Bilan

Payot, une histoire qui se feuillette

Le CEO de la librairie, Pascal Vandenberghe, est en train d’écrire un nouveau chapitre à cette saga qui démarre en 1877.

  • La librairie où tout a commencé se situe dans la rue de Bourg à Lausanne (ici dans les années 1920).

    Crédits: Payot
  • Fritz Payot devient associé en 1877 de l’entreprise Librairie A. Imer et Fritz Payot.

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1919 Publicité dans la «Feuille d’Avis de Lausanne». (Crédits: Payot)

Fin octobre, Payot a annoncé l’ouverture de sa 13e librairie à Sierre (VS) en mars prochain. Cela étant, n’allez surtout pas croire que son CEO Pascal Vandenberghe veuille développer le chiffre d’affaires de son entreprise à n’importe quelle condition. «Je ne vise que les villes où la dernière librairie a fermé, histoire de ne pas menacer les petits acteurs indépendants. Je ne suis pas un adepte de la croissance à tout prix», nous a-t-il précisé. Ainsi, après Morges et Yverdon-les-Bains, voici Sierre. Ce sont les autorités municipales de la ville qui avaient contacté Payot pour l’inciter à reprendre les locaux occupés par ZAP, rue de la Gare. En effet, ce groupe valaisan, appartenant au zurichois Orell Füssli/Thalia, avait décidé de fermer ce point de vente fin janvier.

De père en fils

Avant que Pascal Vandenberghe reprenne les rênes de Payot, l’histoire du plus grand libraire de Suisse romande (il contrôle un tiers du marché) a débuté en 1875. C’est cette année-là que Fritz Payot commence à collaborer avec un M. Imer, propriétaire de la librairie de Bourg, située rue de Bourg à Lausanne. Deux ans plus tard, ce dernier prend Fritz Payot comme associé. Puis en 1886, Fritz Payot reprend l’entreprise et décide de développer en parallèle un important secteur d’édition. A son décès en 1906, son fils aîné, Samuel, reprend la direction, en collaboration avec ses frères Gustave, Fritz et Henri. En 1912, Gustave crée les Editions Payot Paris, entité qui deviendra complètement autonome dès 1923.

1919 La première librairie ouvre à Genève, place du Molard. (Crédits: Payot)

Avant la Première Guerre mondiale, il y avait une clientèle germanophone, d’où la présence de librairies dévolues. Telles les librairies Schlesinger à Vevey et Montreux, lesquelles deviennent des librairies Payot en 1918. Ce sera encore le cas, l’année suivante, avec la librairie Burckhardt sise à la place du Molard (GE), d’où la célébration des 100 ans de Payot à Genève ces jours-ci. Les ouvertures s’enchaînent alors: Berne (1921), Neuchâtel (1923), Bâle (1930) et plus tard Zurich (1946).

Entre-temps, la librairie de Genève a été détruite par un incendie. Après s’être installé provisoirement au passage du Terraillet, Samuel Payot peut ouvrir sa librairie dès le 1er août 1928 à la rue du Marché. Dix ans plus tard, son fils Jean-Pierre accède à la direction des services de vente. Avec son frère Marc, ils reprennent les rênes à partir de 1953.

2008 Nature & Découvertes s’associe aux points de vente Payot. (Crédits: Payot)

Reprise par Edipresse

L’unique représentant de la 4e génération, Jean-Marc, arrive dans l’entreprise familiale en 1965. Outre la rénovation de certains points de vente, il va ouvrir à Sion en 1985, avant de céder un an plus tard la majorité du capital à une entité du groupe Edipresse (Lousonna). En 1990, les librairies Payot et Naville se retrouvent intégrées dans une même structure (Edipresse 51%, Hachette 49%). Trois ans plus tard, le groupe français Hachette prend une participation majoritaire. Va s’ensuivre une réorganisation des librairies: en 1996, alors que Bâle ferme, Fribourg ouvre; en 1997, rebelote, cette fois, c’est Berne qui ferme et La Chaux-de-Fonds qui ouvre.

Durant ces années-là, va commencer le processus d’informatisation (système de gestion unitaire, capacité à gérer les stocks), lequel avait pris du retard sous l’ère de la famille Payot.

Le groupe est présent sur divers salons, dont celui du livre à Genève. (Crédits: Dr)

La même année où Payot s’installe à Nyon (2004), Pascal Vandenberghe est nommé directeur général à la suite du départ de Claude Jaillon. Il va lancer diverses initiatives: citons la reprise du prix Enfantaisie, en partenariat avec L’illustré; l’émission littéraire mensuelle Préface diffusée sur 9 chaînes de télévision locales;
ou encore le lancement de l’opération «Partager Lire», destinée à récolter des livres auprès de la population pour les offrir à l’Hospice général. De 15 000 livres récoltés en 2008, on est passé à quelque 370 000 ouvrages en 2019, avec l’aide du réseau des supermarchés Coop et Coop-City, comme lieu de récolte.

