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Pourquoi les aînés sont plus ambitieux

La place que l’on occupe dans la fratrie est déterminante dans notre carrière professionnelle. On trouve ainsi plus de leaders chez les aînés et de créatifs chez les cadets. Explications.

  • Le pédiatre Marc Sznajder relève des traits de caractère selon le rang de naissance.

    Crédits: Rich Vintage/Getty images
  • Certains aînés ont un rôle de tuteur vis-à-vis de leurs cadets. Qu’ils reproduisent ensuite dans leur vie professionnelle.

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Le rang de naissance influence le développement de la personnalité et, in fine, les trajectoires professionnelles. C’est du moins ce qu’affirment plusieurs pédopsychiatres. «Au fil de mes consultations, j’ai fait le constat que les enfants présentent des traits de caractère particuliers selon leur rang de naissance, quel que soit le milieu familial et culturel, et quel que soit le sexe de l’enfant, assure le pédiatre Marc Sznajder dans son livre Les aînés et les cadets (Ed. Odile Jacob). Un premier-né partage avec tous les autres premiers-nés un certain nombre de caractéristiques. On peut même aller jusqu’à dire que, sur le plan du caractère, il ressemble davantage à d’autres aînés qu’aux autres membres de sa propre fratrie.» 

L’aîné aux commandes

Responsable, méticuleux, ambitieux, perfectionniste, amateur d’ordre et «gardien des lois», l’aîné aurait par exemple tendance, une fois parvenu à l’âge adulte, à mieux réussir sa carrière professionnelle que le puîné.

«Les professions où l’on retrouve les aînés sont souvent des postes de direction», observe Marc Sznajder. Dans un autre style, Frank Sulloway de l’Université de Berkeley indique que «le créneau de l’individu responsable qui réussit a toutes les chances de revenir à l’aîné. Souvent, c’est l’aîné qui entre à Harvard, pas le second.»

«Les aînés sont surreprésentés parmi les chirurgiens et les titulaires d’un MBA, renchérit le psychologue Robert Zajonc de l’Université Stanford. Les sept premiers astronautes américains de la navette Mercury étaient tous des aînés. Les qualificatifs requis pour cette tâche – «consciencieux», «organisé», voire «scolaire» – relèvent en effet du caractère d’un premier-né.» La psychologue Françoise Peille constate enfin que lorsque, dans une réunion de travail, l’un des participants se pose d’emblée en organisateur des débats, il s’agit presque toujours d’un aîné. 

Autre fait notable, les revenus moyens sont plus élevés chez les aînés et décroissent régulièrement au fur et à mesure du rang de naissance, selon Sandra Black, professeure associée d’économie à l’UCLA. 

Dépositaire de tous les espoirs 

Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer ce phénomène. D’une part, l’aîné bénéficie de la présence exclusive d’adultes durant ses premières années et, ainsi, d’interactions familiales optimales sur le plan intellectuel. «Pour le premier, on guette les performances et les progrès. On se demande comment le stimuler, quel jeu, quelle activité motrice privilégier alors que le temps et la disponibilité manquent pour le second, poursuit Marc Sznajder. Dans la région liégeoise, haut lieu du textile, on dit: «Pour le premier on brode, pour le second on coud, pour le troisième on surfile.» 

Certains aînés ont par ailleurs un rôle de tuteur vis-à-vis de leurs cadets. Or, «tutorer» leurs petits frères et sœurs améliore leurs capacités cognitives et verbales, mais aussi leur sens du leadership. Ainsi, l’aîné qui prend le lead dans une réunion de travail se comporte en réalité comme il le fait depuis son enfance vis-à-vis de ses cadets.

Ces propos font écho aux observations du psychanalyste Alfred Adler. Dans la première moitié du XXe siècle, ce psychanalyste viennois dissident de Freud était déjà d’avis que l’aîné «est «à la meilleure place», car ses parents l’amènent à croire qu’il est le plus fort, le plus sage et le plus responsable», mais aussi à ceux d’une étude menée en 2014 par l’Institut pour la recherche sociale et économique de l’Université d’Essex. Les chercheurs ont découvert que l’aîné, plus encore si c’est une fille, est effectivement plus poussé vers l’ambition. «C’est l’aîné qui porte par son rang de naissance tous les espoirs des jeunes parents», analysent Ilios Kotsou et Dominique Steiler dans Vraiment ambitieux (Ed. De Boeck), tout en précisant que plus l’écart entre frères et sœurs est important, plus les chances sont élevées que l’aîné obtienne une qualification supérieure.

La liberté d’être des originaux

Etre le «cadet des soucis» des parents peut cependant se transformer, à terme, en force. En effet, les travaux effectués ces vingt dernières années suggèrent que les cadets sont plus frondeurs et créatifs, notamment dans le domaine des sciences ou de la politique, et choisissent davantage des métiers «à risque» dans lesquels ils peuvent innover.

Pour le dire autrement, alors que l’aîné adhère le plus souvent au projet parental,les plus jeunes tracent leur voie, indépendamment des projections familiales. «Soyez-vous même, les autres sont déjà pris», disait autrefois Oscar Wilde, cadet, mais deuxième sur trois enfants. 

Adam Grant, auteur du best-seller Osez sortir du rang! (Ed. De Boeck), explique avoir analysé le palmarès des 100 plus grands comiques de scène établi en 2004 par la chaîne Comedy Central. «Les comiques qui avaient des frères et sœurs avaient 83% plus de chances d’être nés en dernier par rapport à la moyenne statistique. La probabilité d’un tel événement est de deux sur un million.»

Il ajoute que l’explication est simple: la place de l’enfant modèle étant déjà prise, les plus jeunes occupent le seul créneau disponible, celui du boute-en-train téméraire, charmeur et réfractaire à l’autorité.

Selon le psychanalyste Alfred Adler, l’aîné serait «à la meilleure place». (Crédits: Dr)

Qu’en est-il de l’enfant unique? Selon Walter Toman, professeur de psychologie aux Etats-Unis, l’enfant unique recherche systématiquement la compagnie de personnes plus âgées que lui, notamment celles ayant une position d’autorité et de pouvoir, c’est-à-dire celles les plus à même de reconnaître ses capacités et de l’aider à les promouvoir. Ce type d’enfant est particulièrement stimulé sur le plan intellectuel, raison pour laquelle il développe très tôt la capacité à s’exprimer comme un adulte. A bien des égards, il s’apparente donc
à un aîné, à la différence près que le fait d’être l’unique le prive des stimulations fournies par les autres enfants dans les familles plus larges.

Cela étant dit, il est important de souligner que ces schémas ne sont jamais figés. D’autres facteurs, tels qu’un cadet atteint d’une maladie grave qui mobilise toute l’attention de ses parents, peuvent modifier l’impact de l’ordre de naissance. En outre, pour chaque exemple existe un contre-exemple. Mozart était le cadet de sept enfants. Mais dès l’âge de trois ans, il révéla des dons prodigieux pour la musique, raison pour laquelle il polarisa toute l’attention parentale. 

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est journaliste indépendante. Licenciée en droit et titulaire d'un master en communication et médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail, qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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