Bilan

Patrons: quand faut-il quitter le navire?

Une crise au sein d’une entreprise peut endommager sa crédibilité et son avenir. en démissionnant, un ceo peut lui éviter une grosse tempête.

  • Poussés à la démission (de g. à dr. et de haut en bas): Susanne Ruoff (CarPostal),

    Crédits: Keystone, AFP
  • Pierin Vincenz (Raiffeisen),

    Crédits: Keystone, AFP
  • Philipp Hildebrand (BNS),

    Crédits: Keystone, AFP
  • Eric Olsen (LafargeHolcim),

    Crédits: Keystone, AFP
  • Sepp Blatter (FIFA),

    Crédits: Keystone, AFP
  • et Elon Musk (ex-président du conseil de Tesla, toujours CEO).

    Crédits: Keystone, AFP

Faut-il démissionner ou s’accrocher lorsqu’on dirige une entreprise secouée par une crise majeure? Quand des événements, des choix ou des attitudes personnelles ont des répercussions négatives sur la marque ou engendrent le mécontentement des actionnaires? «Il faut savoir envisager le pire afin d’éviter une série à feuilletons qui sera bien pire encore, estime Christophe Lamps, cofondateur de Dynamics Group, spécialiste de la réputation et de la communication de crise. Dans un cas précis, nous avons conseillé à un CEO de ne pas transiger avec une certaine éthique et de quitter l’entreprise pour mieux se défendre et régler ses problèmes. C’est ce qu’il a fait. Il a retrouvé son siège quelques mois plus tard sans avoir nui à son groupe.»

Chaque crise est unique, avec sa propre dynamique et ses aléas. L’explosion d’une usine ne se gère pas comme les problèmes fiscaux d’un dirigeant. Et la pression sera d’autant plus forte si l’entreprise est cotée en bourse et qu’elle a une forte visibilité. «La crise est souvent révélatrice d’une bonne ou d’une mauvaise gestion de la société. Un patron peut en sortir grandi si les difficultés sont bien gérées. Ou l’inverse, en sortir broyé. Dans ce cas, plutôt que d’être maître de son destin, ce sont les autres qui finissent par vous pousser dehors. Il est alors difficile d’envisager un éventuel retour», ajoute l’expert en communication. 

Assumer ses responsabilités

La  démission d’un patron n’est jamais anodine, qu’il agisse à la suite d’un scandale interne ou pour des raisons personnelles. Une certaine méfiance peut s’installer dans l’esprit des investisseurs, des actionnaires, des employés, des clients ou autres fournisseurs. Pourtant, en quittant leur poste, certains directeurs – même s’ils n’ont rien à se reprocher -  permettent à l’entreprise de maintenir sa crédibilité et une bonne image. Pour Christophe Lamps, «démissionner est surtout un acte de lucidité, et ce quel que soit le fond de l’affaire. Car parvenue à un certain niveau de pression, la situation devient intenable. Que vous ayez tort ou raison. Quand les éléments qui dominent plaident contre vous, votre éventuelle bonne foi ne pèsera pas bien lourd. Ni vos excuses. Vient alors le temps du renoncement et de la préparation de sa défense dans le cas d’une éventuelle procédure juridique.» 

L’expert reprend: «Cette décision dépendra d’une analyse objective de la gravité du problème et de la perception interne et externe. A l’issue de cet examen, le CEO doit assumer ses responsabilités. Soit il a failli et il faudra l’accompagner vers une sortie digne, soit il s’avère que les faits ne justifient pas une démission et il faudra mettre en place une stratégie offensive pour défendre l’intérêt du responsable et de son entreprise. Preuves à l’appui.»

«L’erreur est possible, elle peut se gérer et s’expliquer si on mise sur la transparence et l’humilité, explique un autre expert interrogé. Ce que les gens n’acceptent plus aujourd’hui, c’est le mensonge ou la vérité dissimulée. Ce qui revient au même.»

«Nous vivons dans une ère de mobilité. Les patrons devraient être plus agiles et oser démissionner de leur poste en cas de problèmes», commente, quant à lui,  Fathi Derder, qui a quitté son poste de rédacteur en chef de L’Agefi fin juillet car les conditions n’étaient pas réunies pour mener à bien les projets qu’il souhaitait mettre en place au sein du quotidien économique. «Certains s’accrochent malheureusement pour des histoires de pouvoir ou d’argent, ce qui  engendre, au final, souvent plus de problèmes pour l’entreprise que de solutions», estime le conseiller national (PLR/VD). 

