Bilan

Orell Füssli: de la Bible aux billets de banque

Né il y a 500 ans à Zurich, le groupe d’édition a produit des ouvrages religieux, puis scientifiques, avant de devenir le partenaire de la BNS.

  • Cette Bible préfacée par le réformateur Ulrich Zwingli a été imprimée à Zurich par Christoph Froschauer en 1531.

    Crédits: Orell Füssli Gruppe
  • Il faut attendre 1976 pour avoir des billets de 100 francs entièrement produits en Suisse (papier et encre).

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  • 1981 Impression de cartes plastiques pour contrer le recul de l’argent papier.

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  • Le président du conseil d’administration Anton Bleikolm a réalisé une profonde restructuration du groupe.

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  • 1955: L’imprimeur zurichois obtient le mandat de la Confédération pour produire ses passeports.

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Le Bavarois Christoph Froschauer est en 1519 le premier imprimeur officiel de Zurich. A sa mort en 1564, il aura publié plus de 700 ouvrages. (Crédits: Orell Füssli Gruppe)

Peu d’entreprises helvétiques peuvent se targuer d’avoir traversé un demi-millénaire. A Zurich, Orell Füssli en est. A la fois librairie, imprimerie et maison d’édition, la société a vécu nombre de métamorphoses et de renaissances, défiant les crises comme la révolution numérique. Orell Füssli, c’est aussi l’entreprise qui imprime nos billets de banque pour la BNS (Banque nationale suisse). Son nom reste indissociable des institutions helvétiques nées avec la modernité.

Un imprimeur venu de Bavière

Tout a commencé en 1519. A cette date, un professionnel venu de Bavière, Christoph Froschauer, obtient la bourgeoisie de la Ville de Zurich. Il devient ainsi le premier imprimeur officiel de la cité alémanique. L’imprimerie est alors une invention récente, développée par Gutenberg au milieu du XVe siècle, à peine quelque septante ans plus tôt. L’officine de Christoph Froschauer est située dans la vieille ville actuelle. Le 1er janvier de la même année 1519, le réformateur Ulrich Zwingli devient lieutenant prêtre à Zurich. Les chemins des deux hommes ne vont pas tarder à se croiser. C’est aussi une année tragique pour la ville de Zurich. Une épidémie de peste éclate et entraîne la mort d’environ un quart de la population.

Créée au XVIe siècle dans l’atelier d’origine, la signature de l’imprimerie, qui représente une grenouille, a été utilisée jusqu’en 1974. (Crédits: Orell Füssli Gruppe)

Dans l’église du Grossmünster, ce n’est pas sans émotion que le visiteur découvre la Bible de Zurich avec une préface de Zwingli. L’ouvrage a été imprimé par Christoph Froschauer en 1531. Ulrich Zwingli ne lui survit pas longtemps. Ce père de la Réforme meurt la même année dans la deuxième campagne des guerres de Kappel opposant Zurich aux cinq villes catholiques de Lucerne, Schwytz, Unterwalden, Uri et Zoug.

Christoph Froschauer meurt de la peste une trentaine d’années plus tard, le 1er avril 1564. Il a publié au total plus de 700 ouvrages. Il fut l’un des imprimeurs les plus en vue du XVIe siècle, qui travailla notamment avec l’humaniste Erasme et le théologien Luther. De son vivant, Christoph Froschauer s’est fait connaître bien au-delà des frontières en tant qu’éditeur de textes bibliques. Le Zurichois d’adoption a aussi participé aux débuts de la fameuse Foire du livre de Francfort, qui a toujours lieu chaque année. Il y avait une représentation et y a côtoyé les plus grands esprits de la Renaissance. L’imprimeur disparaît la même année que Jean Calvin, théologien français chassé de Paris en raison de ses idées réformatrices. Etabli à Genève, le père du calvinisme y a fait la promotion de la science et des arts et aussi encouragé l’artisanat et le commerce. La cité lui doit en grande partie sa prospérité d’alors.

Créée au XVIe siècle dans l’atelier d’origine, la signature de l’imprimerie, qui représente une grenouille, a été utilisée jusqu’en 1974. (Crédits: Orell Füssli Gruppe)

Shakespeare, Homère, Jean-Jacques Rousseau...

