Bilan

Pour communiquer efficacement, les managers doivent descendre de leur tour d’ivoire

Les dirigeants doivent apprendre à exprimer leurs idées en termes simples et intelligibles s’ils veulent donner d’eux une image crédible et être perçus comme des leaders intelligents. Explications.

Le choix du vocabulaire est crucial pour un manager, afin de s'adapter à son audience.

Crédits: Heatherawalls

De nombreux domaines spécialisés ont un vocabulaire technique particulier qui semble familier aux spécialistes mais est complètement abscons pour le grand public. Emmanuel Macron, par exemple, aime émailler ses propos de références littéraires – «Schumpeter va très rapidement ressembler à Darwin», a-t-on récemment entendu au Forum de Davos – mais aussi de locutions latines («pacta sunt servanda», «captatio benevolentiae») et de termes sibyllins («rémanence», «idiosyncrasie»et même le rarissime «ipséité»).

Problème, ce jargon ne permet pas d’entrer en résonance avec les Français qu’il est sensé inspirer. «Employer un jargon de spécialiste quand on s’adresse à un public non spécialiste peut conduire à le décourager, simplement parce qu’il ne comprend pas un mot de ce que vous dites», note l’experte en communication Nancy Duarte, auteure de Vibrations, les secrets des plus grands orateurs(éd. Diateino). 

L’exemple de Barbara McClintock illustre ce propos. Dans les années 1940, la prix Nobel de médecine découvrit que les gènes sont responsables de l’expression et non de caractéristiques physiques. Ses recherches révolutionnaires furent cependant accueillies avec beaucoup de scepticisme. En cause: une communication brouillon saturée de termes savants qui eut pour résultat que ses découvertes restèrent méconnues pendant des années. 

Revenir à une langue commune

Pourtant, avant de créer leur propre vocabulaire, les spécialistes utilisaient des termes courants. «Le jargon est né des recherches de plus en plus poussées menées dans des domaines très spécialisés. C’est un peu comme l’histoire de la tour de Babel», rappelle Nancy Duarte. A l’origine, les êtres humains parlaient tous la même langue, mais l’arrogance humaine a entrainé la différenciation des langues puis, comme plus personne ne se comprenait, les Hommes se sont dispersés.

«Lorsque vous parlez devant un large public, vous devez revenir à une langue commune et unifiée pour que votre auditoire ne se disperse pas sous l’effet de la confusion. Même s’il est amusant d’employer de grands mots pour épater vos petits camarades, cela nuit en réalité à l’adoption de votre idée lorsque vous ne parlez pas à des spécialistes.» 

Le coach en communication et conférencier Carmine Gallo exprime la même idée en des termes un peu plus crus: «L’emploi de jargon est perçu négativement dans une société qui accorde une grande importance à un langage libre de toute connerie ésotérique et incompréhensible. Parler trop savamment peut vous coûter un emploi ou vous empêcher d’avancer au mieux de vos possibilités.» 

Un langage nébuleux donne l’air niais

Car ces gesticulations intellectuelles écornent l’image de l’orateur. «Si vous tenez à être considéré comme crédible et intelligent, n’usez pas d’un langage compliqué là où des mots simples feront l’affaire», avertit le prix Nobel d’économie Daniel Kahneman dans Système 1 Syteme 2. Il cite Danny Oppenheimer qui a réfuté un mythe courant chez les étudiants au sujet du vocabulaire qui impressionnait le plus les professeurs.

Dans un article intitulé Conséquences de la langue érudite utilisée sans nécessité: les mots longs employés à tort et leurs problèmes, ce professeur de psychologie au département des sciences sociales et de la décision de l'université Carnegie Mellon a en effet prouvé que le fait de coucher par écrit des idées familières dans une langue prétentieuse était vu comme le signe d’un manque d’intelligence. Arthur Schopenhauer ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme, dans Ecrivains et style, que «la simplicité est l’attribut non seulement de la vérité, mais du génie même».

Un insupportable franglais envahit les meetings

L’«élitisme lexical» n’est pas, loin s’en faut, la prérogative des énarques, des scientifiques et des étudiants désireux d’impressionner leurs professeurs. Au sein des entreprises, certaines réunions ressemblent en effet plus à des concours d’acronymes qu’à des conversations. «Aujourd’hui, le langage de l’entreprise est une "langue de bois", c'est-à-dire un langage codifié qui, parfois, ne veut pas dire grand-chose, analyse l’économiste Nicolas Bouzou. "Es-tu bien full time sur le draft du call? ", "Ton input n’est pas assez disruptif, je vais reprendre le lead".»

Ou, comme le dit avec humour Frédéric Beigbeder dans 99 francs, un roman qui se moque du jargon des créatifs: «Nous avons trouvé un concept fédérateur qui, je crois, tout en collant à la copy-strat, permet vraiment de conférer un maximum d’impact au niveau du code visuel.» Comprenne qui pourra. 

Pour ajouter à la confusion, les différents départements d’une entreprise utilisent parfois des termes distincts pour parler de la même chose. «Nombre de bonnes idées meurent parce qu’elles ne réussissent pas à être communiquées au sein de l’organisation, déplore Nancy Duarte. Nul auditoire n’adhérera à votre idée s’il ne peut la comprendre».

En définitive, il est urgent de retrouver des mots qui parlent, simples et justes. «Il faut ouvrir le langage des affaires à une clarté commune», conclut Nicolas Bouzou. Et de rappeler: derrière un langage abscons se cache souvent un collaborateur médiocre et incompétent.

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste freelance. Elle collabore régulièrement avec plusieurs médias dont Bilan et Le Temps. Ses sujets de prédilection: le management et le leadership.

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