’ai commencé à découper de l’acier chez un ami, ça m’a amusé. Et je n’ai plus arrêté.» Depuis, des dizaines de commandes affluent par simple bouche à oreille.

Son travail artistique Sculpteur, Cédric Aguet travaille exclusivement l’acier. Lampes, tables, sièges, totems, les objets prennent forme après de longues heures de travail entre découpe et soudure. «Ce métal est magique. Au contraire du bois, trop tendre, l’acier ne se laisse pas facilement apprivoiser. Il faut lutter pour arriver à le maîtriser.» Il ne se considère d’ailleurs pas comme un artiste, mais plutôt comme un amoureux de l’artisanat. «J’aime le côté bricole, il y a quelque chose d’astucieux et de très enfantin, un peu Merlin l’Enchanteur!»

Ce qu’il en retire Cette lutte pour faire plier le métal, c’est un peu celle qu’il ressent dans son métier. «Le présupposé est simple. Il y a un argumentaire à soutenir et un contre-argumentaire à démolir. Partant de là, c’est un feeling. Le processus est identique en création. L’idée de base est floue, mais elle s’affine en travaillant la matière.» Le soir, le week-end, ou même entre deux dossiers, il sculpte dans son atelier installé à domicile. Et il invite toujours ses clients à venir faire un bout de l’objet avec lui. «Au début, ils n’osent pas. Mais après avoir essayé, souvent ils ne partent plus et c’est très joyeux!»

Karine Vasarino Journaliste à la Radio suisse romande et peintre.

«La peinture rend ma vie cohérente»

Sa voix nimbe les réveils à l’heure où les effluves du café matinal se font sentir. Karine Vasarino livre en direct l’actualité suisse et internationale au Journal de 7 heures sur les ondes de la Radio suisse romande. Depuis douze ans, elle a choisi la voie radiophonique pour canaliser son énergie, qu’elle dit très exubérante. Etudes de lettres à la Sorbonne puis école de journalisme auront les faveurs de la jeune étudiante parisienne, pourtant passionnée de peinture et très inspirée par une formation aux beaux-arts. Trop risqué. Elle vibrera alors au service de l’information. Réveillée tous les jours à 3 heures du matin, elle mène une vie professionnelle à l’horaire condensé. «C’est un choix de vie, mais il me permet d’être au contact de mes deux enfants la journée.»

La peinture fait à nouveau partie de sa vie depuis peu. Une première exposition à 19 ans lui avait déjà révélé son besoin de laisser une trace. Mais une expérience émotionnelle douloureuse, puis la visite de l’exposition Nicolas de Staël et celle de Rothko au Musée de l’Hermitage déclenchent à nouveau une profonde envie. Elle reprend les pinceaux, peint de l’abstrait et ne s’arrête plus. «J’ai l’impression d’avoir deux vies et le sentiment d’une double personnalité. D’ailleurs, je signe mes toiles Ka et dans la mythologie de l’Ancienne-Egypte, le Ka est le double spirituel qui survit après la mort. Lorsque je suis devant ma toile, c’est la même chose, c’est le Ka qui peint!»

Son travail artistique Sur ses grandes toiles, Karine Vasarino travaille les effets de matière, expérimente. En ce moment, ses recherches portent sur la thématique du miroir, du reflet, de la relation.

Ce qu’elle en retire «Je peins toujours plusieurs toiles à la fois et plutôt que de les enfermer dans un local, je les accroche toutes au mur de mon appartement. A chaque fois que je passe devant, je les travaille un peu. Elles font vraiment partie de mon quotidien.» La notion de partage est omniprésente. «La peinture me prend de l’énergie, mais elle m’en procure aussi. J’y trouve une vraie dimension de plaisir. Finalement elle rend ma vie cohérente.»

Laurent Koutaïssoff Directeur de la communication chez Mirabaud et auteur-metteur en scène.

«Quand Alexandra Lamy a lu mon manuscrit, je n’en ai pas dormi de la nuit»

L’allure sérieuse, le verbe précis et le sens aiguisé de la formule diplomatique, Laurent Koutaïssoff est parfaitement centré dans sa fonction de directeur de la communication chez Mirabaud. Mais l’humour n’est jamais loin. Aux commandes du département depuis bientôt neuf ans, il y a connu passablement d’événements marquants. Et entre une aventure sauvage auprès de Mike Horn et une coupe de ruban insolite lors de l’inauguration d’une filiale à Dubai par Doris Leuthard, la gestion des situations et des acteurs en jeu n’est pas loin de la dramaturgie. Mais au-delà de son métier qui le passionne, Laurent Koutaïssoff écrit, dès qu’il le peut. Sa capacité à se ciseler des espaces de liberté à la fois denses et très restreints le lui permet. «J’écris une demi-heure le matin et une demi-heure le soir dans le train Lausanne-Genève. Ça oblige à vraiment descendre en soi.» Une intensité émotionnelle que Laurent Koutaïssoff explore depuis son enfance et qu’il dévoile dans son roman intime La mort de la carpe. Un récit à la fois sombre et lumineux.

Mais son vrai choc théâtral viendra à 11 ans, lors d’une pièce sur Othon de Grandson, jouée au Théâtre du Jorat. «J’étais totalement dans l’histoire, jusqu’à la scène finale, lors de son décès en duel, une épée enfoncée dans le ventre. J’ai vraiment cru qu’il était mort! Quel choc de le voir ressuscité, debout sur scène, saluant la salle. J’étais complètement abasourdi par ce monde du théâtre, capable de créer et mettre en scène de l’imaginaire.» Une révélation qui ne le quittera plus.

Son travail artistique Auteur de plusieurs pièces de théâtre, quelquefois écrites dans le cadre de la Banque Mirabaud, elles mêlent souvent musique classique et textes. Laurent Koutaïssoff aime aussi en signer la mise en scène. Les deux plus marquantes resteront celle interprétée par Alexandra Lamy, mettant en perspective textes et œuvres picturales majeures, et celle, plus récente, intitulée La corde et le vent sur le mythe d’Orphée.

Ce qu’il en retire «Se confronter avec de vrais professionnels du théâtre est stimulant, mais quel trac! D’ailleurs, certains se disaient au début: «C’est qui cet allumé bancaire qui fait du théâtre?» Mais une fois passés les a priori, le travail en équipe est exceptionnel. Le partage artistique est vital.»

Photos: Alban Kakulya

Cristina d’Agostino

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