Au fil des siècles, l’imprimerie a changé plusieurs fois de main, mais elle est toujours restée dans le giron d’importantes familles zurichoises comme les Bodmer, Rahn, Heidegger, Füssli, Gessner et Orell. En 1770, les clans Orell, Gessner et Füssli unissent leurs forces pour créer la maison d’édition qui publie les œuvres de Shakespeare et d’Homère en allemand. Ces notables exploitent ce qui était alors la plus grande librairie de la ville de Zurich. A Genève, Jean-Jacques Rousseau écrit la même année ses Confessions. Son œuvre «Julie ou la Nouvelle Héloïse» constitue l’un des plus gros tirages du XVIIIe siècle.

Le 12 janvier 1780, Orell Füssli imprime le premier numéro de la «Neue Zürcher Zeitung». (Crédits: Orell Füssli Gruppe)

En 1803, Johann Heinrich Füssli devient l’unique propriétaire de l’entreprise. Il fait entrer son employé Johann Hagenbuch dans le capital de la firme dont le nom reste Orell, Füssli & Co. Les fondements de la Suisse moderne datent du même siècle, avec notamment la création de l’Université de Zurich, en 1833. Les Editions Orell Füssli se concentrent désormais sur les ouvrages scientifiques et universitaires. Alors que l’on en est aux débuts des liaisons postales à grande échelle, Orell Füssli imprime en 1843 les premiers timbres du continent européen pour le compte du canton de Zurich.

Premier billet de banque

La période est aussi marquée par la mise en place du système bancaire que nous connaissons aujourd’hui. En 1848, Orell Füssli sort le premier billet de banque helvétique, un billet de 10 francs produit pour la Caisse de prêt et d’épargne d’Uznach (SG), devenue entre-temps la Banque Linth.

Dès 1863, l’entreprise appartient aux frères Heinrich et Paul Wild qui fondent une filiale baptisée Photoglob en 1895, afin d’exploiter la technique d’impression couleur Photochrom. Ce procédé permet d’obtenir une impression couleur à partir de photos en noir et blanc. Cette innovation accompagne l’essor du tourisme alpin et permet d’imprimer de beaux paysages helvétiques en couleur. L’invention décroche une médaille en 1900, lors de l’Exposition universelle à Paris.

Johann Heinrich Füssli (1745-1832) devient l’unique propriétaire de l’entreprise en 1803. (Crédits: Orell Füssli Gruppe)

Quelque trois ans plus tôt, en 1897, la société Orell Füssli entrait à la Bourse de Zurich pour constituer aujourd’hui la plus vieille société helvétique cotée toujours en activité. Ce titre boursier reste apprécié des investisseurs locaux amateurs de mid caps (entreprises à capitalisation moyenne), notamment en raison d’une distribution généreuse de dividende. La plus grande partie du capital appartient à la BNS, qui détient une participation de 33%. Orell Füssli a développé une collaboration avec l’institution alors toute neuve pour l’impression des billets de banque, dès le début du XXe siècle. L’objectif du partenariat était de réduire la dépendance du pays aux imprimeurs étrangers.

Nouvelles coupures

Orell Füssli imprime quatre séries de billets suisses durant la première partie du XXe siècle, marquée par deux guerres mondiales. Dans la cinquième série de billets, datant des années 1950, figure le billet de 10 francs à l’effigie du politicien et poète zurichois Gottfried Keller. Une coupure dans les mauves que les quinquagénaires d’aujourd’hui ont manipulée lorsqu’ils étaient enfants.

Cette Bible préfacée par le réformateur Ulrich Zwingli a été imprimée à Zurich par Christoph Froschauer en 1531. (Crédits: Orell Füssli Gruppe)

Puis en 1976, Orell Füssli entame la sixième série de billets de banque avec la coupure de 100 francs affichant le portrait de l’architecte italien de la Renaissance Francesco Borromini, d’origine tessinoise. Pour la première fois de l’histoire de la BNS, la totalité des billets est fabriquée en Suisse et non plus, en partie, à Londres ou ailleurs à l’étranger.

