Bilan

Pour la pharma, Trump est un moindre dégât

Alors que la baisse du prix des médicaments était une obsession d’Hillary Clinton, Donald Trump aura d’autres priorités. Son protectionnisme affiché comme le sentiment anti «big pharma» de son électorat restent toutefois des menaces.

Le rejet par référendum d'une baisse des prix des médicaments en Californie (Proposition 61) libère Donald Trump de tout engagement à ce sujet.

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Dès l’ouverture de la Bourse suisse les actions de Novartis et de Roche s’appréciaient de plus de 4%. Derrière les deux leaders, les entreprises de biotechnologies Actelion (+5,0%), Basilea (+4,9%) et Santhera (+6,2%) ou de technologies médicales comme le fabricant d’aides auditives Sonova (+2,6%) retrouvaient aussi des couleurs après des semaines de baisse.

Guerre avortée contre la pharma

Certes, dans un contexte de correction généralisée des marchés, on peut arguer du caractère défensif des actions pharmaceutiques. Il ne fait cependant guère de doute que la victoire de Donald Trump est rassurante pour cette industrie. Avec toutefois deux hypothèques.

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D’abord, le marché américain représente environ la moitié du chiffre d’affaires, et plus encore des profits de la plupart des sociétés pharmas helvétiques. Au-delà, Trump est donc une bonne nouvelle pour l’économie suisse très dépendante de ce secteur.

La pharma représente un franc sur trois gagnés à l’exportation. Selon la dernière étude d’Interpharma, le secteur pharmaceutique emploie, ici, quelques 41 800 personnes. Il a été responsable d’une valeur ajoutée de plus de 45 milliards de francs en 2014 en tenant compte des fournisseurs, soit 7,1% du PIB.

Trump est donc de ce point de vue un moindre dégât qu’Hillary Clinton. Pour mémoire, en septembre 2015, il avait suffi d’un tweet de cette dernière pour que Roche et Novartis décrochent en bourse de respectivement 3,63% et 4,56%. Pas encore investie, la candidate annonçait alors son intention de s’attaquer aux prix des médicaments. On apprendra par la suite via un email entre deux de ses conseillers révélé par Wikileaks qu’une «guerre contre la pharma avait commencé».

Pendant les primaires, Donald Trump avait évoqué, lui, l’idée d’exercer une pression sur l’industrie pharmaceutique via le programme Medicare. Dans ce contexte hostile, les deux titres phares de l’industrie suisse de la santé avaient perdu de l’ordre de 20% depuis le début de l’année.

C’est que le marché américain, et en particulier sa régulation pilotée par Washington, est extrêmement importante pour l’industrie pharmaceutique. Alors que le marché pharmaceutique mondial approche des mille milliards de dollars selon IMS Health, les Etats-Unis en représentent encore plus de 40%. Loin devant les principaux marchés européens (Allemagne, France, Italie, Royaume-Uni et Espagne, 17 %, le Japon (8 %) et la Chine et le Brésil (11 %).

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Et, on ne parle là encore que des revenus et non des profits. Or, les Etats-Unis ont longtemps été le seul marché au monde où le prix des médicaments était fixé librement par les entreprises pharmaceutiques, quand ailleurs il doit être négocié avec les autorités de santé. Cela a évolué.

Selon le CEO d’une entreprise pharmaceutique suisse que nous avons contacté, «le marché américain des médicaments n’est plus beaucoup moins administré qu’en Europe aujourd’hui. Il n'est plus complètement libre.» Reste que l’évolution est lente et que les marges pharmaceutiques y restent incomparablement plus élevés que partout ailleurs.

