Bilan

Patek Philippe, la belle indépendante

Née de l’ambition de deux immigrés polonais, la prestigieuse marque de haute horlogerie fêtera ses 175 ans en 2014.
  • Le 1er mai 1839, Antoine-Norbert de Patek (ci-dessus) fonde avec son compatriote François Czapek la société Patek, Czapek & Cie – Fabricants à Genève. Crédits: Patek
  • Le 1er mai 1839, Antoine-Norbert de Patek fonde avec son compatriote François Czapek (ci-dessous) la société Patek, Czapek & Cie – Fabricants à Genève. Crédits: Patek
  • Les montres séduisent de nombreux souverains, dont Léon XIII et la reine Victoria. Crédits: Patek
  • La manufacture s’installe dès 1854 au Grand-Quai à Genève, rebaptisé depuis quai Général-Guisan. Crédits: Patek
  • Le mécanisme de remontage inventé et breveté par l’horloger français Jean-Adrien Philippe. Crédits: Patek
  • En 1976, Patek Philippe lance la Nautilus, un luxueux modèle étanche en acier, dont la pub vante son fonctionnement «aussi bien en combinaison de plongée qu’en tenue de soirée». Crédits: Patek
  • Publicité pour la Nautillus Crédits: Patek
  • Président de 1993 à 2009, Philippe Stern est à la tête d’une fortune estimée par Bilan entre 2 et 3 milliards. Crédits: Patek
  • Le Patek Philippe Museum est inauguré à Genève en 2001. Il rassemble près de 2000 montres et plus de 8000 ouvrages consacrés à l’art horloger. Crédits: Patek
  • Toute montre Patek Philippe est garantie réparable. Crédits: Patek
  • En 2009, la marque crée son propre label de qualité. Crédits: Patek
  • Représentant de la quatrième génération, Thierry Stern prend la présidence de la société en 2009. Crédits: Patek
  • Calibre 89 Crédits: Patek

C’est à la répression russe écrasant l’insurrection polonaise de 1831 que l’horlogerie suisse doit son plus beau fleuron. Dans le flot des 10 000 insurgés préférant l’exode au bannissement ou à la mort, Antoni Norbert Patek s’installe à Genève en 1835, francise un peu son nom et, pour subsister, achète des montres qu’il revend à ses relations polonaises. Le premier rendez-vous avec l’histoire a lieu quatre ans plus tard. Le 1er mai 1839, Antoine-Norbert de Patek fonde avec son compatriote François Czapek la société Patek, Czapek & Cie – Fabricants à Genève.

En 1844, Antoine-Norbert de Patek fait à Paris une rencontre qui s’avérera déterminante. C’est le second rendez-vous avec l’histoire. Jean-Adrien Philippe, horloger français, est alors en train de mettre au point – il s’y consacrera jusqu’en 1861 – un mécanisme de remontage et de mise à l’heure de la montre par le moyen d’une couronne.

Jean-Adrien Philippe déposera trois brevets avant de finaliser ce système, ancêtre des couronnes de remontage que nous utilisons sur nos montres aujourd’hui. En 1845, un an après la rencontre de Patek et Philippe, Czapek choisit de quitter la société. Patek, Czapek & Cie est alors liquidée pour faire place à Patek & Cie qui associe Patek, Philippe et l’avocat Gostkowski.

Six ans plus tard, après moult discussions et négociations entre Antoine-Norbert et Jean-Adrien qui, l’un et l’autre voulaient voir leur nom figurer en tête de la raison sociale, c’est finalement Patek qui obtient gain de cause. En 1851, la société prend officiellement pour nom Patek, Philippe & Cie – Fabricants à Genève.

L’association d’Antoine-Norbert de Patek et de Jean-Adrien Philippe sera extrêmement féconde pour l’entreprise. Celle-ci participera à de nombreuses expositions nationales et internationales au XIXe et au début du XXe siècle et y remportera une foule de prix et de distinctions. La société exportera ses montres dans de nombreux pays tandis que d’innombrables souverains feront les beaux jours de la maison. 

Les royaumes du Siam, de Prusse, de Saxe, d’Italie, du Portugal, du Danemark, d’Angleterre figureront aux rangs des destinataires des garde-temps Patek Philippe. Du pape Pie IX à Léon XIII, de la reine Victoria à l’empereur d’Autriche, tous succomberont au charme des montres de la manufacture genevoise qui, dès 1854, s’est installée au Grand-Quai, rebaptisé depuis lors quai Général-Guisan, dans le bâtiment qui abrite aujourd’hui encore le salon Patek Philippe de Genève.