Cascade de départs

La Suisse a connu plusieurs démissions de dirigeants ces dernières années à la suite de scandales. Au mois de juin dernier, c’est Susanne Ruoff, prise dans l’affaire CarPostal, qui a préféré jeter l’éponge avec effet immédiat. La directrice de l’entreprise de transport en commun, filiale de La Poste Suisse, déclarait alors «assumer la responsabilité globale» des manipulations comptables dévoilées au sein de l’entreprise. 

Un peu plus tôt, la société coopérative Raiffeisen avait fait les gros titres des médias, en raison d’une procédure pénale pour gestion déloyale lancée contre son CEO, Pierin Vincenz. L’affaire a été catastrophique pour l’image du troisième groupe bancaire de Suisse, au point d’entraîner le départ immédiat du président du conseil d’administration, Johannes Rüegg-Stürm, qui a laissé sa place au vice-président Pascal Gantenbein, «permettant ainsi de préserver à long terme la crédibilité du groupe». Cependant, une enquête de l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (Finma) révélait ensuite des manquements graves du conseil d’administration et préconisait son renouvellement complet. Finalement, en juillet, le remplaçant et ancien bras droit de Pierin Vincenz, Patrik Gisel, jetait l’éponge à son tour. Il déclarait alors dans la Sonntagszeitung: «Les risques pour la réputation sont disproportionnés par rapport au contenu de l’enquête.»

D’autres affaires ont fait les grands titres ces dernières années. En 2012, la démission de Philipp Hildebrand ébranlait le monde de la finance. Sous le feu des critiques, le président de la Banque nationale suisse (BNS) cédait à la pression, à la suite d’une présomption de délit d’initié dans une affaire d’opérations de change sur sa fortune privée. «Il en allait de la crédibilité de la BNS», déclarait-il alors. 

Le secteur industriel n’a pas été épargné, avec la décision d’Eric Olsen, en juillet 2017, de quitter la direction générale du géant du ciment LafargeHolcim. Une enquête levait alors des soupçons de financement de l’Etat islamique en Syrie. «Bien que je n’aie été en aucune manière impliqué ni même informé d’actes répréhensibles, je pense que mon départ contribuera à ramener de la sérénité à une société qui a été exposée depuis des mois sur ce sujet», disait-il alors dans un communiqué. 

Dans le sport, on se rappelle de la démission en 2015 du très médiatique président de la Fédération internationale de football association (FIFA), Sepp Blatter, accusé de divers scandales financiers et de corruption. 

La Suisse n’est pas le seul pays à connaître ce type de turbulences. En mai 2018, la compagnie aérienne Air France a perdu son PDG Jean-Marc Janaillac. Ce dernier avait conditionné son maintien en poste à un accord salarial présenté par la direction afin de mettre fin au mouvement de grève. Le rejet de cette proposition a entraîné de facto sa démission. 

Aux Etats-Unis, c’est le fondateur d’Uber, Travis Kalanick, qui a donné sa démission en juin. Cinq investisseurs majeurs exigeaient un «changement de direction», critiquant la gestion du fondateur de la société de véhicules de transport avec chauffeur, en pleine tourmente. Il était notamment accusé d’avoir laissé se développer une culture d’entreprise favorisant le sexisme et les discriminations. 

Un mouvement suivi, quelques mois plus tard, par Elon Musk. Le charismatique fondateur et CEO du constructeur automobile Tesla a dû abandonner la présidence du conseil d’administration de son entreprise. Ses tweets, invoquant un possible rachat de Tesla puis un retrait de la bourse, avaient en effet provoqué un effondrement du titre et conduit le gendarme de la bourse américaine à l’accuser de fraude. 

Préparer d’éventuelles crises

A l’image des exercices de sécurité, une éventuelle crise doit être anticipée, afin d’envisager tous les scénarios possibles. Cela correspond également aux exigences actuelles des assurances. «C’est ce que nous avons fait pour une banque privée de la place et une société pharmaceutique, explique Christophe Lamps. Avec chacune d’entre elles,  nous avons analysé une dizaine de scénarios possibles, afin de mettre en place les bonnes procédures en cas de crise.» 

En effet, aucune entreprise ou personne en responsabilité n’est à l’abri, car les réseaux sociaux démultiplient l’impact à des échelles inconnues jusque-là. En anticipant les pires scénarios, cela peut éviter au patron de prendre les mauvaises décisions en cas de situation critique et d’éventuellement devoir par la suite rendre son tablier. 

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l’Université de Genève. Elle débute sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Journaliste depuis 2010 pour le magazine Bilan, elle est spécialisée dans les PME. En grande amatrice de vins et gastronomie, elle est également responsable du supplément Au fil du goût encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal contribue par ailleurs régulièrement aux suppléments Luxe et Immo Luxe de Bilan.

Du même auteur:

Le road show de DSK passe par Genève
Genève accueille le premier salon suisse du champagne

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."