D’autant plus qu’un lobby pharmaceutique extrêmement puissant aux Etats-Unis veille au grain. Collectivement, cette industrie a dépensé en lobbying 3,5 milliards de dollars de 1998 à 2016 selon le Center for Responsive Politics. C’est plus que le secteur de l’assurance (2,4 milliards), de l’électricité (2,1 milliards), du pétrole (1,9 milliards) et de la finance (1,3 milliards). Numéro un et quatre mondial de la branche, Novartis et Roche ont d’ailleurs dépensé cette année respectivement 6 millions et 3,1 millions de dollars en lobbying selon la même source.

Dans la perspective de la victoire annoncée par les sondages d’Hillary Clinton, le magazine Politico rapportait récemment que PhARMA, la principale association de l’industrie aux Etats-Unis, avait levé 100 millions de dollars supplémentaire pour constituer un trésor de guerre de l’ordre de 300 millions pour ses actions de lobbying. Même si les détails de la future politique de Trump en la matière ne sont pas connus, la double victoire républicaine au Sénat et à la chambre des Représentants rend désormais ces dépenses probablement superflues.

Comme le remarque Rudi Van den Eynde, Head of Thematic Global Equity chez Candriam Investor Group, la victoire de Trump est globalement positive pour le secteur pharma. «La seule tendance claire en matière de politique des prix est la possibilité d’importations parallèles depuis des pays moins chers. Une pratique que la FDA a bloqué dans le passé et que les entreprises pharmaceutiques ont pu contrer en limitant et en surveillant leurs livraisons à d’autres pays comme cela a fonctionné quand les réimportations depuis le Canada était un sujet il y a quelques années.»

Il ajoute qu’un éventuel démantèlement de l’Obamacare n’aurait que peu d’effet sur le prix des médicaments. D’autre part, le rejet de la proposition 61 en Californie,  une résolution qui aurait empêché les agences publiques de rembourser des médicaments au-dessus des prix négociés à la baisse par le département des vétérans, rend douteux l’usage par Donald Trump du levier des grandes administrations clientes comme Medicare pour peser sur les prix. Enfin, les républicains connaissent l’importance du secteur pharmaceutique et biotechnologique pour l’économie américaine.

Une équation à deux inconnues

Restent toutefois deux inconnues. D’abord, Donald Trump a affiché durant toute sa campagne des postures protectionnistes. Cela pourrait signifier que le prix à payer – par exemple en augmentant les dépenses de R&D aux Etats-Unis -  risque bel et bien d’augmenter pour les entreprises pharma étrangères. Mais le plus inquiétant est probablement le sentiment anti big business et anti big pharma qu’ont exprimé les électeurs. Or on ne sait pas ce que va en faire l’administration Trump même si son premier discours d’élu était rassurant.

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Exacerbé par des scandales comme celui autour du prix de l’EpiPen de l’entreprise Mylan l’été dernier, la forme de rage contre un système perçu comme corrompu qui s’est exprimé dans les urnes - mais aussi dans la percée précédente de personnalités de gauche comme Bernie Sanders ou Elisabeth Warren - fait de l’industrie pharmaceutique un bouc émissaire aux yeux d’une vaste partie de l’opinion américaine.

Il faut garder en tête l’avertissement que lançait l’été dernier le patron de Novartis, José Jimenez, dans les colonnes du Financial Times. «Nous pensons que quel que soit le candidat qui gagne nous allons voir un environnement plus difficile en matière de prix. Nous avons tous des plans pour de nouveaux modèles de prix qui peuvent aider à assurer la pérennité du système au fur et à mesure que la population vieillit.»

Et oui, on peut chercher une multitude de boucs émissaires comme l’ont fait les électeurs, des réalités comme le poids croissant des dépenses de santé avec le vieillissement ne vont pas s’envoler. D’autant moins que l’éventuelle politique anti-immigration de Trump n’est pas de nature à mitiger ce phénomène.

La vérité est que seule des innovations, comme la médecine personnalisée grâce à la génétique, sont de nature à faire baisser les coûts en augmentant l’efficience des produits pharmaceutiques. Heureusement cela, c’est une opportunité que la Suisse a depuis longtemps identifié. Trump ou pas. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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