La maîtrise de la production

Une nouvelle ère s’ouvre pour Patek Philippe en 1932. C’est le troisième rendez-vous avec l’histoire. En juin, les frères Jean et Charles Stern, alors déjà propriétaires de la Fabrique de Cadrans Stern Frères, achètent la manufacture. Elle ne quittera plus la famille. La crise de 1929 a laissé des traces et la société doit être reprise en main.

Les frères Stern s’y attelleront, avec pour volonté première de réorganiser la production. Et, surtout, avec cette envie qui demeurera depuis lors une constante dans l’entreprise: maîtriser la production. La même année, la manufacture présente la première Calatrava, un modèle emblématique qui figure toujours en collection.

En 1933, Patek Philippe marque l’histoire de l’horlogerie en livrant au collectionneur américain Henry Graves, après cinq ans de conception, une montre de poche intégrant 24 complications. Elle est, à l’époque, la montre la plus compliquée du monde. Elle entrera définitivement dans l’histoire en 1999 lorsqu’un passionné l’acquerra lors d’une vente aux enchères pour quelque 17 millions de francs suisses!

Un record inégalé, mais qui s’inscrit dans la multitude de records enregistrés par Patek Philippe dans les ventes aux enchères. Ainsi, en 2002, une montre-bracelet en platine de 1946 est adjugée pour 6,6 millions de francs. Record inégalé pour une montre-bracelet. Et les exemples sont légion tant Patek Philippe domine l’univers des ventes aux enchères horlogères. On comprendra plus tard pourquoi. 

Philippe Stern à la barre

Représentant de la deuxième génération, Henri Stern prend les commandes de l’entreprise en 1958. Ce passionné de peintures miniatures est aussi un homme de terrain, développant les marchés en privilégiant les relations à long terme avec les détaillants. En 1976, Patek Philippe lance la Nautilus, son luxueux modèle sportif étanche en acier qui demeure un must aujourd’hui. 

Cet enfant terrible parmi les collections très sages de Patek Philippe est en réalité déjà l’œuvre du représentant de la troisième génération, Philippe Stern. Lorsque ce dernier prend officiellement la direction de la société en 1977, il hérite d’une entreprise d’excellente réputation auprès des collectionneurs, mais relativement peu connue des non-spécialistes, bien implantée sur les marchés mais insuffisamment intégrée sur le versant de la production.

De quoi donner des idées à Philippe Stern, par ailleurs excellent skieur et navigateur, qui saura parfaitement utiliser les éléments pour distancer les concurrents installés dans le sillage de Patek Philippe. Avant beaucoup d’autres, il comprend l’importance du patrimoine et la nécessité de maîtriser toujours davantage sa production.

Il sait par ailleurs que la pérennité de l’aura exceptionnelle de Patek Philippe devra naturellement passer par un gain de notoriété. En trente-deux ans à la barre de ce vaisseau amiral de la haute horlogerie suisse, Philipe Stern remplit toutes ces missions.

En premier lieu, Philippe Stern organise le quatrième rendez-vous de Patek Philippe avec l’histoire. Ce sera en 1989 pour le 150e anniversaire de l’entreprise. Il anticipe dès le début des années 1980 en mettant tout en place pour être à même de présenter, à la date prévue, le garde-temps mécanique portable le plus compliqué du monde. Ce sera le Calibre 89 (lire l’encadré).

Il y aura assurément un avant et un après 1989 pour Patek Philippe. Fort du retentissement que connaît cette exceptionnelle complication, Philippe Stern décide de passer à la vitesse supérieure et recherche des terrains pour accroître les surfaces de production. Sept ans plus tard, tous les ateliers Patek Philippe sont regroupés à Plan-les-Ouates dans une prestigieuse manufacture.

Très vite, les espaces sont insuffisants et il faut installer à Perly les activités d’habillage de la montre. En parallèle, Patek Philippe intègre toujours davantage de savoir-faire et fait l’acquisition de plusieurs sociétés. A ce jour, huit entreprises appartenant à Patek Philippe œuvrent pour la manufacture hors du canton de Genève. 

En plus de l’installation à Plan-les-Ouates, 1996 représente pour Patek Philippe l’ouverture d’un nouveau chapitre dans sa communication. La marque lance sa nouvelle campagne de publicité «Générations» qui marquera durablement les esprits et qui perdure aujourd’hui. Avec ce slogan simple: «Jamais vous ne posséderez complètement une Patek Philippe. Vous en serez juste le gardien, pour les générations futures.»

La naissance du musée 

L’autre apport essentiel de Philippe Stern à la consolidation de l’image de Patek Philippe est son travail sur le patrimoine. Parmi les précurseurs, il s’est intéressé à racheter des montres Patek Philippe anciennes – aux enchères ou par des contacts directs – alors qu’elles étaient encore proposées à des prix raisonnables. Cet engagement de très longue haleine a eu un double effet.