La sortie d’un nouveau billet de banque reste un événement toujours très commenté. Mis en circulation en 2018, la nouvelle coupure de 200 francs (9e série) met en exergue la vocation scientifique de la Suisse et déconcerte une partie de la population en raison d’un haut degré d’abstraction. Ce sujet succède au portrait de l’écrivain vaudois Charles Ferdinand Ramuz.

Cette photo non datée (sans doute début XXe) montre une machine à imprimer les billets. (Crédits: Orell Füssli Gruppe)

En mars 2019 sort la dernière coupure en date: un billet d’une valeur de 1000 francs, qui montre une thématisation de la communication. Ce lancement intervient alors que 17 banques centrales nationales ont arrêté d’émettre un billet d’une valeur aussi haute. Mais les Suisses y ont volontiers encore recours pour régler de grosses dépenses et aussi comme valeur de réserve. Une utilisation qui s’est renforcée depuis la crise financière de 2008.

Globi aussi

Du côté des livres, Orell Füssli a repris en 2007 l’éditeur de livres pour enfants Atlantis, reprenant ainsi les droits sur le fameux personnage typiquement alémanique de Globi. Il s’agit d’un perroquet humanoïde au corps bleu, béret noir et pantalon à carreaux. Globi est né en 1932 sur un mandat du journal des magasins Globus. Le personnage a connu de nouvelles aventures chaque année pour arriver jusqu’en 2018, grâce à l’album Globi et les animaux du zoo.

La technique Photochrom permet d’imprimer en couleur à partir de photos en noir et blanc. (Crédits: Demarmel)

Il faut également mentionner que, durant des décennies, les écoliers suisses ont découvert leur canton sur des cartes Orell Füssli. La première carte imprimée par l’éditeur zurichois remonte à 1576: c’est le célèbre «Planvedute» de la ville de Zurich, imprimé par Jos Murer dans l’officine initiale de la compagnie. Aujourd’hui, l’ordinateur a remplacé le savoir-faire de l’artisan. Dans les années 1990, les activités de cartographie ont quant à elles été réunies dans la société Orell Füssli Kartographie, créée à partir du rachat du département de cartographie. A l’ère de Google Maps, gagner des clients souhaitant acquérir ou faire publier des cartes n’a rien d’un pari facile.

Le défi de la numérisation

Percuté de plein fouet par la digitalisation et l’arrivée d’internet, Orell Füssli a traversé, comme l’ensemble du secteur, des heures difficiles dès le début du millénaire. Le groupe a réalisé ces deux dernières années une profonde restructuration, avec la suppression de quelque 200 emplois. Une opération menée sous la conduite du président du conseil d’administration, Anton Bleikolm, et du CEO Martin Buyle, qui remettra son mandat fin septembre «pour raisons personnelles». Daniel Link lui succédera dès janvier 2020.

2016: Nouvelle série de billets de banque (coupures de 50 francs). (Crédits: Dr)

Aujourd’hui, l’édition constitue l’une des trois divisions du groupe zurichois, avec la librairie et l’impression sécurisée. En 2018, l’entreprise est parvenue à décrocher de nouveaux contrats pour l’impression de 250 millions de billets de banque, un niveau qui n’avait plus été atteint depuis 2012. Le chiffre d’affaires s’établit à environ 250 millions de francs avec quelque 860 employés dans cinq pays.


(Crédits: Dr)

Les promesses de la cryptomonnaie

Stratégie Secteur d’avenir, la cryptomonnaie a récemment fait l’objet d’une rencontre exploratoire entre Orell Füssli et le Zurich Information Security and Privacy Center (ZISC), unité rattachée à l’EPFZ. Si le bitcoin fonctionne comme un système décentralisé, Orell Füssli mise au contraire sur le développement d’une monnaie numérique organisée autour d’une institution régulatrice. Il s’agit d’un enjeu essentiel pour le groupe zurichois qui a été un interlocuteur historique des banques centrales pour la production de leur monnaie physique et souhaite le rester dans le cadre de la monnaie digitale. Alors que le numéraire est déjà en voie de disparition dans des pays comme la Suède, l’entreprise anticipe le prochain tournant technologique afin de conserver son rôle clé dans la production de monnaie.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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