Bilan

Pierre-Marcel Favre: «Il faut voyager!»

L’intellectuel et éditeur livre les enseignements qu’il a tirés de décennies d’exploration de pays lointains, mais aussi de conseils d’administration multiples.

Pour l’éditeur, rien ne vaut l’expérience du terrain.

Crédits: Lionel Flusin

Il connaît comme sa poche tant l’Europe que les régions les plus improbables de la planète. Quiconque a travaillé avec Pierre-Marcel Favre sait qu’il est bien plus qu’un éditeur. Les sujets des multiples livres qu’il a publiés, le Romand les a, à plus d’une reprise, suggérés lui-même à ses auteurs. Tout comme il lui arrive souvent d’aller, littéralement, à la chasse aux auteurs. Il a presque toujours à redire sur les thèmes de livres qu’on lui propose et les discute comme un rédacteur en chef. Il faut réussir à le convaincre intellectuellement. Intraitable au premier abord, il est devenu le mentor de nombre de ses auteurs. Ce côté éminence grise s’exprime au fil des ans, une fois la confiance acquise. Et il a souci de transmettre son expérience à ses équipes, notamment Sophie Rossier, directrice
des Editions Favre.

Passionné d’actualité, le Commandeur des arts et des lettres français depuis 2016 (et officiellement de la Légion d’honneur) a un flair pour les best-sellers; car il se confronte sans cesse à des réalités nouvelles lors de ses voyages et aux tendances récentes au sein des conseils d’administration où il siège. Son regard critique sur l’actualité géopolitique et économique, sa curiosité insatiable des théâtres des hostilités lointains et son expérience du petit monde local des affaires font de Pierre-Marcel Favre une fontaine de sagesse. 

Ce qu’il a à transmettre aux jeunes d’aujourd’hui? C’est un conseil basé sur une forte conviction: «Voyagez!» Pour le fondateur du Salon du livre de Genève, qu’il a présidé un quart de siècle, et qui se réjouit que les e-books en Europe aient une part dix fois moindre qu’aux Etats-Unis, rien ne vaut l’expérience du terrain. 

Le terrain, cette chose qui manque cruellement aux jeunes agglutinés devant leur écran. Lui s’en allait sac au dos à 16 ans, en train ou en stop. Son baptême fut d’avoir un abonnement général des chemins de fer italiens, pour son plus grand bonheur, et de faire le tour de l’Italie, dormant à la belle étoile s’il le fallait. A 17 ans, il apprend à piloter et passe un brevet professionnel à 22 ans. 

Il n’a plus arrêté de sillonner le monde depuis, même si c’est désormais plutôt en première classe affaires. Mais aujourd’hui, les billets d’avion bon marché existent pour les jeunes et permettent aussi, «si on sait se débrouiller», de faire des voyages très peu coûteux, clame-t-il. 

«On ne peut acquérir les bases de la culture et de la politique sans avoir une méthode.» La méthode de ce penseur qui porte les Editions Favre depuis quatre décennies commence par l’examen minutieux d’une carte du monde. «Histoire de saisir la juste proportion des choses.» Lui avait une immense carte chez lui, qui lui a permis de comprendre, par exemple, «que la plus grande étendue du monde, c’est la Russie, même amputée des républiques soviétiques». 

Ensuite, apprendre l’histoire des grandes civilisations, «qui ont laissé des traces», connaître l’histoire coloniale, «dont il reste chaque fois quelque chose», permet d’être mieux armé face à l’actualité. 

Et enfin, voyager hors des sentiers touristiques. Aller voir les théâtres des grands événements. «Vérifier ou découvrir sur place ce que nous montrent la carte, les livres, les infos. Sans quoi, même une personne tout à fait intéressante, mais qui aurait quelques lacunes, manquerait de bases pour comprendre une crise comme celle du Soudan, son passé colonial britannique, ses ethnies, ses religions. Ne pas voyager sur place, c’est toujours garder une lacune.» 

Ce que Pierre-Marcel Favre retient de ses voyages? «C’était souvent loin de ce qu’on nous présente aux infos, qui est typiquement très localisé. La nécessité de résumer l’actualité a cet énorme inconvénient: résumer, c’est caricaturer. Lorsqu’on est sur place, on réalise que les images vues dans les médias sont loin d’être répandues sur l’ensemble d’un territoire, que c’était une vision incomplète.» 

Aller en Corée du Nord, c’est voir plus que les clichés de défilés militaires des films et des livres. Pierre-Marcel Favre est capable d’atterrir avec un Tupolev en Somalie le matin et de repartir le soir pour éviter d’être repéré par des factieux. L’impression directe n’a pas de prix à ses yeux. Toutes les régions l’intéressent. 

Même déçu, il est toujours content d’avoir vu, car son but, depuis qu’il est allé en Algérie à 17 ans, est toujours le même: savoir. Une passion partagée depuis plus de trente ans avec son grand ami Pierre Lamunière, propriétaire d’Edipresse, qui a en commun cette qualité bénie qu’est la curiosité.

Pierre-Marcel Favre avec son ami Pierre Lamunière, propriétaire d’Edipresse. (Crédits: Collection privée)

Grand amateur du PV

Son attrait pour les zones reculées, Pierre-Marcel Favre le complète par un ancrage fort dans les affaires romandes. Membre actuellement de onze conseils à ce jour, cofondateur de PlanetSolar, de la Fondation SolarStratos, ou encore de la Fondation Jean-Marc Probst pour le Petit Prince, il s’est investi par le passé dans des dizaines de conseils d’envergure. 

Il en retient que «selon qu’on soit membre, ou président, les règles varient. Si on est membre, ce qui est souhaitable est de tenter de plaider pour des causes qui apparaissent comme fondamentales, fortes, élevées, même si c’est à contre-courant. Il est important d’avoir l’audace de plaider, de prendre des positions minoritaires, de les affirmer en espérant exercer quelque influence.» 

Dans le rôle de président, il en va autrement: «Là, il s’agit d’ouvrir la discussion afin que chacun s’exprime, puis de prendre la décision, en ayant veillé à protocoler en détail les discussions.» Pierre-Marcel Favre est passé maître dans l’art du PV, ce qui l’a maintes fois tiré d’affaire. «Cela évite que des membres nient avoir eu la parole ou contestent la légitimité des décisions, en prouvant que chacun a pleinement eu sa chance d’objecter.» Dans le rôle du leader, on s’expose à des réclamations. «Je ne me féliciterai jamais assez d’avoir été le grand amateur du PV qui dit tout.» 

C’est dans ces explorations diverses et variées que Pierre-Marcel Favre déniche ses intarissables idées de livres... 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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