Il a en premier lieu braqué les projecteurs sur les montres Patek Philippe. Mais il a surtout permis à la manufacture de se constituer une collection hors du commun – près de 2000 montres – dont l’aboutissement est l’ouverture du Patek Philippe Museum à Genève en 2001. Assurément le musée horloger privé le plus riche du monde complété d’une bibliothèque comprenant plus de 8000 ouvrages consacrés à l’art horloger. 

Pour Thierry Stern, représentant de la quatrième génération, qui prend la présidence de la société en 2009, l’héritage est à la fois lourd et extrêmement stimulant.

Il convient alors de consolider la position de Patek Philippe sur les sommets de la pyramide horlogère, de poursuivre le programme «Patek Philippe Advanced Research» qui œuvre notamment sur les nouveaux matériaux, et de continuer à optimiser la qualité et la fiabilité à long terme des garde-temps.

Pour concrétiser cette démarche, Patek Philippe renonce dès 2009 à estampiller ses montres du Poinçon de Genève et crée son propre label de qualité. Parmi d’autres éléments, ce label qui s’applique à l’ensemble de la montre finie est le seul sceau de qualité horloger à garantir la maintenance de tous les garde-temps de la manufacture durant toute leur durée de vie, quelle que soit leur date de fabrication.

Le fait que toute montre Patek Philippe, depuis les premières de 1839, est garantie réparable implique naturellement la mise en place d’un service client extrêmement performant. Pour ce faire, la manufacture intègre des collaborateurs de ce service – qui n’est pas un centre de profit – dans tout le processus, de la conception jusqu’à l’après-vente et à l’entretien.

L’un des enjeux majeurs: faire comprendre à une clientèle pas toujours avertie la nécessité d’entretien liée à toute montre mécanique.

Aujourd’hui, Patek Philippe gère à travers ses 57 centres de service et de réparation dans le monde près de 65 000 montres par an et les projections – au vu de la croissance de la production ces dernières années – indiquent que ce nombre va passer à 80 000 montres à court terme.

A partir d’un certain degré de complication, les montres – dont tous les garde-temps antérieurs à 1973 – sont nécessairement rapatriées à Genève lors des travaux de réparation et d’entretien. Même les horlogers les plus chevronnés doivent repasser tous les trois ans leurs qualifications pour être en mesure de poursuivre leur activité sur les montres les plus complexes.

Pour gérer la masse de travail inhérente au service client, le défi est aujourd’hui de trouver à Genève comme à l’étranger des collaborateurs aptes à répondre aux exigences de la manufacture. Lorsque cela s’avère trop complexe, Patek Philippe prend d’autres mesures. Ainsi la manufacture ouvrira dans quelques mois sa propre école d’horlogerie à Shanghai. 

La voie de l’exclusivité

Au-delà de cette attention portée au service, le règne de Thierry Stern à la tête de Patek Philippe accompagne un autre tournant majeur. En déclarant il y a un an à Bilan que «Patek Philippe ne rêve pas de 100 000 montres par an» – la production est d’environ 50 000 montres actuellement – Thierry Stern expliquait préférer «la voie de l’exclusivité et de la montée en puissance dans les complications». 

Et de rêver d’une entreprise qui, dans dix ans, ne serait pas très différente de ce qu’elle est actuellement. L’attractivité et la rareté du produit sont sans doute à ce prix.

Aujourd’hui, Patek Philippe compte près de 2000 employés dans le monde, dont 1800 en Suisse, et dispose de 460 points de vente, y compris les 3 salons de Genève, Paris et Londres gérés en direct, répartis dans 70 pays. Quant au chiffre d’affaires, il avoisine le milliard de francs. Jamais, assurément, les deux immigrés polonais Patek et Czapek n’auraient osé rêver d’un si flamboyant parcours. 

Michel Jeannot
Michel Jeannot

FONDATEUR DE WTHEJOURNAL.COM

Lui écrire

Journaliste spécialisé, fondateur du site WtheJournal.com et des applications iPhone, iPad et Android associées, Michel Jeannot est à la tête du Bureau d’Information et de Presse Horlogère (BIPH), un team de journalistes collaborant avec une quinzaine de médias dans le monde, dont Bilan et le Figaro. Sa plume sûre et parfois acérée est aussi à l’aise sur les questions techniques que sur les enjeux liés à la branche et à son économie. Michel Jeannot est également éditeur et rédacteur en chef du magazine Montres Le Guide / Uhren von A bis Z / 顶级钟表鉴 (225 000 exemplaires).

Du même auteur:

Rolex: les filiales au pouvoir
«Notre marque de fabrique est l’innovation»

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."