Nature & Découvertes s’implante

Autre date majeure: en septembre 2008, Payot signe un contrat exclusif pour l’implantation en Suisse de l’enseigne française Nature & Découvertes. «Payot est monoproduit, d’où une réflexion menée alors en cas de retournement du marché du livre, et la nécessité de diversifier les sources de revenus. Ce retournement a d’ailleurs bien eu lieu avec le renforcement du franc. Nature & Découvertes a été choisi car cela reste une activité où le conseil est primordial», observe Pascal Vandenberghe.

En juin 2010, Payot reçoit un trophée de son actionnaire principal, le groupe Lagardère, pour sa démarche et ses actions dans le domaine du développement durable. La même année, il se voit décerner le Prix suisse de l’éthique par la HEIG-VD pour l’opération Partager Lire. De nouveaux points de vente Nature & Découvertes voient le jour à Genève Balexert (juillet 2010), puis à Sion (février 2011) et à Fribourg (mars 2012). Payot devient également co-organisateur d’un nouveau festival littéraire, Le Livre sur les Quais, à Morges (dès 2010). Entre 1993 et sa sortie en 2014, le groupe Lagardère aura tout de même investi environ 20 millions de francs au sein de Payot.

Une une du magazine maison «Aimer lire». (Crédits: Dr)

Management buy-out réussi

En février 2012, la direction générale rend public son projet de sortir du groupe Lagardère. Mais c’est finalement en 2014 que ce projet pourra se réaliser, pour contrer une offre d’achat de la Fnac. Kairos Holding, détenue à 100% par Pascal Vandenberghe, directeur général depuis dix ans, parvient à effectuer un management buy-out (MBO). Il devient actionnaire majoritaire (75%), accompagné par Mercator (20%), holding du fondateur de Nature & Découvertes (François Lemarchand), et par l’entrepreneur vaudois Jean-Marc Probst (5%). Réalisant un chiffre d’affaires de 80 millions de francs (avec ses magasins suisses de Nature & Découvertes), le groupe Payot est cédé pour 12 millions de francs. Le CEO de Payot avait obtenu des vendeurs qu’ils n’organisent pas d’enchères.

Entreprise citoyenne

Peu après son arrivée, soit en 2006, Pascal Vandenberghe avait mis en place un baromètre interne du personnel. Au sein de cette entreprise multisite, il a décidé de prendre le tarif horaire pour auxiliaire le plus élevé de Suisse romande, celui de Genève, et de l’appliquer dans tous les sites. «L’équité joue un rôle important pour la confiance des collaborateurs. Ce n’est pas de l’angélisme de ma part. Des collaborateurs heureux rendront ensuite des clients heureux. Cela fait la différence avec ce qui se passe dans la grande distribution.» Au final, le pari du président-directeur général de Payot semble porter ses fruits: après une bonne année 2018 (+3% de ventes), 2019 s’annonce encore meilleure (+5%).

CEO depuis 2004, Pascal Vandenberghe devient l’actionnaire majoritaire  du groupe dix ans après. (Crédits: Dr)

Reste à mener le combat de l’équité entre concurrents. Ainsi, alors que la Fnac peut importer les livres en direct, du fait qu’elle est une entreprise française, Payot ne peut le faire à cause de la loi sur les cartels. Un comité visant à réformer cette loi s’est lancé, avec Pascal Vandenberghe en son sein. Il a réussi à déposer plus de 100 000 signatures pour son projet voilà deux ans déjà. Un contre-projet du Conseil fédéral a été présenté, sans convaincre les initiants.

Dans l’intervalle, Payot continue à mener sa stratégie en trois points: l’immédiateté au produit (d’où la très grande taille de certaines de ses librairies avec 100 000 références disponibles sur 600 000 possibles), l’expérience client (un beau magasin avec du personnel compétent et plus de 800 événements organisés chaque année), et une entreprise responsable (que ce soit avec le lancement du Fair Friday pour lutter contre la pauvreté en Suisse, ou avec des mesures d’économie d’énergie).

Affiche du Fair Friday 2019 en faveur de Caritas. (Crédits: Dr)

La difficile gestion des stocks 

Livres Payot vend en moyenne près de 3 millions de livres par an et dispose d’un stock de quelque 700 000 volumes. Sur les 215 000 références vendues en 2018 sur l’ensemble du réseau Payot, ventes en ligne comprises, près de 75% ont été achetées à moins de dix exemplaires! Seuls cinq ouvrages ont été écoulés à plus de 5000 exemplaires, tandis que 108 ont réussi des ventes entre 1000 et 4999 exemplaires. Sur les 215 000 livres proposés à la vente, 29 217 (soit 13,6%) représentent la majorité des ventes (environ 60%). D’où l’importance d’une gestion optimale, d’un site à l’autre.

Payot Genève dispose d’environ 100 000 références en stock, idem pour Payot Lausanne, sans que ce soit exactement les mêmes.

Les nouveautés sont commandées par les libraires les plus expérimentés, lesquels sont responsables de leur offre et de leur stock. Notons encore que tous les directeurs de magasin sont des libraires.

(Crédits: Dr)
Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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