Bilan

Quand la science-fiction inspire les entreprises

Les auteurs de best-sellers travaillent parfois main dans la main avec les groupes privés afin d’imaginer les produits du futur en dehors du cadre habituel de pensée. Zoom sur une tendance qui explose depuis quelques années.

«La ville du futur», illustration de H. A. Petersen pour le magazine «Judge» (fin XIXe siècle).

Crédits: Collection maison d’ailleurs/agence martienne

«Que serions-nous sans le concours de ce qui n’existe pas?» Cette question, autrefois posée par l’écrivain Paul Valéry, est en passe de devenir le nouveau mantra des entreprises innovantes. Pour survivre dans un monde en mutation continue, elles sont en effet nombreuses à faire appel à des auteurs de science-fiction dont la mission est d’aider les chercheurs et ingénieurs à sortir du cadre de pensée habituel.

«Les auteurs de science-fiction ont la capacité de rêver, d’«halluciner» le monde à venir, explique Agnès Zevaco, auteure du livre Voyage au centre de la tech (Ed. Diateino). Pour l’entreprise, ce mode de pensée constitue un apport très utile.» Kevin Hu, président du géant chinois des technologies Huawei, confie ainsi qu’il s’inspire de films comme Matrix car ils l’aident à imaginer de nouvelles opportunités de business. 

Michel Pébereau, ancien président de BNP Paribas, soutient la même idée. «La démarche de l’auteur de science-fiction ressemble vraiment à une démarche entrepreneuriale. Le raisonnement qui consiste à dire «Où allons-nous nous retrouver si je pose tel postulat?», c’est la question que se pose l’entrepreneur à chaque instant de sa vie professionnelle: «Où sera l’entreprise dans deux, trois, cinq, dix ans, si je prends telle décision?», étant précisé qu’il ne s’agit pas de renoncer à la raison mais de s’affranchir d’une rationalité qui enferme, d’accueillir les paradoxes, de multiplier les points de vue et de repérer les angles morts. En somme, de laisser les structures logiques de notre esprit dialoguer avec la pensée paradoxale et l’intuition.

Adulés comme des oracles

C’est dans cet esprit que l’Agence spatiale européenne a lancé une étude visant à rechercher dans les œuvres de science-fiction les idées de technologies pouvant déboucher sur des applications. Tout comme le très sérieux collectif européen JEDI (acronyme signifiant Joint European Disruptive Initiative), qui réunit 80 grands groupes
et organismes de recherche dévolus à l’innovation de rupture. «Ce collectif recherche activement des auteurs de science-fiction, des futurologues et autres esprits disruptifs pour participer à ses think tanks», poursuit Agnès Zevaco.

Outre-Atlantique, Oculus, filiale de Facebook, a invité l’auteur de SF Ernest Cline à distribuer à tous ses employés son best-seller Ready Player One. La startup Magic Leap, qui travaille sur une technologie de réalité augmentée, a quant à elle embauché Neal Stephenson, auteur du livre culte Le samouraï virtuel, au poste de futuriste en chef. «Une nomination loin d’être anodine, note le journaliste Jean-Jacques Valette dans un article. Ses livres avaient prédit la réalité virtuelle. Aujourd’hui, les porteurs de projets vont pitcher avec des bouquins de science-fiction sous le bras!» 

A cet égard, cette façon de procéder est redoutablement efficace pour convaincre les investisseurs potentiels de délier les cordons de leur bourse. D’une part, la science-fiction joue un rôle pédagogique en rendant possible la représentation de changements radicaux difficiles à appréhender au travers de publications scientifiques obscures. D’autre part, elle stimule le rêve. Celui-ci est bien plus efficace pour capter des ressources qu’un exposé scientifique étayé par des chiffres ronflants. 

Une tendance qui explose

A noter que la tendance qui consiste à faire appel à des écrivains de SF comme consultants, pour brainstormer, n’est pas nouvelle. «L’imaginaire des auteurs de science-fiction et celui des scientifiques et des ingénieurs s’influencent réciproquement depuis longtemps, en particulier dans les secteurs accordant une place centrale à l’anticipation, assure Agnès Zevaco. Le fait que la NASA ait nommé Enterprise son premier vaisseau témoigne de la dévotion d’un certain nombre d’ingénieurs pour Star Trek. C’est l’explosion de cette tendance au cours des dernières années qui est inédite.» 

A l’origine de ce phénomène, on trouve les geeks. A la tête des GAFAM, ils sont convaincus du pouvoir illimité de la technologie. «Sergey Brin, cofondateur de Google, est influencé par la vision de la réalité virtuelle figurant dans Le samouraï virtuel de Neal Stephenson. Peter Thiel (PayPal) est inspiré par les modèles de cryptomonnaies de Cryptonomicon.» Elon Musk, qui a engagé une costumière de film de SF pour dessiner les combinaisons spatiales de SpaceX, voue un culte au Guide du voyageur galactique. «Il a d’ailleurs appelé sa firme Neuralink en référence au neural lace, le «lacet neuronal» de Iain Banks, auteur du Cycle de la culture.» 

Que nous réserve l’avenir?

Quelles seront les inventions de demain inspirées des ouvrages de science-fiction? Dans une interview accordée en mai 2016, Kevin Hu assure que les enfants pourront bientôt utiliser des applications comme WeChat pour interagir avec leurs grands-parents décédés. Ce phénomène sera rendu possible grâce à la capacité de télécharger la conscience humaine dans un ordinateur et de lui donner une vie numérique par le biais d’un avatar. 

Elon Musk ambitionne quant à lui de révolutionner le transport aérien. L’entrepreneur sud-africain imagine transporter des passagers d’un bout à l’autre de la planète en moins d’une heure, à une vitesse de 27 000 km/h, avec son Big Falcon Rocket. 

Enfin, le devenir de la mémoire humaine est une thématique récurrente des films de SF. Total Recall, Eternal Sunshine of the Spotless Mind ou encore The Final Cut, pour ne citer qu’eux, dépeignent un avenir dans lequel les souvenirs seraient indépendants du corps humain qui les produit, transférables et implantables dans d’autres individus. De là à imaginer que l’être humain sera en mesure de gérer à l’avenir ses pensées comme des données ordinaires auxquelles il pourra accéder en intégralité, il n’y a qu’un pas.  

Tiré par les cheveux? Pas sûr. Pour s’en convaincre, citons le don de prescience de William Gibson. Dans son livre Neuromancien, cet écrivain américano-canadien imagine le cyberespace et le combat des hackers contre les multinationales en... 1984! Internet n’était pas né. Outre cet exemple, citons encore les rétrofusées (1869), les dispositifs d’atterrissage sur les planètes (1928), les ailerons de stabilisation aérodynamique (1929), les sorties dans l’espace en combinaison pressurisée (1929), les télécommunications par satellites géostationnaires (1945), les voiles solaires ou photoniques (1920). Toutes ces solutions technologiques ont été décrites dans les premiers ouvrages de SF avant d’être réalisées par des entrepreneurs ambitieux.

La bonne nouvelle? Un gisement stimulant d’idées pouvant déboucher sur des innovations est à la portée des entreprises helvètes. La Maison d’Ailleurs, située à Yverdon-les-Bains, abrite en effet l’une des plus grandes collections de littérature de science-fiction du monde. 

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste freelance. Elle collabore régulièrement avec plusieurs médias dont Bilan et Le Temps. Ses sujets de prédilection: le management et le leadership.

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