Bilan

Porte-parole, la seconde vie des journalistes?

Les annonces de départs se sont multipliées ces dernières semaines. Même si ce n’est pas un phénomène récent, le nombre de professionnels qui quittent les médias pour prendre un poste dans la communication semble augmenter à vue d’œil. Analyse et témoignages.

«Le fait que des journalistes quittent le métier ne m'enchante pas du tout. Nous les formons, cela a un coût pour l'entreprise de presse qui les rétribue pendant le stage», regrette Daniel Hammer, secrétaire général de Médias Suisses.

Crédits: François Wavre/Rezo

Régulièrement et souvent par grappes de quatre ou cinq, des journalistes de radio ou de presse écrite passent de l’autre côté du miroir. Sur la rive des responsables communication et porte-parole. Fin août, trois nouvelles annonces de «transferts» sont tombées.

Bastien Buss (Le Temps) part chez Swatch, Mehdi-Stéphane Prin (24 heures) rejoint la conseillère d’Etat Nuria Gorrite comme porte-parole du Département des infrastructures et des ressources humaines de l’Etat de Vaud, et Jean Ellgass (24 heures) lâche la presse écrite pour devenir CEO du Béjart Ballet Lausanne.

«J’ai eu envie de voir comment ça se passait à l’intérieur»

Dans un sketch de «120 secondes» de février dernier, le faux ex-journaliste Yvan Luisier – incarné par Vincent Kucholl – citait déjà une bonne dizaine de noms. Notamment Tristan Cerf (Migros), Karin Suini (DDPS), Agnès Schenker (DFJP), Jean-François Krähenbühl (DTE Vaud) et Laurence Jobin, ex-RTS devenue récemment déléguée à la communication du Département des institutions et de la sécurité (DIS) à l’Etat de Vaud.

Pour cette dernière, pas le moindre sentiment de malaise par rapport à cette hémorragie, ni par rapport à son propre choix. «J’ai passé douze ans à la radio, dont sept à traiter quasiment exclusivement des sujets politiques, fédéraux puis cantonaux. J’ai eu envie de voir comment ça se passait à l’intérieur.»

Même sentiment pour Jacques*, qui a récemment saisi l’occasion de travailler dans un secteur politique qu’il connaissait déjà sur le bout des doigts en tant que journaliste: «Je n’ai pas l’impression de faire un virage à 180 degrés. J’avais eu une proposition il y a quelques années, et je l’avais refusée. Beaucoup de mes collègues postulent pour des jobs dans la communication… Il y en a tellement! Je n’ai pas l’impression de faire quelque chose d’incroyable. Mais c’est aussi une problématique liée à l’avenir de la presse romande.» Fusions, diminution des effectifs… Le climat est en effet pour le moins difficile.

Rédactrice en chef adjointe de L’Hebdo, Chantal Tauxe a, en 2002, quitté la rédaction du Matin pour prendre le poste de délégué départemental à la communication, aux côtés de Pierre Chiffelle.

Elle n’y était restée que neuf mois, pour reprendre la plume au sein de L’Hebdo. Le plaisir d’écrire lui manquait cruellement. Et ce n’est pas en rédigeant des communiqués de presse que ce plaisir-là risque d’être comblé…

«Dans l’état actuel de la profession, je comprends que des gens cèdent à la tentation. Ces postes se sont multipliés, et les journalistes sont en contact permanent avec d’anciens confrères devenus communicants. Et puis, cela donne l’opportunité de savoir ce que l’on n’arrivait pas à obtenir! En tant que journaliste, on est prêt à toutes les ruses pour obtenir des infos. A la com, tu lâches quelques informations, en ayant parfois peur des répercussions. J’avoue que j’ai eu quelques sueurs froides en raccrochant le téléphone, en espérant que mon interlocuteur ne trahirait pas ma confiance en publiant des propos tenus off pour éclairer le contexte d’une décision.» 

Grinçage de dents

Si tous les journalistes qui ont fait le pas admettent que leur décision a été parfois été perçue «comme une trahison» par leurs confrères et consœurs (et par leur rédacteur en chef), les dents grincent aussi du côté des spécialistes en communication qui, au bout d’années d’études, se font littéralement piquer la place par des journalistes.

«J’ai ressenti certaines jalousies de mes collègues, confirme Julie*, et je sais que ça coince du côté des gens qui ont été formés précisément dans la communication. En même temps, nous avons un profil qui correspond à certaines attentes: nous connaissons les besoins des médias, et généralement on est familier avec le domaine pour lequel on a été recruté.»

Plutôt philosophe, le secrétaire général de Médias Suisses Daniel Hammer aurait tendance à trouver la situation flatteuse, même si «le fait que des journalistes quittent le métier ne m'enchante pas du tout. Nous les formons, cela a un coût pour l'entreprise de presse qui les rétribue pendant le stage. Les perdre après quelques années n'est assurément pas une bonne chose pour elles. Par contre, le grand intérêt des secteurs privés et publics pour celles et ceux qui exercent le métier de journaliste montre que le CFJM dispense une formation de qualité, même s'il n'a pas vocation à former des communicants.»

Et le rythme de travail dans tout ça? Les journalistes sont-ils médisants en affirmant que «les porte-parole se la coulent douce»? «Oui!, sourit Laurence Jobin. Je travaille plus qu’avant. Je ne suis pas venue ici pour me tourner les pouces. C’est un poste intense et passionnant.»

Evidemment, la question salariale est également un élément non négligeable dans le fait de quitter le journalisme pour la communication. «Le salaire prend des allures que l’on n’aurait même pas osé imaginer», confirme Chantal Tauxe. Après dix ou quinze ans en rédaction, en effet, les évolutions salariales plafonnent. En acceptant un poste de délégué à la com, on peut facilement doubler son revenu. 

Attention aux conflits d’intérêts

Si faire l’aller-retour d’un monde à l’autre peut s’avérer utile et enrichissant, c’est aussi délicat déontologiquement. En reprenant la plume ou le micro après avoir vu de près les rouages d’une entreprise ou la machinerie d’un département, le regard et les contacts seront automatiquement différents. Chantal Tauxe a vécu l’expérience.

«En revenant à la tête de la rubrique suisse, je m’étais imposée de ne pas traiter des affaires vaudoises pendant un an et d’émettre un devoir de réserve. Par exemple, je n’ai rien écrit sur Pierre Chiffelle au moment de sa maladie et de sa démission. Je suis devenue plus indulgente vis-à-vis des porte-parole sous certains aspects, mais aussi plus tranchante selon les situations. Il ne faut pas me balader!»

Daniel Hammer estime que la seule limite à s’imposer, dans ce genre de cas, est la déontologie. «Ceux qui reviennent en connaissant les ficelles du métier doivent se demander jusqu’où ils peuvent aller. A court terme, cela peut poser problème. Mais c’est certainement une expérience intéressante. Il faut simplement faire attention aux conflits d’intérêts.»

Alors les médias deviennent-ils des fournisseurs officiels de responsables com malgré eux? «Les gens bougent dans tous les domaines. Et la presse n’est évidemment pas épargnée», observe le secrétaire général de Médias Suisses.

Toujours est-il que le sujet est particulièrement sensible, et que plusieurs journalistes communicants en herbe sont restés inatteignables (ou ont souhaité rester anonymes) suite à nos demandes d’interview. Une frilosité qui en dit long… 

* Prénoms d’emprunt 

Camille Destraz

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